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Full text of "Histoire de Charles XII"

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OEUYRES 

COMPLÈTES 

DE  VOLTAIRE. 


TOME  XXII. 


DE  L'IMPRIMERIE  DE  P.  DIDOT,  L'AINE, 

CHEVALIER  DE  l'oRDBE  ROYAL  DE  SAIKT-MICHEL  , 
IMPR13IEUR  DU  ROI. 


OEUVRES 

COMPLÈTES 

DE  VOLTAIRE 


HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 


PARIS 


CHEZ  E.  A.  LEQUIEN,  LIBRAIRE, 

RUE   DES   KOYERS,   N"  45. 

M  DCCG  XX. 


DISCOURS 


SUR 

L'HISTOIRE  DE  CHARLES  XII, 

QUI  ÉTAIT  AU-DEVANT  DE  LA  PREMIÈRE  ÉDITION. 


Il  y  a  bien  peu  de  souverains  dont  on  dût  écrire 
une  histoire  particulière.  En  vain  la  malignité  ou  la 
flatterie  s'est  exercée  sur  presque  tous  les  princes  :  il 
n'y  en  a  qu'un  très  petit  nombre  dont  la  mémoire 
se  conserve;  et  ce  nombre  serait  encore  plus  petit  si 
l'on  ne  se  souvenait  que  de  ceux  qui  ont  été  justes. 

Les  princes  qui  ont  le  plus  de  droit  à  l'immortalité 
sont  ceux  qui  ont  fait  quelque  bien  aux  hommes.  Ainsi, 
tant  que  la  France  subsistera ,  on  s'y  souviendra  de  la 
tendresse  que  Louis  XII  avait  pour  son  peuple;  on 
excusera  les  grandes  fautes  de  François  F'  en  faveur 
des  arts  et  des  sciences  dont  il  a  été  le  père  ;  on  bénira 
la  mémoire  de  Henri  IV,  qui  conquit  son  héritage  à 
force  de  vaincre  et  de  pardonner  ;  on  louera  la  magni- 
ficence de  Louis  XIV,  qui  a  protégé  les  arts ,  que  Fran- 
çois F'  avait  fait  naître. 

Par  une  raison  contraire ,  on  garde  le  souvenir  des 
mauvais  princes ,  comme  on  se  souvient  des  inonda- 
tions, des  incendies  ,  et  des  pestes. 


CHARLES  XII 


2  DISCOURS  SUR  L  HISTOIRE 

Entre  les  tyrans  et  les  bons  rois  sont  les  conqué- 
rants, mais  plus  approchants  des  premiers  :  ceux-ci 
ont  une  réputation  éclatante  ;  on  est  avide  de  connaî- 
tre les  moindres  particularités  de  leur  vie.  Telle  est  la 
misérable  faiblesse  des  hommes  ,  qu'ils  regardent 
avec  admiration  ceux  qui  ont  fait  du  mal  d'une  ma- 
nière brillante ,  et  qu'ils  parleront  souvent  plus  volon- 
tiers du  destructeur  d'un  empire  que  de  celui  qui  l'a 
fondé. 

Pour  tous  les  autres  princes  ,  qui  n'ont  été  illustres 
ni  en  paix ,  ni  en  guerre ,  et  qui  n'ont  été  connus  ni  par 
de  grands  vices ,  ni  par  de  grandes  vertus ,  comme 
leur  vie  ne  fournit  aucun  exemple  ni  à  imiter ,  ni  à 
fuir,  elle  n'est  pas  digne  qu'on  s'en  souvienne.  De  tant 
d'empereurs  de  Rome ,  d'Allemagne ,  de  Moscovie,  de 
tant  de  sultans  ,  de  califes  ,  de  papes ,  de  rois ,  com- 
bien y  en  a-t-il  dont  le  nom  ne  mérite  de  se  trouver 
ailleurs  que  dans  les  tables  chronologiques ,  où  ils  ne 
sont  que  pour  servir  d'époques? 

Il  y  a  un  vulgaire  parmi  les  princes  comme  parmi 
les  autres  hommes  ;  cependant  la  fureur  d'écrire  est 
venue  au  point ,  qu'à  peine  un  souverain  cesse  de 
vivre,  que  le  public  est  inondé  de  volumes  sous  le 
nom  de  mémoires  ,  d'histoire  de  sa  vie ,  d'anecdotes 
de  sa  cour.  Par  là  les  livres  se  multiplient  de  telle  sorte, 
qu'un  homme  qui  vivrait  cent  ans ,  et  qui  les  emploie- 
rait à  lire ,  n'aurait  pas  le  temps  de  parcourir  ce  qui 
s'est  imprimé  sur  l'histoire  seule,  depuis  deux  siècles, 
en  Europe. 


DE  CHARLES  XII.  3 

Cette  démangeaison  de  transmettre  à  la  postérité 
des  détails  inutiles ,  et  d'arrêter  les  yeux  des  siècles  à 
venir  sur  des  événements  communs,  vient  d'une  fai- 
blesse très  ordinaire  à  ceux  qui  ont  vécu  dans  quel- 
que cour,  et  qui  ont  eu  le  malheur  d'avoir  quelque 
part  aux  affaires  publiques.  Ils  regardent  la  cour  où 
ils  ont  vécu  comme  la  plus  belle  qui  ait  jamais  été  ;  le 
roi  qu'ils  ont  vu ,  comme  le  plus  grand  monarque  ;  les 
affaires  dont  ils  se  sont  mêlés  ,  comme  ce  qui  a  ja- 
mais été  de  plus  important  dans  le  monde.  Ils  s'ima- 
ginent que  la  postérité  verra  tout  cela  avec  les  mêmes 
yeux. 

Qu'un  prince  entreprenne  une  guerre ,  que  sa  cour 
soit  troublée  d'intrigues ,  qu'il  achète  l'amitié  d'un  de 
ses  voisins ,  et  qu'il  vende  la  sienne  à  un  autre  ;  qu'il 
fasse  enfin  la  paix  avec  ses  ennemis  après  quelques 
victoires  et  quelques  défaites  ;  ses  sujets ,  échauffés 
par  la  vivacité  de  ces  événements  présents ,  pensent 
être  dans  l'époque  la  plus  singulière  depuis  la  créa- 
tion. Qu'arrive-t-il  ?  ce  prince  meurt  ;  on  prend  après 
lui  des  mesures  toutes  différentes  ;  on  oublie ,  et  les 
intrigues  de  sa  cour ,  et  ses  maîtresses  ,  et  ses  mi- 
nistres ,  et  ses  généraux ,  et  ses  guerres ,  et  lui-même. 
Depuis  le  temps  que  les  princes  chrétiens  tâchent 
de  se  tromper  les  uns  les  autres ,  et  font  des  guerres 
et  des  alliances ,  on  a  signé  des  milliers  de  traités ,  et 
donné  autant  de  batailles  ;  les  belles  ou  infâmes  actions 
sont  innombrables.  Quand  toute  cette  foule  d'événe- 
ments et  de  détails  se  présente  devant  la  postérité  , 


4  DISCOURS  SUR  l'histoire 

ils  sont  presque  tous  anéantis  les  uns  par  les  autres  ; 
les  seuls  qui  restent  sont  ceux  qui  ont  produit  de 
grandes  révolutions ,  ou  ceux  qui ,  ayant  été  décrits 
par  quelque  écrivain  excellent ,  se  sauvent  de  la  foule , 
comme  des  portraits  d'hommes  obscurs  peints  par  de 
grands  maîtres. 

On  se  serait  donc  bien  donné  de  garde  d'ajouter 
cette  histoire  particulière  de  Charles  XII ,  roi  de  Suéde , 
à  la  multitude  des  livres  dont  le  public  est  accablé,  si 
ce  prince  et  son  rival ,  Pierre  Alexiowitz ,  beaucoup 
plus  grand  homme  que  lui ,  n'avaient  été ,  du  consen- 
tement de  toute  la  terre,  les  personnages  les  plus  sin- 
guliers qui  eussent  paru  depuis  plus  de  vingt  siècles. 
Mais  on  n'a  pas  été  déterminé  seulement  à  donner 
cette  vie  par  la  petite  satisfaction  d'écrire  des  faits  ex- 
traordinaires ;  on  a  pensé  que  cette  lecture  pourrait 
être  utile  à  quelques  princes ,  si  ce  livre  leur  tombe 
par  hasard  entre  les  mains.  Certainement  il  n'y  a  point 
de  souverain  qui ,  en  lisant  la  vie  de  Charles  XII , 
ne  doive  être  guéri  de  la  folie  des  conquêtes.  Car,  où 
est  le  souverain  qui  pût  dire  :  J'ai  plus  de  courage  et 
de  vertus ,  une  ame  plus  forte ,  un  corps  plus  robuste; 
j'entends  mieux  la  guerre  ,  j'ai  de  meilleures  troupes 
que  Charles  XII  ?  Que  si ,  avec  tous  ces  avantages ,  et 
après  tant  de  victoires ,  ce  roi  a  été  si  malheureux , 
que  devraient  espérer  les  autres  princes  qui  auraient 
la  même  ambition ,  avec  moins  de  talents  et  de  res- 
sources ? 

On  a  composé  cette  histoire  sur  des  récits  de  per- 


DE  CHARLES  XII.  5 

sonnes  connues ,  qui  ont  passé  plusieurs  années  au- 
près de  Charles  XII  et  de  Pierre-le-Grand ,  empereur 
de  ]Moscovie ,  et  qui ,  s'étant  retirées  dans  un  pays 
libre ,  long-temps  après  la  mort  de  ces  princes ,  n'a- 
vaient aucun  intérêt  de  déguiser  la  vérité.  M.  Fabrice , 
qui  a  vécu  sept  années  dans  la  familiarité  de  Char- 
les XII  ;  M.  de  Fierville,  envoyé  de  France  ;  M.  de  Ville- 
longue  ,  colonel  au  service  de  Suéde  \  IM.  Poniatov^  ski 
même ,  ont  fourni  les  mémoires. 

On  n'a  pas  avancé  un  seul  fait  sur  lequel  on  n'ait 
consulté  des  témoins  oculaires  et  irréprochables.  C'est 
pourquoi  on  trouvera  cette  histoire  fort  différente  des 
gazettes  qui  ont  paru  jusqu'ici  sous  le  nom  de  la  Vie 
de  Charles  XII.  Si  l'on  a  omis  plusieurs  petits  combats 
donnés  entre  les  officiers  suédois  et  moscovites ,  c'est 
qu'on  n'a  point  prétendu  écrire  l'histoire  de  ces  offi- 
ciers ,  mais  seulement  celle  du  roi  de  Suède  ;  même , 
parmi  les  événements  de  sa  vie ,  on  n'a  choisi  que  les 
plus  intéressants.  On  est  persuadé  que  l'histoire  d'un 
prince  n'est  pas  tout  ce  qu'il  a  fait ,  mais  ce  qu'il  a  fait 
de  digne  d'être  transmis  à  la  postérité. 

On  est  obligé  d'avertir  que  plusieurs  choses  ,  qui 
étaient  vraies  lorsqu'on  écrivit  cette  histoire  (en  1728), 
cessent  déjà  de  l'être  aujourd'hui  (en  1739).  Le  com- 
merce commence  ,  par  exemple  ,  à  être  moins  négligé 
en  Suéde.  L'infanterie  polonaise  est  mieux  discipli- 
née ,  et  a  des  habits  d'ordonnance  qu'elle  n'avait  pas 
alors.  Il  faut  toujours  ,  lorsqu'on  lit  une  histoire,  son- 
ger au  temps  où  l'auteur  a  écrit.  I hi  homme  qui  ne 


6  DISCOURS  SUR  l'histoire  DE  CHARLES  Xîl. 
lirait  que  le  cardinal  de  Retz  prendrait  les  Français 
pour  des  forcenés  qui  ne  respirent  que  la  guerre  ci- 
vile ,  la  faction ,  et  la  folie.  Celui  qui  ne  lirait  que  l'his- 
toire des  belles  années  de  Louis  XIV  dirait  :  Les  Fran- 
çais sont  nés  pour  obéir,  pour  vaincre,  et  pour  culti- 
ver les  arts.  Un  autre  qui  verrait  les  mémoires  des 
premières  années  de  Louis  XV  ne  remarquerait  dans 
notre  nation  que  de  la  mollesse ,  une  avidité  extrême 
de  s'enrichir,  et  trop  d'indifférence  pour  tout  le  reste. 
Les  Espagnols  d'aujourd'hui  ne  sont  plus  les  Espa- 
gnols de  Charles -Quint,  et  peuvent  l'être  dans  quel- 
ques années.  Les  Anglais  ne  ressemblent  pas  plus  aux 
fanatiques  de  Cromwell  que  les  moines  et  les  monsi- 
gnori  dont  Rome  est  peuplée  ne  ressemblent  aux  Sci- 
pions.  Je  ne  sais  si  les  Suédois  pourraient  avoir  tout 
d'un  coup  des  troupes  aussi  formidables  que  celles  de 
Charles  XIL  On  dit  d'un  homme.  Il  était  brave  un  tel 
jour  ;  il  faudrait  dire ,  en  parlant  d'une  nation ,  Elle 
paraissait  telle  sous  un  tel  gouvernement,  et  en  telle 
année. 

Si  quelque  prince  et  quelque  ministre  trouvaient 
dans  cet  ouvrage  des  vérités  désagréables ,  qu'ils  se 
souviennent  qu'étant  hommes  publics  ,  ils  doivent 
compte  au  public  de  leurs  actions  ;  que  c'est  à  ce  prix 
qu'ils  achètent  leur  grandeur  ;  que  l'histoire  est  un  té- 
moin et  non  un  flatteur  ;  et  que  le  seul  moyen  d'obliger 
les  hommes  à  dire  du  bien  de  nous ,  c'est  d'en  faille. 


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LETTRE 

A  M.  LE  MARÉCHAL  DE  SGIIULLEMBOURG, 

GÉNÉRAL   DES   VÉNITIENS. 

A  La  Haye,  le  i5  septeiiil)ie  1740- 


Monsieur, 

J'ai  reçu  par  un  courrier  de  M.  Tambassadeur  de  France 
le  journal  de  vos  campagnes  de  lyoS  et  1704,  dont  votre 
excellence  a  bien  voulu  m'honorer.  Je  dirai  de  vous  comme 
de  César:  Eoclem  animo  scripsit  quo  bellavit.  Vous  devez  vous 
attendre,  monsieur,  qu'un  tel  bienfait  me  rendra  très  in- 
téressé ,  et  attirera  de  nouvelles  demandes.  Je  vous  supplie 
de  me  communiquer  tout  ce  qui  pourra  m'instruire  sur  les 
autres  événements  de  la  guerre  de  Charles  XII.  J'ai  l'hon- 
neur de  vous  envoyer  le  journal  des  campagnes  de  ce  roi , 
digne  de  vous  avoir  combattu.  Ce  journal  va  jusqu'à  la 
bataille  de  Pultava  inclusivement;  il  est  d'un  officier  sué- 
dois ,  nommé  M.  Adlerfeld  :  l'auteur  me  paraît  très  instruit 
et  aussi  exact  qu'on  peut  l'être  ;  ce  n'est  pas  une  histoire , 
il  s'en  faut  beaucoup  ;  mais  ce  sont  d'excellents  matériaux 
pour  en  composer  une,  et  je  compte  bien  réformer  la  mienne 
en  beaucoup  de  choses  sur  les  mémoires  de  cet  officier. 

Je  vous  avoue  d'ailleurs ,  monsieur ,  que  j'ai  vu  avec 
plaisir  dans  ces  mémoires  beaucoup  de  particularités  qui 
s'accordent  avec  les  instructions  sur  lesquelles  j'avais  tra- 
vaillé. Moi  qui  doute  de  tout,  et  surtout  des  anecdotes,  je 
commençais  à  me  condamner  moi-même  sur  beaucoup  de 
faits  que  j'avais  avancés  :  par  exemple ,  je  n'osais  plus  croire 


8  LETTRE  A  M.  DE  SCHULLEMBOURG. 

que  M.  de  Guiscard ,  ambassadeur  de  France,  eût  été'  dans 
le  vaisseau  de  Charles  XII  à  l'expédition  de  Copenhafjue  ; 
je  commençais  à  me  repentir  d'avoir  dit  que  le  cardinal 
primat,  qui  servit  tant  à  la  déposition  du  roi  Auguste, 
s'opposa  en  secret  à  l'élection  du  roi  Stanislas  ;  j'étais  pres- 
que honteux  d'avoir  avancé  que  le  duc  de  Marlborough 
s'adressa  d'abord  au  baron  de  Goërtz  avant  de  voir  le  comte 
Piper,  lorsqu'il  alla  conférer  avec  le  roi  Charles  XII.  Le 
sieur  de  La  Motraye  m'avait  repris  sur  tous  ces  faits  avec 
une  confiance  qui  me  persuadait  qu'il  avait  raison;  cepen- 
dant ils  sont  tous  confirmés  par  les  Mémoires  de  M.  Adler- 
feld. 

J'y  trouve  aussi  que  le  roi  de  Suède  mangea  quelquefois, 
comme  je  l'avais  dit,  avec  le  roi  Auguste  qu'il  avait  détrôné, 
et  qu'il  lui  donna  la  droite.  J'y  trouve  que  le  roi  Auguste 
et  le  roi  Stanislas  se  rencontrèrent  à  sa  cour  et  se  saluèrent 
sans  se  parler.  La  visite  extraordinaire  que  Charles  XII 
rendit  à  Auguste  à  Dresde ,  en  quittant  ses  états ,  n'y  est 
pas  omise.  Le  bon  mot  même  du  baron  de  Stralheimy  est 
cité  mot  pour  mot ,  comme  je  l'avais  rapporté. 

Voici  enfin  comme  on  parle  dans  la  préface  du  livre  de 
M.  Adlerfeld  : 

«  Quant  au  sieur  de  La  Motraye ,  qui  s'est  ingéré  de  cri- 
ci  tiquer  M.  de  Voltaire,  la  lecture  de  ces  mémoires  ne  ser- 
ii  vira  qu'à  le  confondre ,  et  à  lui  faire  remarquer  ses  propres 
«  erreurs ,  qui  sont  en  bien  plus  grand  nombre  que  celles 
«  qu'il  attribue  à  son  adversaire.  » 

Il  est  vrai,  monsieur,  que  je  vois  évidemment  par  ce 
journal  que  j'ai  été  trompé  sur  les  détails  de  plusieurs  évé- 
nements militaires.  J'avais,  à  la  vérité,  accusé  juste  le 
nombre  des  troupes  suédoises  et  moscovites  à  la  célèbre 
bataille  de  Narva;  mais  dans  beaucoup  d'autres  occasions 
j'ai  été  dans  l'erreur.  Le  temps ,  comme  vous  savez  ,  est  le 
père  de  la  vérité  ;  je  ne  sais  même  si  on  peut  jamais  espérer 
de  la  savoir  entièrement.  Vous  verrez  que  dans  certains 


LETTRE  A  M.  DE  SCHULLEMEOURG.  9 

points  M.  Adlerfeld  n'est  point  d'accord  avec  vous,  mon- 
sieur, au  sujet  de  votre  admirable  passage  de  l'Oder;  mais 
j'en  croirai  plus  le  général  allemand,  qui  a  dû  tout  savoir, 
que  ToiTicier  suédois  qui  n'en  a  pu  savoir  qu'une  partie. 

Je  réformerai  mon  histoire  sur  les  mémoires  de  votre 
excellence  et  sur  ceux  de  cet  officier.  J'attends  encore  un 
extrait  de  l'histoire  suédoise  de  Charles  XII ,  écrite  par 
M.  Norberg,  chapelain  de  ce  monarque. 

J'ai  peur,  à  la  vérité,  que  le  chapelain  n'ait  quelquefois 
vu  les  choses  avec  d'autres  yeux  que  les  ministres  qui  m'ont 
fourni  mes  matériaux.  J'estimerai  son  zèle  pour  son  maître; 
mais  moi  qui  n'ai  été  chapelain  ni  du  roi  ni  du  czar  ; 
moi  qui  n'ai  songé  qu'à  dire  vrai ,  j'avouerai  toujours  que 
lopiniâtreté  de  Charles  XII  à  Bender,  son  obstination  à 
rester  dix  mois  au  lit,  et  beaucoup  de  ses  démarches  après 
la.malheureuse  bataille  de  Pultava,  me  paraissent  des  aven- 
tures plus  extraordinaires  qu'héroïques. 

Si  l'on  peut  rendre  l'histoire  utile,  c'est,  ce  me  semble, 
en  fesant  remarquer  le  bien  et  le  mal  que  les  rois  ont  fait 
aux  hommes.  Je  crois,  par  exemple,  que  si  Charles  XII, 
après  avoir  vaincu  le  Danemarck,  battu  les  Moscovites, 
détrôné  son  ennemi  Auguste ,  affermi  le  nouveau  roi  de 
Pologne,  avait  accordé  la  paix  au  czar  qui  la  lui  deman- 
dait ;  s'il  était  retourné  chez  lui  vainqueur  et  pacificateur 
du  Nord  ;  s'il  s'était  appliqué  à  faire  fleurir  les  arts  et  le 
commerce  dans  sa  patrie ,  il  aurait  été  alors  véritablement 
un  grand  homme  ;  au  lieu  qu'il  n'a  été  qu'un  grand  guer- 
rier, vaincu  à  la  fin  par  un  prince  qu'il  n'estimait  pas.  II. 
eût  été  à  souhaiter,  pour  le  bonheur  des  hommes,  que 
Pierre  -  le  -  Grand  eût  été  quelquefois  moins  cruel ,  et 
Charles  XII  moins  opiniâtre. 

Je  préfère  infiniment  à  l'un  et  à  Tautre  un  prince  qui 
regarde  l'humanité  comme  la  première  des  vertus  ,  qui  ne 
se  prépare  à  la  guerre  que  par  nécessité,  qui  aime  la  paix 
parcequ'il  aime  les  hommes,  qui  encourage  tous  les  arts, 


lO  LETTRE  A  M.  DE  SCHULLEMBOURG. 

et  qui  veut  être,  en  un  mot,  un  sa^^e  sur  le  trône  :  voilà 
mon  héros ,  monsieur.  Ne  croyez  pas  que  ce  soit  un  être 
de  raison;  ce  héros  existe  peut-être  dans  la  personne  d'un 
jeune  roi  *  dont  la  réputation  viendra  bientôt  jusqu'à 
vous  ;  vous  verrez  si  elle  me  démentira  ;  il  mérite  des  gé- 
néraux tels  que  vous.  C'est  de  tels  rois  qu'il  est  ajjréable 
d'écrire  l'histoire  :  car  alors  on  écrit  celle  du  bonheur  des 
hommes. 

Mais  si  vous  examinez  le  fond  du  journal  de  M.  Adler- 
feld,  qu'ytrouverez-vous  autre  chose,  sinon:  lundi  3  avril 
il  y  a  eu  tant  de  milliers  d'hommes  égorgés  dans  un  tel 
champ  :  le  mardi,  des  villages  entiers  furent  réduits  en 
cendres,  et  les  femmes  furent  consumées  par  les  flammes 
avec  les  enfants  qu'elles  tenaient  dans  leurs  bras  :  le  jeudi 
on  écrasa  de  mille  bombes  les  maisons  d'une  ville  libre 
€t  innocente ,  qui  n'avait  pas  payé  comptant  cent  mille 
écus  à  un  vainqueur  étranger  qui  passait  auprès  de  ses 
murailles  :  le  vendredi  quinze  ou  seize  cents  prisonniers 
périrent  de  froid  et  de  faim.  Voilà  à  peu  près  le  sujet  de 
quatre  volumes. 

N'avez-vous  pas  fait  réflexion  souvent,  monsieur  le  ma- 
réchal, que  votre  illustre  métier  est  encore  plus  affreux 
que  nécessaire?  Je  vois  que  M.  Adlerfeld  déguise  quelque- 
fois des  cruautés,  qui  en  effet  devraient  être  oubliées,  pour 
n'être  jamais  imitées.  On  m'a  assuré ,  par  exemple ,  qu'à  la 
bataille  de  Frauenstadt,  le  maréchal  Renschild  fit  massa- 
crer de  sang  froid  douze  ou  quinze  cents  Moscovites  qui 
demandaient  la  vie  à  genoux  six  heures  après  la  bataille  ; 
il  prétend  qu'il  n'y  en  eut  que  six  cents,  encore  ne  furent- 
ils  tués  qu'immédiatement  après  l'action.  Vous  devez  le 
savoir,  monsieur  ;  vous  aviez  fait  les  dispositions  admirées 
des  Suédois  même  à  cette  journée  malheureuse  :  avez  donc 
la  bonté  de  me  dire  la  vérité ,  que  j'aime  autant  que  votre 
gloire. 

Frédéric-le-Grand. 


LETTRE  A  M.  DE  SCHULLEMBOURG.  l  l 

J'attends  avec  une  extrême  impatience  le  reste  des  in- 
structions dont  vous  voudrez  bien  m'honorer  :  permettez- 
moi  de  vous  demander  ce  que  vous  pensez  de  la  marche 
de  Charles  XII  en  Ukraine,  de  sa  retraite  en  Turquie,  de 
la  mort  de  Patkul.  Vous  pouvez  dicter  à  un  secrétaire  bien 
des  choses,  qui  serviront  à  faire  connaître  des  vérités  dont 
le  public  vous  aura  obligation.  C'est  à  vous,  monsieur,  à 
lui  donner  des  instructions  en  récompense  de  l'admiration 
qu'il  a  pour  vous. 

Je  suis  avec  les  sentiments  de  la  plus  respectueuse  estime , 
et  avec  des  vœux  sincères  pour  la  conservation  d'une  vie 
que  vous  avez  si  souvent  prodiguée , 

Monsieur, 

DE  VOTRE  EXCELLENCE, 

Le  très  hurnble  et  très  obe'issant 
serviteur, 

V. 

«  En'finissant  ma  lettre ,  j'apprends  qu'on  imprime  à  La 
«  Haye  la  traduction  française  de  Y  Histoire  de  Charles  XII, 
«  écrite  en  suédois  par  M.  Norberg  :  ce  sera  pour  moi  une 
«  nouvelle  palette*  dans  laquelle  je  tremperai  les  pinceaux 
«  dont  il  me  faudra  repeindre  mon  tableau.  » 

*  La  palette  n'a  pu  servir.  On  sait  que  XHistoire  de  Charles  XII  par  Nor- 
lierg  n'est,  jusqu'en  1709,  qu'un  amas  indigeste  de  faits  mal  rapportés,  et, 
depuis  1709,  qu'ime  copie  de  l'histoire  composée  par  M.  de  Voltaire. 


LETTRE 

A  M.  NORBERG, 

GU  VI'ELAIX  ttU  ROI  DE  SUEDE  ,  CHARLES  XII  ,   ET  AUTECR  DUSE   HISTOIRE 
DE   CE   MONARQUE. 

1744. 

Souffrez,  monsieur,  qu'ayant  entrepris  la  tâche  de  lire 
ce  qu'on  a  déjà  publié  de  a  otre  Histoire  de  Charles  XII ,  on 
vous  adresse  quelques  justes  plaintes,  et  sur  la  manière 
dont  vous  traitez  cette  histoire,  et  sur  cella  dont  vous  en 
usez  dans  votre  préface  avec  ceux  qui  l'ont  traitée  avant 
vous. 

Nous  aimons  la  vérité;  mais  l'ancien  proverbe  tontes  vé- 
rités ne  sont  pas  bonnes  à  dire,  regarde  surtout  les  vérités 
inutiles,  Dai(jnez  vous  souvenir  de  ce  passage  de  la  préface 
de  l'histoire  de  M.  de  Voltaire.  ((  L'histoire  d'un  prince, 
c(  dit-il,  n'est  pas  tout  ce  qu'il  a  fait,  mais  seulement  ce 
a  qu'il  a  fait  de  digne  d'être  transmis  à  la  postérité.  » 

11  y  a  peut-être  des  lecteurs  c|ui  aimeront  à  voir  le  ca- 
téchisme qu'on  enseignait  à  Charles  XII,  et  qui  appren- 
dront avec  plaisir  qu'en  1693  le  docteur  Pierre  Rudbeckius 
donna  le  bonnet  de  docteur  au  maitre-ès-arts  Aquinus,  à 
Samuel  Virenius,  à  Ennegius,  à  Herlandus,  à  Stuckius,  et 
autres  personnages  très  estimables  sans  doute,  mais  qui 
ont  eu  peu  de  part  aux  batailles  de  votre  héros,  à  ses  triom- 
phes ,  et  à  ses  défaites. 

C'est  peut-être  une  chose  importante  pour  l'Europe 
qu'on  sache  que  la  chapelle  du  château  de  Stockholm,  qui 
fut  brûlée  il  y  a  cinquante  ans,  était  dans  la  nouvelle  aile 
du  côté  du  nord ,  et  qu'il  y  avait  deux  tableaux  de  l'inten- 


LETTRE  A  M.  ISORP.EUG.  i3 

dant  Kloker,  qui  sont  à  présent  h  l'église  de  Saint-Nicolas; 
que  les  sièges  étaient  couverts  de  bleu  les  jours  de  sermon; 
qu'ils  étaient  les  uns  de  cliéne  et  les  autres  de  noyer;  et 
qu'au  lieu  de  lustres,  il  y  avait  de  petits  chandeliers  plats, 
qui  ne  laissaient  pas  de  faire  un  fort  bel  effet;  qu'on  y 
voyait  quatre  figures  de  plâtre,  et  que  le  carreau  était  blanc 
et  noir. 

Nous  voulons  croire  encore  qu'il  est  d'une  extrême  con- 
séquence d'être  instruit  à  fond  qu'il  n'y  avait  point  dor 
faux  dans  le  dais  qui  servit  au  couronnement  de  Char- 
les Xll;  de  savoir  quelle  était  la  largeur  du  baldaquin;  si 
c'était  de  drap  rouge  ou  de  drap  bleu  que  l'église  était  ten- 
due ,  et  de  quelle  hauteur  étaient  les  bancs.  Tout  cela  peut 
avoir  son  mérite  pour  ceux  qui  veulent  s'instruire  des  in- 
térêts des  princes. 

Vous  nous  dites,  après  le  détail  de  toutes  ces  grandes 
choses,  à  quelle  heure  Charles  XII  fut  couronné;  mais 
vous  ne  dites  point  pourquoi  il  le  fut  avant  l'âge  prescrit 
par  la  loi;  pourquoi  on  ôta  la  régence  à  la  reine-mère; 
comment  le  fameux  Piper  eut  la  confiance  du  roi;  quelles 
étaient  alors  les  forces  de  la  Suède;  quel  nombre  de  ci- 
toyens elle  avait;  quels  étaient  ses  alliés,  son  gouverne- 
ment, ses  défauts,  et  ses  ressources. 

Vous  nous  avez  donné  une  partie  du  journal  militaire 
de  M.  Adlerfeld  ;  mais,  monsieur,  un  journal  n'est  pas 
plus  une  histoire  que  des  matériaux  ne  sont  une  maison. 
Souffrez  qu'on  vous  dise  que  l'histoire  ne  consiste  point 
à  détailler  de  petits  faits,  à  produire  des  manifestes,  des 
répliques,  des  dupliques.  Ce  n'est  point  ainsi  que  Quinte- 
Curce  a  composé  l'histoire  d'Alexandre;  ce  n'est  point  ainsi 
que  Tite  Live  et  Tacite  ont  écrit  l'histoire  romaine.  Il  y  a 
mille  journalistes;  à  peine  avons-nous  deux  ou  trois  histo- 
riens modernes.  Nous  souhaiterions  que  tous  ceux  qui 
broient  les  couleurs  les  donnassent  à  quelque  peintre  pour 
en  faire  un  tableau. 


l4  LETTRE  A  M.  NORBERG. 

Vous  n'ignorez  pas  que  M.  de  Voltaire  avait  publié  cette 
déclaration  que  votre  traducteur  rapporte. 

«  J'aime  la  vérité ,  et  je  n'ai  d'autre  but  et  d'autre  intérêt 
il  que  de  la  connaître.  Les  endroits  de  mon  Histoire  de 
«  Charles  XII  où  je  me  serai  trompé  seront  changés.  11  est 
«très  naturel  que  M.  Norberg,  Suédois,  et  témoin  ocu- 
«  laire,  ait  été  mieux  instruit  que  moi  étranger.  Je  me  ré- 
«  formerai  sur  ses  mémoires  ;  j'aurai  le  plaisir  de  me  cor- 
«  riger.  » 

Voilà,  monsieur,  avec  quelle  politesse  M.  de  Voltaire 
parlait  de  vous,  et  avec  quelle  déférence  il  attendait  votre 
ouvrage;  quoiqu'il  eût  des  mémoires  sur  le  sien  des  mains 
de  beaucoup  d'ambassadeurs  avec  lesquels  il  parait  que 
vous  n'avez  pas  eu  grand  commerce,  et  même  de  la  part 
de  plus  d'une  tête  couronnée. 

Vous  avez  répondu,  monsieur,  à  cette  politesse  fran- 
çaise, d'une  manière  qui  paraît  dans  un  goût  un  peu  go- 
thique. 

Vous  dites  dans  votre  préface  que  l'histoire  donnée  par 
M.  de  Voltaire  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  traduite,  quoi- 
qu'elle l'ait  été  dans  presque  toutes  les  langues  de  l'Eu- 
rope, et  qu'on  ait  fait  à  Londres  huit  éditions  de  la  traduc- 
tion anglaise.  Vous  ajoutez  ensuite  très  poliment  qu'un 
Puffendorf  le  traiterait,  comme  Varillas,  d'arclii-menteur. 

Pour  donner  des  preuves  de  cette  supposition  si  flat- 
teuse, vous  ne  manquez  pas  de  mettre  dans  les  marges  de 
votre  livre  toutes  les  fautes  capitales  où  il  est  tombé. 

Vous  marquez  expressément  que  le  major-général  Stuard 
ne  reçut  point  une  petite  blessure  à  l'épaule,  comme  l'a- 
vance témérairement  l'auteur  français,  d'après  un  auteur 
allemand,  mais,  dites-vous,  une  contusion  un  peu  forte. 
Vous  ne  pouvez  nier  que  M.  de  Voltaire  n'ait  fidèlement 
rapporté  la  bataille  de  Narva,  laquelle  produit  chez  lui 
au  moins  une  description  intéressante;  vous  devez  savoir 
qu'il  a  été  le  seul  écrivain  qui  ait  osé  affirmer  que  Char- 


LETTRE  A  M.  NORBERG.  i5 

les  XII  donna  cette  bataille  de  Narva  avec  huit  mille 
hommes  seulement.  Tous  les  autres  historiens  lui  en  don- 
naient vingt  mille;  ils  disaient  ce  qui  était  vraisemblable, 
et  M.  de  Voltaire  a  dit  le  premier  la  vérité  dans  cet  ar- 
ticle important.  Cependant  vous  l'appelez  arclii-menteur, 
parcequ'il  fait  porter  au  général  Liewen  un  habit  rouge 
galonné  au  siège  de  Thorn;  et  vous  relevez  cette  erreur 
énorme,  en  assurant  positivement  que  le  galon  n'était  pas 
sur  un  fond  rouge. 

Mais,  monsieur,  vous  qui  prodiguez  sur  des  choses  si 
graves  le  beau  nom  à^arclii-menteur,  non  seulement  à  un 
homme  très  amateur  de  la  vérité,  mais  à  tous  les  autres 
historiens  qui  ont  écrit  l'histoire  de  Charles  XII,  quel  nom 
voudriez-vous  qu'on  vous  donnât,  après  la  lettre  que  vous 
rapportez  du  grand  seigneur  à  ce  monarque?  Voici  le  com- 
mencement de  cette  lettre. 

«  Nous  sultan  bassa,  au  roi  Charles  XII,  par  la  grâce  de 
«  Dieu,  roi  de  Suède  et  des  Goths,  salut,  etc.  » 

Vous  qui  avez  été  chez  les  Turcs,  et  qui  semblez  avoir 
appris  d'eux  à  ne  pas  ménager  les  termes,  comment  pou- 
vez-vous  ignorer  leur  style?  Quel  empereur  turc  s'est  ja- 
mais intitulé  su'uan  bassa?  quelle  lettre  du  divan  a  jamais 
ainsi  commencé?  quel  prince  a  jamais  écrit  qu'il  enverra 
des  ambassadeurs  plénipotentiaires  à  la  première  occasion 
pour  s'informer  des  circonstances  d'une  bataille?  Quelle 
lettre  du  grand  seigneur  a  jamais  fini  par  ces  expressions, 
à  ta  garde  de  Dieu?  Enfin,  où  avez-vous  jamais  vu  une  dé- 
pêche de  Constantinople,  datée  de  l'année  de  la  création, 
et  non  pas  de  l'année  de  l'hégire?  L'iman  de  l'auguste  sul- 
tan, qui  écrira  l'histoire  de  ce  grand  empereur  et  de  ses 
sublimes  visirs,  pourra  bien  vous  dire  de  grosses  injures, 
si  la  politesse  turque  le  permet. 

Vous  sied-il  bien,  après  la  production  d'une  pièce  pa- 
reille, qui  ferait  tant  de  peine  à  ce  M.  le  baron  de  Puffen- 
dorf,  de  crier  au  mensonge  sur  un  habit  rouge? 


l6  LETTRE  A  M.  NOllBERG. 

Êtes-vous  bien  d'ailleurs  un  zélé  partisan  de  la  vérité, 
quand  vous  supprimez  les  duretés  exercées  par  la  chambre 
des  liquidations  sous  Charles  XI?  quand  vous  feignez 
d'oublier,  en  parlant  de  Patkul,  qu'il  avait  défendu  les 
droits  des  Livoniens  qui  l'en  avaient  chargé,  de  ces  mêmes 
Livoniens  qui  respirent  aujourd'hui  sous  la  douce  auto- 
rité de  l'illustre  Sémiramis  du  Nord?  Ce  n'est  pas  là  seule- 
ment trahir  la  vérité,  monsieur;  c'est  trahir  la  cause  du 
genre  humain,  c'est  manquer  à  votre  illustre  patrie,  en- 
nemie de  l'oppression. 

Cessez  donc  de  prodiguer  dans  votre  compilation  des 
épithètes  vandales  et  liérules  à  ceux  qui  doivent  écrire  l'his- 
toire; cessez  de  vous  autoriser  du  pédantisme  barbare  que 
vous  imputez  à  ce  Puffendorf. 

Savez-vous  que  ce  Puffendorf  est  un  auteur  quelquefois 
aussi  incorrect  qu'il  est  en  vogue?  Savez-vous  qu'il  est  lu 
parcequ'il  est  le  seul  de  son  genre  qui  fût  supportable  en 
son  temps?  Savez-vous  que  ceux  que  vous  appelez  arclii- 
menteiirs  auraient  à  rougir  s'ils  n'étaient  pas  mieux  in- 
struits de  l'histoire  du  monde  que  votre  Puffendorf?  Savez- 
vous  que  M.  de  La  Martinière  a  corrigé  plus  de  mille  fautes 
dans  la  dernière  édition  de  son  livre? 

Ouvrons  au  hasard  ce  livre  si  connu.  Je  tombe  sur  l'ar- 
ticle des  papes.  Il  dit,  en  parlant  de  Jules  II,  «  qu'il  avait 
«  laissé,  ainsi  qu'Alexandre  VI,  une  réputation  honteuse.  » 
Cependant  les  Italiens  révèrent  la  mémoire  de  Jules  II;  ils 
voient  en  lui  un  grand  homme  qui^  après  avoir  été  à  la 
tête  de  quatre  conclaves,  et  avoir  commandé  des  armées, 
suivit  jusqu'au  tombeau  le  magnifique  projet  de  chasser 
les  barbares  d'Italie.  Il  aima  tous  les  arts;  il  jeta  le  fonde- 
ment de  cette  église  qui  est  le  plus  beau  monument  de  l'u- 
nivers; il  encourageait  la  peinture,  la  sculpture,  l'archi- 
tecture, tandis  qu'il  ranimait  la  valeur  éteinte  des  Ro- 
mains. Les  Italiens  méprisent  avec  raison  la  manière  ridi- 
cule dont  la  plupart  des  uUramontains  écrivent  l'histoue 


LETTRE  A  M.  INORBERG  ly 

des  papes.  Il  faut  savoir  distinguer  le  pontife  du  souverain  ; 
il  faut  savoir  estimer  beaucoup  de  papes,  quoiqu'on  soit 
né  à  Stockholm  ;  il  faut  se  souvenir  de  ce  que  disait  le 
grand  Cosme  de  Médicis,  «  qu'on  ne  gouverne  point  des 
«  états  avec  des  patenôtres;»  il  faut  enfin  n'être  d'aucun 
pays,  et  dépouiller  tout  esprit  de  parti  quand  on  écrit  l'his- 
toire. 

Je  trouve ,  en  rouvrant  le  livre  de  Puffendorf ,  à  l'article 
de  la  reine  Marie  d'Angleterre,  fille  de  Henri  VIII,  a  qu'elle 
<i  ne  put  être  reconnue  pour  fille  légitime  sans  l'autorité 
u  du  pape.  ')  Que  de  bévues  dans  ces  mots!  Elle  avait  été 
reconnue  par  le  parlement;  et  comment  d'ailleurs  aurait- 
elle  eu  besoin  de  Rome  pour  être  légitimée,  puisque  jamais 
Rome  n'avait  ni  dû  ni  voulu  casser  le  mariage  de  sa  mère? 

Je  lis  l'article  de  Charles-Quint.  J'y  vois  que  dès  avant 
l'an  i5i6  Charles-Quint  avait  toujours  devant  les  yeux  son 
nec  plus  ultra;  mais  alors  il  avait  quinze  ans,  et  cette  de- 
vise ne  fut  faite  que  long-temps  après. 

Dirons-nous  pour  cela  que  Puffendorf  est  un  archi-men- 
teur?  non,  nous  dirons  que,  dans  un  ouvrage  d'une  si 
grande  étendue,  il  lui  est  pardonnable  d'avoir  erré;  et  nous 
vous  prierons,  monsieur,  d'être  plus  exact  que  lui,  mieux 
instruit  que  vous  n'êtes  du  style  des  Turcs,  plus  poli  avec 
les  Français,  et  enfin  plus  équitable  et  plus  éclairé  dans  le 
choix  des  pièces  que  vous  rapportez. 

C'est  un  malheur  inséparable  du  bien  qu'a  produit  l'im- 
primerie, que  cette  foule  de  pièces  scandaleuses,  publiées 
à  la  honte  de  l'esprit  et  des  mœurs.  Partout  où  il  y  a  une 
foule  d'écrivains,  il  y  a  une  foule  de  libelles;  ces  misé- 
rables ouvrages,  nés  souvent  en  France,  passent  dans  le 
Nord,  ainsi  que  nos  mauvais  vins  y  sont  vendus  pour  du 
Bourgogne  et  du  Champagne.  On  boit  les  uns,  et  on  lit  les 
autres,  souvent  avec  aussi  peu  de  goût;  mais  les  hommes 
qui  ont  une  vraie  connaissance  savent  rejeter  ce  que  la 
France  rebute. 

CHARLES  XII.  2 


l8  LETTRE  A  M.  NORBERG. 

Vous  citez,  monsieur,  des  pièces  bien  indignes  d'être  con- 
nues du  chapelain  de  Charles  XII. Votre  traducteur,  M.  VV  al- 
Xiioth,  a  eu  IVquite  d'avertir,  dans  ses  notes,  que  ce  sont 
de  ces  mauvaises  et  t('nébreuses  satires  qu'il  n'est  pas  per- 
mis à  un  honrète  homme  de  citer. 

Un  historien  a  bien  des  devoirs.  Permettez-moi  de  vous 
en  rappeler  ici  deux  qui  sont  de  quelque  considération, 
celui  de  ne  point  calomnier,  et  celi.i  de  ne  point  ennuyer. 
Je  peux  vous  pardonner  le  premier,  parceque  votre  ou- 
vrage sera  peu  lu;  mais  je  ne  puis  vous  pardonner  le  se- 
cond ,  parceque  j'ai  été  oblige  de  vous  lire.  Je  suis  d'ail- 
leurs, alitant  que  je  peux,  votre  très  humblç  et  très  obéis- 
sant serviteur. 


AVIS  IMPORTANT 

SUR 

L'HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 


On  se  croit  obligé ,  par  respect  pour  le  public  et 
pour  la  vérité,  de  mettre  au  jour  un  témoignage  irré- 
cusable qui  apprendra  quelle  foi  on  doit  ajouter  à 
V Histoire  de  Charles  XII. 

Il  n'y  a  pas  long-temps  que  le  roi  de  Pologne,  duc 
de  Lorraine,  se  fesait  relire  cet  ouvrage  à  Commerci; 
il  fut  si  frappé  de  la  vérité  de  tant  de  faits  dont  il  avait 
été  le  témoin ,  et  si  indigné  de  la  hardiesse  avec  la- 
quelle on  les  a  combattus  dans  quelques  libelles  et 
dans  quelques  journaux,  qu'il  voulut  fortifier  par  le 
sceau  de  son  témoignage  la  créance  que  mérite  This- 
torien  ;  et  que ,  ne  pouvant  écrire  lui-même ,  il  or- 
donna à  un  de  ses  grands  officiers  de  dresser  l'acte 
suivant*. 

«  Nous ,  lieutenant  -  général  des  armées  du  roi , 
«  grand  maréchal  des  logis  de  sa  majesté  polonaise, 

*  On  est  obligé  de  le  faire  imprimer;  on  a  pris  seulement  la  liberté 
d'épargner  aux  yeux  du  lecteur  quelques  termes  trop  bonorables  : 
on  sent  assez  qu'on  ne  les  doit  (ju'a  l'indulgence  et  à  la  bonté,  et  on 
»e  réduit  uniquement  au  témoignage  donné  en  faveur  de  \j.  vérité. 


20  AVIS  LMPORTAIXT. 

<i  et  commandant  en  Toulois ,  les  deux  Barrois ,  etc. , 
«  certifions  que  sa  majesté  polonaise,  après  avoir  en- 
«  tendu  la  lecture  de  Y  Histoire  de  Charles  XII ,  écrite 
«par  M.  de  Voltaire  (dernière  édition  de  Genève), 

«  après  avoir  loué  le  style de  cette  histoire,  et  avoir 

«  admiré  ces  traits qui  caractérisent  tous  les  ou- 

«  vrages  de  cet  illustre  auteur,  nous  a  fait  l'honneur 
«  de  nous  dire  qu  il  était  prêt  à  donner  un  certificat  à 
«  M.  de  Voltaire ,  pour  constater  l'exacte  vérité  des 
«  faits  contenus  dans  cette  histoire.  Ce  prince  a  ajouté 
«  que  M.  de  Voltaire  n'a  oublié  ni  déplacé  aucun  fait, 
«  aucune  circonstance  intéressante;  que  tout  est  vrai , 
«  que  tout  est  en  son  ordre  dans  cette  histoire  ;  qu'il 
«  a  parlé  sur  la  Pologne ,  et  sur  tous  les  événements 
«  qui  y  sont  arrivés  ,  etc. ,  comme  s'il  en  eût  été  témoin 
«  oculaire.  Certifions ,  de  plus ,  que  ce  prince  nous  a 
«  ordonné  d'écrire  sur-le-champ  à  M.  de  Voltaire  pour 
«  lui  rendre  compte  de  ce  que  nous  venions  d'entendre, 
(c  et  l'assurer  de  son  estime  et  de  son  amitié. 

«  Le  vif  intérêt  que  nous  prenons  à  la  gloire  de 
«  M.  de  Voltaire,  et  celui  que  tout  honnête  homme 
«  doit  avoir  pour  ce  qui  constate  la  vérité  des  faits 
«  dans  les  histoires  contemporaines,  nous  a  pressé  de 
«  demander  au  roi  de  Pologne  la  permission  d'envoyer 
«  à  M.  de  Voltaire  un  certificat  en  forme  de  tout  ce 
«  que  sa  majesté  nous  avait  fait  l'honneur  de  nous  dire. 
«  Le  roi  de  Pologne  non  seulement  y  a  consenti,  mais 
«  même  nous  a  ordonné  de  l'envoyer  avec  prière  à 
«  M.  de  Voltaire  d'en  faire  usage  toutes  les  fois  qu'il  le 


AVIS  IMPORTANT.  21 

«jugera  à  propos,  soit  en  le  communiquant,  soit  en 
«  le  fesant  imprimer,  etc.  » 

Fait  à  Commerci,  ce  ii  juillet  1709. 

LE  COMTE   DE   TRESSAN. 

N.  B.  Ce  certificat  a  été  imprimé  dans  V Histoire  de 
Pierre  V"^  plusieurs  années  avant  la  mort  du  roi  de 
Pologne. 


AUTRE  AVIS. 

Le  P.  Barre  de  Sainte-Geneviève,  auteur  d'une  His- 
toire d'Jllemagney  a  mis  dans  différents  endroits  de 
son  ouvrage  plus  de  deux  cents  pages  qui  se  trouvent 
dans  VBistoiie  de  Charles  AU  par  M.  de  Voltaire. 
Quelques  critiques  n'ont  pas  manqué  d'en  conclure 
que  M.  de  Voltaire  était  un  plagiaire.  Il  est  sûr  que 
l'un  des  deux  Test;  mais  les  critiques  devaient  savoir 
que  M.  de  Voltaire  a  écrit  plus  de  quinze  ans  avant  le 
père  Barre.  D'ailleurs  la  différence  du  style  dans  tout 
ce  que  le  P.  Barre  n'a  pas  copié  est  encore  une  preuve 
assez  sensible.  Les  éditeurs  ont  cru  devoir  indiquer 
au  moins  quelques  endroits  que  le  P.  Barre  a  copiés. 


HISTOIRE 

DE  CHARLES  XII, 

ROI  DE  SUÈDE. 


L-»/»-V«,-».-V»/^  •*«/». 


LIVRE  PREMIER. 


ARGUMENT. 

Histoire  abrégée  de  la  Suède  jusqu'à  ('liai  les  XTI,  Son  éducation  ; 
SCS  cuncmis.  Caractère  du  czar  Pierre  Alexiowitz.  Particularités 
très  curieuses  sur  ce  prince  et  sur  la  nation  russe.  La  Moscovie, 
la  Pologne,  et  le  Danemarck,  se  réunissent  contre  Charles  XII. 


La  Suéde  et  la  Finlande  composent  un  royaume 
large  d'environ  deux  cents  de  nos  iieuts,  et  long  de 
trois  cents.  Il  s'étend  du  midi  au  nord  depuis  le  cin- 
quante-cinquième degré,  ou  à  peu  près,  jusqu'au 
soixante  et  dixième ,  sous  un  climat  rij^oureux ,  qui 
n'a  presque  ni  printemps ,  ni  automne.  L'hiver  y  régne 
neuf  mois  de  l'année  :  les  chaleurs  de  l'été  succèdent 
tout -à-coup  à  un  iroid  excessif;  et  il  y  gèle  dès  le  mois 
d'octobre,  sans  aucune  de  ces  gradations  insensibles 
qui  amènent  ailleurs  les  saisons ,  et  en  rendent  le  chan- 
gement plus  doux.  La  nature,  en  récompense,  a  donné 
à  ce  climat  rude  un  ciel  serein,  un  air  pur.  L'été. 


2/\  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

presque  toujours  échauffé  par  le  soleil ,  y  produit  les 
fleura  et  les  fruits  en  peu  de  temps.  Les  longues  nuits 
de  l'hiver  y  sont  adoucies  par  des  aurores  et  dçs  cré- 
puscules qui  durent  à  proportion  que  le  soleil  s'éloigne 
moins  de  la  Suéde  ;  et  la  lumière  de  la  lune ,  qui  n'y 
est  obscurcie  par  aucun  nuage ,  augmentée  encore 
par  le  reflet  de  la  neige  qui  couvre  la  terre ,  et  très 
souvent  par  des  feux  semblables  à  la  lumière  zodia- 
cale ,  fait  qu'on  voyage  en  Suéde  la  nuit  comme  le 
jour.  Les  bestiaux  y  sont  plus  petits  que  dans  les  pays 
méridionaux  de  l'Europe  .  faute  de  pâturages.  Les 
hommes  y  sont  grands  ;  la  sérénité  du  ciel  les  rend 
sains  ,  la  rigueur  du  climat  les  fortifie:  ils  vivent  long- 
temps ,  quand  ils  ne  s'affaiblissent  pas  par  l'usage  im- 
modéré dés  liqueurs  fortes  et  des  vins,  que  les  nations 
septentrionales  semblent  aimer  d'autant  plus  que  la 
nature  les  leur  a  refusés. 

Les  Suédois  sont  bien  faits ,  robustes ,  agiles ,  ca- 
pables de  soutenir  les  plus  grands  travaux ,  la  faim  et 
la  misère  ;  nés  guerriers ,  pleins  de  fierté ,  plus  braves 
qu'industrieux,  ayant  long-temps  négligé  et  cultivant 
mal  aujourd'hui  le  commerce ,  qui  seul  pourrait  leur 
donner  ce  qui  manque  à  leur  pays.  On  dit  que  c'est 
principalement  de  la  Suéde ,  dont  une  partie  se  nomme 
encore  Gothie ,  que  se  débordèrent  ces  multitudes  de 
Goths  qui  inondèrent  l'Europe  ,  et  l'arrachèrent  à* 
l'empire  romain,  qui  en  avait  été  cinq  cents  années 
l'usurpateur ,  le  tyran  ,  et  le  législateur. 

Les  pays  septentrionaux  étaient  alors  beaucoup 
plus  peuplés  qu'ils  ne  le  sont  de  nos  jours ,  parceque 
la  religion  laissait  aux  habitants  la  liberté  de  donner 


LIVRE  PREMIER.  25 

plus  de  citoyens  à  l'ctat  par  la  pluralité  de  leurs 
femmes  ;  que  ces  femmes  elles-mêmes  ne  connais- 
saient d'opprobre  que  la  stérilité  et  Toisiveté  ,  et 
qu'aussi  laborieuses  et  aussi  robustes  que  les  hom- 
mes, elles  en  étaient  plus  tôt  et  plus  lon^-temps  fé- 
condes. Mais  la  Suéde ,  avec  ce  qui  lui  reste  aujour- 
d'hui de  la  Finlande ,  n'a  pas  plus  de  quatre  millions 
d'habitants.  Le  pays  est  stérile  et  pauvre.  La  Scanie 
est  sa  seule  province  qui  porte  du  froment.  Il  n'y  a 
pas  plus  de  neuf  millions  de  nos  livres  en  argent  mon- 
nayé dans  tout  le  pays.  La  banque  publique,  qui  est 
la  plus  ancienne  de  l'Europe  ,  y  fut  introduite  par 
nécessité ,  parceque  les  paiements  se  fesant  en  mon- 
naie de  cuivre  et  de  fer ,  le  transport  était  trop  dif- 
ficile. 

La  Suéde  fut  toujours  libre  jusqu'au  milieu  du  qua- 
torzième siècle.  Dans  ce  long  espace  de  temps  ,  le 
gouvernement  changea  plus  d'une  fois  ;  mais  toutes 
les  innovations  furent  en  faveur  de  la  liberté.  Leur 
premier  magistrat  eut  le  nom  de  roi ,  titre  qui ,  en  dif- 
férents pays  ,  se  donne  à  des  puissances  bien  diffé- 
rentes ;  car  en  France  ,  en  Espagne ,  il  signifie  un 
homme  absolu  ,  et  en  Pologne  ,  en  Suéde  ,  en  Angle- 
terre, l'homme  de  la  république.  Ce  roi  ne  pouvait 
rien  sans  le  sénat;  et  le  sénat  dépendait  des  états-gé- 
néraux ,  que  l'on  convoquait  souvent.  Les  représen- 
tants de  la  nation  ,  dans  ces  grandes  assemblées  , 
étaient  les  gentilshommes ,  les  évéques ,  les  députés 
des  villes  ;  avec  le  temps  on  y  admit  les  paysans  mê- 
mes ,  portion  du  peuple  injustement  méprisée  ail- 
leurs ,  et  esclave  dans  presque  tout  le  ÎSord. 


26  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Environ  l'an  1492,  cette  nation,  si  jalouse  de  sa 
liberté,  et  qui  est  encore  fière  aujourd'hui  d'avoir  sub- 
jugué Rome,  il  y  a  treize  siècles ,  fut  mise  sous  le  joug 
par  une  femme  et  par  un  peuple  moins  puissant  que 
les  Suédois. 

Marguerite  de  Valdemar,  la  Sémiramis  du  Nord, 
reine  de  Danemarck  et  de  INorvége ,  conquit  la  Suéde 
par  force  et  par  adresse ,  et  fit  un  seul  royaume  de 
ces  trois  vastes  états.  Après  sa  mort,  la  Suéde  fut  dé- 
chirée par  des  guerres  civiles  :  elle  secoua  le  joug  des 
Danois,  elle  le  reprit;  elle  eut  des  rois,  elle  eut  des 
administrateurs.  Deux  tyrans  l'opprimèrent  d'une 
manière  horrible  vers  l'an  i52o:  l'un  était  Chris- 
tiern  If,  roi  de  Danemarck,  monstre  formé  de  vices 
sans  aucune  vertu;  l'autre,  un  archevêque  dTpsal, 
primat  du  royaume  ,  aussi  barbare  que  Christiern. 
Tous  deux  de  concert  firent  saisir  un  jour  les  consuls, 
les  magistrats  de  Stockholm  ,  avec  quatre-vingt-qua- 
torze sénateurs  ,  et  les  firent  massacrer  par  des  bour- 
reaux ,  sous  prétexte  qu'ils  étaient  excommuniés  par 
le  pape ,  pour  avoir  défendu  les  droits  de  l'état  contre 
l'archevêque. 

Tandis  que  ces  deux  hommes,  ligués  pour  oppri- 
mer, désunis  quand  il  fallait  partager  les  dépouilles, 
exerçaient  ce  que  le  despotisme  a  de  plus  tyrannique, 
et  ce  que  la  vengeance  a  de  plus  cruel ,  un  nouvel  évé- 
nement changea  la  face  du  Nord. 

Gustave  Vasa ,  jeune  homme  descendu  des  anciens 
rois  du  pays ,  sortit  du  fond  des  forêts  de  la  Dalécarlie 
où  il  était  caché  ,  et  vint  délivrer  la  Suéde.  C'était  une 
de  ces  grandes  âmes  que  la  nature  forme  si  rarement, 


LIVRE.  PREMIER.  2y 

avec  toutes  les  qualités  nécessaires  pour  commander 
aux  hommes.  Sa  taille  avantageuse  et  son  grand  air  lui 
fesaient  des  partisans  dès  qu'il  se  montrait.  Son  élo- 
quence ,  à  qui  sa  bonne  mine  donnait  de  la  force ,  était 
d'autant  plus  persuasive  qu'elle  était  sans  art  :  son 
génie  formait  de  ces  entreprises  que  le  vulgaire  croit 
téméraires  ,  et  qui  ne  sont  que  hardies  aux  yeux  des 
grands  hommes  ;  son  courage  infatigable  les  fesait 
réussir.  Il  était  intrépide  avec  prudence ,  d'un  naturel 
doux  dans  un  siècle  féroce ,  vertueux  enfin ,  à  ce  que 
l'on  dit,  autant  qu'un  chef  de  parti  peut  l'être. 

Gustave  Vasa  avait  été  otage  de  Christiern ,  et  re- 
tenu prisonnier  contre  le  droit  des  gens.  Echappé  de 
sa  prison,  il  avait  erré ,  déguisé  en  paysan  ,  dans  les 
montagnes  et  dans  les  bois  de  la  Dalécarhe.  Là,  il  s'é- 
tait vu  réduit  à  la  nécessité  de  travailler  aux  mines  de 
cuivre,  pour  vivre' et  pour  se  cacher.  Enseveli  dans 
ces  souterrains ,  il  osa  songer  à  détrôner  le  tyran.  Il 
se  découvrit  aux  paysans  ;  il  leur  parut  un  homme 
d'une  nature  supérieure ,  pour  qui  les  hommes  ordi- 
naires croient  sentir  une  soumission  naturelle.  Il  fit 
en  peu  de  temps  de  ces  sauvages  des  soldats  aguerris. 
Il  attaqua  Christiern  et  l'archevêque ,  les  vainquit  sou- 
vent ,  les  chassa  tous  deux  de  la  Suéde ,  et  fut  élu  avec 
justice ,  par  les  états,  roi  du  pays  dont  il  était  le  libé- 
rateur. 

A  peine  affermi  sur  le  trône ,  il  tenta  une  entreprise 
plus  difficile  que  des  conquêtes.  liCS  véritables  tyrans 
de  l'état  étaient  les  évêques  ,  qui ,  ayant  presque  toutes 
les  richesses  de  la  Suéde ,  s'en  servaient  pour  oppri- 
mer les  sujets ,  et  pour  faire  la  guerre  aux  rois.  Cette 


28  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

puissance  était  d'autant  plus  terrible ,  que  Fignorance 
des  peuples  l'avait  rendue  sacrée.  Il  punit  la  religion 
catholique  des  attentats  de  ses  ministres.  En  moins  de 
deux  ans ,  il  rendit  la  Suéde  luthérienne ,  par  la  supé- 
riorité de  sa  politique  plus  encore  que  par  autorité. 
Ayant  ainsi  conquis  ce  royaume ,  comme  il  le  disait , 
sur  les  Danois  et  sur  le  clergé ,  il  régna  heureux  et  ab- 
solu jusqu'à  Tâge  de  soixante  et  dix  ans,  et  mourut 
plein  de  gloire ,  laissant  sur  le  trône  sa  famille  et  sa 
religion. 

L'un  de  ses  descendants  fut  ce  Gustave -Adolphe  , 
qu'on  nomme  le  grand  Gustave.  Ce  roi  conquit  l'ingrie , 
la  Livonie ,  Brème ,  Verden ,  Vismar ,  la  Poméranie  , 
sans  compter  plus  de  cent  places  en  Allemagne,  ren^ 
dues  par  la  Suéde  après  sa  mort.  Il  ébranla  le  trône 
de  Ferdinand  II.  Il  protégea  les  luthériens  en  Allema- 
gne, secondé  en  cela  parles  intrigues  de  Rome  même, 
qui  craignait  encore  plus  la  puissance  de  l'empereur 
que  celle  de  l'hérésie.  Ce  fut  lui  qui,  par  ses  victoires , 
contribua  alors  en  effet  à  l'abaissement  de  la  maison 
d'Autriche  ;  entreprise  dont  on  attribue  toute  la  gloire 
au  cardinal  de  Richelieu ,  qui  savait  l'art  de  se  faire 
une  réputation ,  tandis  qile  Gustave  se  bornait  à  faire 
de  grandes  choses.  Il  allait  porter  la  guerre  au-delà  du 
Danube,  et  peut-être  détrôner  l'empereur,  lorsqu'il 
fut  tué ,  à  làge  de  trente-sept  ans ,  dans  la  bataille  de 
Lutzen  ,  qu'il  gagna  contre  Valstein  ,  emportant  dans 
le  tombeau  le  nom  de  Grand ,  les  regrets  du  Nord  ,  {3t 
l'estime  de  ses  ennemis. 

Sa  fille  Christine ,  née  avec  un  génie  rare ,  aima 
mieux  converser  avec  des  savants  que  de  régner  suj,' 


LIVRE  PREMIER.  2Q 

un  peuple  qui  ne  connaissait  que  les  armes.  Elle  se 
rendit  aussi  illustre  en  quittant  le  trône ,  que  ses  an- 
cêtres Tétaient  pour  l'avoir  conquis  ou  affermi.  Les 
protestants  l'ont  déchirée,  comme  si  on  ne  pouvait  pas 
avoir  de  grandes  vertus  sans  croire  à  Luther  ;  et  les 
papes  triomphèrent  trop  delà  conversion  d'une  femme 
qui  n'était  que  philosophe.  Elle  se  retira  à  Rome,  où 
elle  passa  le  reste  de  ses  jours  dans  le  centre  des  arts 
qu'elle  aimait ,  et  pour  lesquels  elle  avait  renoncé  à  un 
empire  à  l'âge  de  vingt-sept  ans. 

Avant  d'abdiquer,  elle  engagea  les  états  de  la  Suéde 
à  élire  en  sa  place  son  cousin  Charles-Gustave,  dixième 
de  ce  nom,  fils  du  comte  palatin,  duc  de  Deux-Ponts. 
Ce  roi  ajouta  de  nouvelles  conquêtes  à  celles  de  Gus- 
tave-Adolphe :  il  porta  d'abord  ses  armes  en  Polopne 
où  il  gagna  la  célèbre  bataille  de  Varsovie,  qui  dura 
trois  jours.  Il  fit  long-temps  la  guerre  heureusement 
contre  les  Danois ,  assiégea  leur  capitale,  réunit  la  Sca- 
nie  à  la  Suéde ,  et  fit  assurer,  du  moins  pour  un  temps 
la  possession  de  Slesvick  au  duc  de  Holstein.  Ensuite 
ayant  éprouvé  des  revers  et  fait  la  paix  avec  ses  enne- 
mis ,  il  tourna  son  ambition  contre  ses  sujets.  Il  conçut 
le  dessein  d'établir  en  Suéde  la  puissance  arbitraire  ; 
mais  il  mourut  à  l'âge  de  trente -sept  ans ,  comme  le 
grand  Gustave ,  avant  d'avoir  pu  achever  cet  ouvrage 
du  despotisme ,  que  son  fils  Charles  XI  éleva  jusqu'au 
comble. 

Charles  XI,  guerrier  comme  tous  ses  ancêtres,  fut 
plus  absolu  qu'eux.  Il  abolit  l'autorité  du  sénat,  qui 
fut  déclaré  le  sénat  du  roi ,  et  non  du  royaume.  Il  était 
frugal,  vigilant,  laborieux,  tel  qu'on  l'eût  aimé,  si 


3o  HISTOIUE  DE  CHARLES  XII. 

son  despotisme  n'eût  réduit  les  sentiments  de  ses  su- 
jets pour  lui  à  celui  de  la  crainte. 

Il  épousa  ,  en  1 680 ,  Tlrique-Éléonore ,  fille  de  Fré- 
déric lïl ,  roi  de  Danemarck ,  princesse  vertueuse  et 
digne  de  plus  de  confiance  que  son  époux  ne  lui  en 
témoigna.  (27  juin  1682)  De  ce  mariage,  naquit  le  roi 
Charles  Xil  ,  Thomme  le  plus  extraordinaire  peut- 
être  qui  ait  jamais  été  sur  la  terre ,  qui  a  réuni  en  lui 
toutes  les  grandes  qualités  de  ses  aïeux ,  et  qui  n'a  eu 
d'autre  défaut  ni  d'autre  malheur  que  de  les  avoir 
toutes  outrées.  C'est  lui  dont  on  se  propose  ici  d'écrire 
ce  qu'on  a  appris  de  certain  touchant  sa  personne  et 
ses  actions. 

Le  premier  livre  qu'on  lui  fit  lire  fut  l'ouvrage  de 
Samuel  Puffendorf ,  afin  qu'il  pût  connaître  de  bonne 
heure  ses  états  et  ceux  de  ses  voisins.  Il  apprit  d'abord 
l'allemand ,  qu'il  parla  toujours  depuis  aussi  bien  que 
sa  langue  maternelle.  A  l'âge  de  sept  ans  ,  il  savait  ma- 
nier un  cheval.  Les  exercices  violents  où  il  se.  plaisait , 
et  qui  découvraient  ses  inclinations  martiales ,  lui  for- 
mèrent de  bonne  heure  une  constitution  vigoureuse, 
capable  de  soutenir  les  fatigues  où  le  portait  son  tem- 
pérament. 

Quoique  doux  dans  son  enfance ,  il  avait  une  opi- 
niâtreté insurmontable  ;  le  seul  moyen  de  le  plier  était 
de  le  piquer  d'honneur  :  avec  le  mot  de  gloire  on  ob- 
tenait tout  de  lui.  Il  avait  de  l'aversion  pour  le  latin  ; 
mais  dès  qu'on  lui  eut  dit  que  le  roi  de  Pologne  et  le 
roi  de  Danemarck  l'entendaient ,  il  l'apprit  bien  vite , 
et  en  retint  assez  pour  le  parler  le  reste  de  sa  vie.  On 
s'y  prit  de  la  même  manière  pour  l'engager  à  entendre 


LIVRE  PREiMIER.  3l 

le  français  ;  mais  il  s'obstina  tant  qu'il  vécut  à  ne  ja- 
mais s'en  servir,  même  avec  des  ambassadeurs  fran- 
çais qui  ne  savaient  point  d'autre  lanjjue. 

Dès  qu'il  eut  quelque  connaissance  de  la  langue  la- 
tine, on  lui  fit  traduire  Quinte-Curce  :  il  prit  pour  ce 
livre  un  goût  que  le  sujet  lui  inspirait  beaucoup  plus 
encore  que  le  style.  Celui  qui  lui  expliquait  cet  auteur 
lui  ayant  demandé  ce  qu  il  pensait  d'Alexandre  :  «  Je 
«  pense ,  dit  le  prince ,  que  je  voudrais  lui  ressembler. 
«  —  Mais  ,  lui  dit-on  ,  il  n'a  vécu  que  trente-deux  ans. 
«  —  Ah  !  reprit-il ,  n'est-ce  pas  assez  quand  on  a  con- 
«  quis  des  royaumes?  »  On  ne  manqua  pas  de  rappor- 
ter ces  réponses  au  roi  son  père ,  qui  s'écria  :  <«  Voilà 
«  un  enfant  qui  vaudra  mieux  que  moi ,  et  qui  ira  plus 
«  loin  quele  grand  Gustave.  »  Un  jour  il  s'amusait  dans 
l'appartement  du  roi  à  regarder  deux  cartes  géogra- 
phiques ,  l'une  d'une  ville  de  Hongrie  prise  par  les 
Turcs  sur  l'empereur,  et  l'autre  de  Riga  ,  capitale  de 
la  Livonie,  province  conquise  par  les  Suédois  depuis 
un  siècle.  Au  bas  de  la  carte  de  la  ville  hongroise ,  il 
y  avait  ces  mots  tirés  du  livre  de  Job  :  «  Dieu  me  l'a 
«  donnée,  Dieu  me  l'a  ôtée;  le  nom  du  Seigneur  soit 
«  béni.  »  Le  jeune  prince  avant  lu  ces  paroles,  prit 
sur-le-champ  un  crayon  ,  et  écrivit  au  bas  de  la  carte 
de  Riga  :  «  Dieu  me  l'a  donnée,  le  diable  ne  me  l'ôtera 
«  pas'*.  »  Ainsi ,  dans  les  actions  les  plus  indifférentes 
de  son  enfance ,  ce  naturel  indomptable  laissait  sou- 
vent échapper  de  ces  traits  qui  caractérisent  les  âmes 
singulières ,  et  qui  marquaient  ce  qu'il  devait  être  un 
jour. 

^  Deux  ambassadeurs  de  France  en  Suède  m'ont  contb  ce  fait. 


32.  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Il  avait  onze  ans  lorsqu'il  perdit  sa  mère.  (5  au- 
guste 1698)  Cette  princesse  mourut  d'une  maladie 
causée,  dit-on,  par  les  chagrins  que  lui  donnait  son 
mari,  et  par  les  efforts  qu'elle  fesait  pour  les  dissimu- 
ler'^. Charles  XI  avait  dépouillé  de  leurs  biens  un  grand 
nombre  de  ses  sujets  par  le  moyen  d'une  espèce  de 
cour  de  justice  nommée  la  chambre  des  liquidations, 
établie  de  son  autorité  seule.  Une  foule  de  citoyens 
ruinés  par  cette  chambre ,  nobles ,  marchands ,  fer- 
miers, veuves,  orphelins,  remplissaient  les  rues  de 
Stockholm ,  et  venaient  tous  les  jours  à  la  porte  du  pa- 
lais pousser  des  cris  inutiles.  La  reine  secourut  ces 
malheureux  de  tout  ce  qu'elle  avait  :  elle  leur  donna 
son  argent ,  ses  pierreries ,  ses  meubles ,  ses  habits 
même.  Quand  elle  n'eut  plus  rien  à  leur  donner,  elle 
se  jeta  en  larmes  aux  pieds  de  son  mari  pour  le  prier 
d'avoir  compassion  de  ses  sujets.  Le  roi  lui  répondit 
gravement:  «  Madame,  nous  vous  avons  prise  pour 
«  nous  donner  des  enfants,  et  non  pour  nous  donner 
«  des  avis.  »  Depuis  ce  temps  il  la  traita,  dit-on,  avec 
une  dureté  qui  avança  ses  jours. 

(16  avril  1697)  Il  mourut  quatre  ans  après  elle, 
dans  la  quarante-deuxième  année  de  son  âge,  et  dans 
la  trente  -  septième  de  son  régne,  lorsque  l'Empire, 
l'Espagne,  la  Hollande,  d'un  côté,  et  la  France  de 
l'autre ,  venaient  de  remettre  la  décision  de  leurs  que- 
relles à  sa  médiation,  et  qu'il  avait  déjà  entamé  l'ou- 
vrage de  la  paix  entre  ces  puissances. 

"  Le  P.  Barre,  ge'novéfain,  a  copié  tout  cet  article  dans  son  His- 
toire d'Allemagne  ^  tome  VII,  et  il  l'applique  à  un  comte  de  Vir- 
temberg. 


LIVRE  PREMIER.  33 

Il  laissa  à  son  fils,  âgé  de  quinze  ans,  un  trône  af- 
fermi et  respecté  au-dehors,  des  sujets  pauvres ,  mais 
belliqueux  et  soumis ,  avec  des  finances  en  bon  ordre, 
ménagées  par  des  ministres  habiles. 

Charles  XII,  à  son  avènement,  non  seulement  se 
trouva  maître  absolu  et  paisible  de  la  Suéde  et  de  la 
Finlande,  mais  il  régnait  encore  sur  la  Livonie ,  la  Ca- 
rélie,  1  Ingrie;  il  possédait  Yismar,  Vibourg,  les  îles 
de  Rugen,  d'Oesel ,  et  la  plus  belle  partie  de  la  Pomé- 
ranie,  le  duché  de  Brème  et  de  Yerden;  toutes  con- 
quêtes de  ses  ancêtres ,  assurées  à  sa  couronne  par  une 
longue  possession  et  par  la  foi  des  traités  solennels  de 
Munster  et  d'Oliva ,  soutenus  de  la  terreur  des  armes 
suédoises.  La  paix  de  Rysvick,  commencée  sous  les 
auspices  du  père,  fut  conclue  sous  ceux  du  fils  :  il  fut 
le  médiateur  de  l'Europe  dès  qu'il  commença  à  régner. 

Les  lois  suédoises  fixent  la  majorité  des  rois  à  quinze 
ans:  mais  Charles  XI,  absolu  en  tout,  retarda,  par 
son  testament,  celle  de  son  fils  jusqu'à  dix-huit.  Il  fa- 
vorisait, par  cette  disposition ,  les  vues  ambitieuses  de 
sa  mère  ,  Edwige-Eléonore  de  Holstein  ,  veuve  de 
Charles  X.  Cette  princesse  fut  déclarée,  par  le  roi  son 
fils,  tutrice  du  jeune  roi  son  petit-fils,  et  régente  du 
royaume,  conjointement  avec  un  conseil  de  cinq  per- 
sonnes. 

La  régente  avait  eu  part  aux  affaires  sous  le  régne 
du  roi  son  fils.  Elle  était  avancée  en  âge;  mais  son  am- 
bition, plus  grande  que  ses  forces  et  que  son  génie, 
lui  fesait  espérer  de  jouir  long-temps  des  douceurs  de 
l'autorité  sous  le  roi  son  petit-fils.  Elle  l'éloignait  au- 
tant qu'elle  pouvait  des  affaires.  Le  jeune  prince  pas- 


CHARLE5  XII. 


34  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

sait  son  temps  à  la  chasse ,  ou  s'occupait  à  faire  la  re- 
vue des  troupes  :  il  fesait  même  quelquefois  l'exercice 
avec  elles  ;  ces  amusements  ne  semblaient  que  l'effet 
naturel  de  la  vivacité  de  son  â^e.  Il  ne  paraissait  dans 
sa  conduite  aucun  dégoût  qui  pût  alarmer  la  régente; 
et  cette  princesse  se  flattait  que  les  dissipations  de  ces 
exercices  le  rendraient  incapable  d'application ,  et 
qu'elle  en  gouvernerait  plus  long-temps. 

Un  jour,  au  mois  de  novembre,  la  même  année  de 
la  mort  de  son  père ,  il  venait  de  faire  la  revue  de  plu- 
sieurs régiments  :  le  conseiller  d'état  Piper  était  auprès 
de  lui;  le  roi  paraissait  abîmé  dans  une  rêverie  pro- 
fonde. «  Puis-je  prendre  la  liberté,  lui  dit  Piper,  de 
««  demander  à  votre  majesté  à  quoi  elle  songe  si  sé- 
«  rieusement? — Je  songe  ,  répondit  le  prince,  que  je 
«  me  sens  digne  de  commander  à  ces  braves  gens  :  et 
«je  voudrais  que  ni  eux  ni  moi  ne  reçussions  Tordre 
«  d'une  femme.  »  Piper  saisit  dans  le  moment  l'occa- 
sion de  faire  une  grande  fortune.  Il  n'avait  pas  assez 
de  crédit  pour  oser  se  charger  lui-même  de  l'entre- 
prise dangereuse  d'ôter  ia  régence  à  la  reine ,  et  d'a- 
vancer la  majorité  du  roi  ;  il  proposa  cette  négociation 
au  comte  Axel  Sparre,  homme  ardent,  et  qui  cher- 
chait à  se  donner  de  la  considération  :  il  le  flatta  de  la 
confiance  du  roi.  Sparre  le  crut,  se  chargea  de  tout, 
et  ne  travailla  que  pour  Piper.  Les  conseillers  de  la 
régence  furent  bientôt  persuadés.  C'était  à  qui  préci- 
piterait l'exécution  de  ce  dessein  pour  s'en  faire  un 
mérite  auprès  du  roi. 

Ils  allèrent  en  corps  en  faire  la  proposition  à  la 
reine,  qui  ne  s'attendait  pas  à  une  pareille  déclajation. 


LIVRE  PREMIER.  35 

Les  états-généraux  étaient  assemblés  alors.  Les  con- 
seillers de  la  régence  y  proposèrent  l'affaire  :  il  n'y 
eut  pas  une  voix  contre  :  la  chose  fut  emportée  d'une 
rapidité  que  rien  ne  pouvait  arrêter;  de  sorte  que 
Charles  XII  souhaita  de  régner,  et  en  trois  jours  les 
états  lui  déférèrent  le  gouvernement.  Le  pouvoir  de 
la  reine  et  son  crédit  tombèrent  en  un  instant.  Elle 
mena  depuis  une  vie  privée,  plus  sorîable  à  son  âge, 
quoique  moins  à  son  humeur.  Le  roi  fut  couronné  le 
24  décembre  suivant.  Il  fit  son  entrée  dans  Stockholm 
sur  un  cheval  alezan,  ferré  d'argent,  ayant  le  sceptre 
à  la  main  et  la  couronne  en  tète ,  aux  acclamations  de 
tout  un  peuple,  idolâtre  de  ce  qui  est  nouveau ,  et  con- 
cevant toujours  de  grandes  espérances  d'un  jeune 
prince. 

L'archevêque  d'Upsal  est  en  possession  de  faire  la 
cérémonie  du  sacre  et  du  couronnement  :  c'est ,  de 
tant  de  droits  que  ses  prédécesseurs  s'étaient  arrogés , 
presque  le  seul  qui  lui  reste.  Après  avoir,  selon  l'u- 
sage, donné  l'onction  au  prince,  il  tenait  entre  ses 
mains  la  couronne  pour  la  lui  remettre  sur  la  tête  ; 
Charles  l'arracha  des  mains  de  l'archevêque,  et  se 
couronna  lui-même  en  regardant  fièrement  le  prélat. 
La  multitude,  à  qui  tout  air  de  grandeur  impose  tou- 
jours ,  applaudit  à  l'action  du  roi.  Ceux  même  qui 
avaient  le  plus  gémi  sous  le  despotisme  du  père  se 
laissèrent  entraîner  à  louer  dans  le  fils  cette  fierté  qui 
était  l'augure  de  leur  servitude. 

Dès  que  Charles  fut  maître ,  il  donna  sa  confiance 
et  le  maniement  des  affaires  au  conseiller  Piper,  qui 
fut  bientôt  son  premier  ministre  sans  en  avoir  le  nom. 


36  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Peu  de  jours  après  il  le  fit  comte  ;  ce  qui  est  une 
qualité  émincnte  en  Suéde,  et  non  un  vain  titre  qu  on 
puisse  prendre  sans  conséquence  comme  en  France. 

Les  premiers  temps  de  Tadministration  du  roi  ne 
donnèrent  point  de  lui  des  idées  favorables  :  il  parut 
qu'il  avait  été  plus  impatient  que  digne  de  régner.  U 
n'avait,  à  la  vérité,  aucune  passion  dangereuse;  mais 
on  ne  voyait  dans  sa  conduite  que  des  emportements 
de  jeunesse  et  de  l'opiniâtreté.  Il  paraissait  inappliqué 
et  hautain.  Les  ambassadeurs  qui  ptaient  à  sa  cour  le 
prirent  même  pour  un  génie  médiocre,  et  le  peigni- 
rent tel  à  leurs  maîtres  "".  La  Suéde  avait  de  lui  la  même 
opinion;  personne  ne  connaissait  son  caractère;  il  l'i- 
gnorait lui-même,  lorsque  des  orages  formés  tout-à- 
coup  dans  le  Nord  donnèrent  à  ses  talents  cachés  oc- 
casion de  se  déployer. 

Trois  puissants  princes ,  voulant  se  prévaloir  de 
son  extrême  jeunesse,  conspirèrent  sa  ruine  presque 
en  même  temps.  Le  premier  fut  Frédéric  IV,  roi  de 
Danemarck,  son  cousin  ;  le  second ,  Auguste,  électeur 
de  Saxe  , .  roi  de  Pologne  ;  Pierre-le-Grand  ,  czar  de 
Moscovie,  était  le  troisième  et  le  plus  dangereux.  Il 
faut  développer  l'origine  de  ces  guerres,  qui  ont  pro- 
duit de  si  grands  événements ,  et  commencer  par  le 
Danemarck. 

De  deux  sœurs  qu'avait  Charles  Xlf,  l'aînée  avait 
épousé  le  duc  de  Holstein,  jeune  prince  plein  de  bra- 
voure et  de  douceur.  Le  duc ,  opprimé  par  le  roi  de  Da- 
nemarck, vint  à  Stockholm  avec  son  épouse  se  jeter 
entre  hs  bras  du  roi,  et  lui  demander  du  secours, 

«  Les  lettres  originales  en  font  foi. 


LIVRE  PREMIER.  87 

non  seulement  comme  à  son  beau-frère,  mais  comme 
au  roi  d'une  nation  qui  a  pour  les  Danois  une  haine 
irréconciliable. 

L'ancienne  maison  de  Ilolstcin,  fondue  dans  c  lie 
d'Oldenbourg,  était  montée  sur  le  irône  de  Danemarck 
par  élection  en  i449-  Tous  les  royaumes  du  Nord 
étaient  alors  électifs.  Celui  de  Danemarck  devint  bien- 
tôt héréditaire.  Un  de  ses  rois,  nommé  Christiern  III, 
eut  pour  son  frère  Adolphe  une  tendresse  ou  des  mé- 
nagements dont  on  ne  trouve  guère  d'exemple  chez 
les  princes.  Il  ne  \  oulait  point  le  laisser  sans  souve- 
raineté, mais  il  ne  pouvait  démembrer  ses  propres 
états.  Il  partagea  avec  lui,  par  un  accord  bizarre,  les 
duchés  de  Holstcin-Gottorp  et  de  Slesvick ,  établissant 
que  les  descendants  d'Adolphe  gouverneraient  désor- 
mais le  lioîstein  conjointement  avec  les  rois  de  Dane- 
marck ;  que  ces  deux  duchés  leur  appartiendraient 
en  commun ,  et  que  le  roi  de  Danemarck  ne  pourrait 
rien  innover  dans  le  Holst(  in  sans  le  duc,  ni  le  duc 
sans  le  roi.  Une  union  si  étrange,  dont  pourtant  il  y 
avait  déjà  eu  un  exemple  dans  la  même  maison  pen- 
dant quelques  années,  était,  depuis  près  de  quatre- 
vingts  ans  une  source  de  querelles  entre  la  branche 
de  Danemarck  et  celle  de  Holstein-Gottorp;  les  rois 
cherchant  toujours  à  opprimer  les  ducs ,  et  les  ducs  à 
être  indépendants.  Il  en  avait  coûté  la  liberté  et  la 
souveraineté  au  dernier  duc.  il  avait  recouvré  l'une  et 
l'autre  aux  conférences  d'Altena  en  1689,  par  l'enire- 
mise  de  la  Suéde,  de  l'Angleterre,  et  de  la  Hollande-, 
garants  de  l'exécution  du  traité.  Mais  comme  un  traité 
entre  les  souverains  n'est  souvent  qu'une  soumission 


38#  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

à  la  nécessité  jusqu'à  ce  que  le  plus  fort  puisse  acca- 
bler le  plus  faible,  la  querelle  renaissait  plus  enveni- 
mée que  jamais  entre  le  nouveau  roi  de  Danemarck  et 
le  jeune  duc.  Tandis  que  le  duc  était  à  Stockolm,  les 
Danois  fesaient  déjà  des  actes  d'hostilité  dans  le  pays 
de  Holstein,  et  se  liguaient  secrètement  avec  le  roi  de 
Pologne  pour  accabler  le  roi  de  Suède  lui-même. 

Frédéric- Auguste ,  électeur  de  Saxe,  que  ni  l'élo- 
quence et  les  négociations  de  Fabbé  de  Polignac,  ni 
les  grandes  qualités  du  prince  de  Conti,  son  concur- 
rent au  trône,  n'avaient  pu  empêcher  d'être  élu  de- 
puis deux  ans  roi  de  Pologne,  était  un  prince  moins 
connu  encore  par  sa  force  de  corps  incroyable  que  par 
sa  bravoure  et  la  galanterie  de  son  esprit.  Sa  cour  était 
la  plus  brillante  de  l'Europe  après  celle  de  Louis  XIV. 
Jamais  prince  ne  fut  plus  généreux ,  ne  donna  plus , 
n'accompagna  ses  dons  de  tant  de  grâce.  Il  avait 
acheté  la  moitié  des  suffrages  de  la  noblesse  polonaise , 
et  forcé  l'autre  par  l'approche  d'une  armée  saxone.  Il 
crut  avoir  besoin  de  ses  troupes  pour  se  mieux  affer- 
mir sur  le  trône,  mais  il  fallait  un  prétexte  pour  les 
retenir  en  Pologne.  Il  les  destina  à  attaquer  le  roi 
de  Suède  en  Livonie ,  à  l'occasion  que  l'on  va  rap- 
porter. 

La  Livonie,  la  plus  belle  et  la  plus  fertile  province 
du  Nord,  avait  appartenu  autrefois  aux  chevaliers  de 
Tordre  teutonique.  Les  Russes,  les  Polonais,  et  les 
Suédois,  s'en  étaient  disputé  la  possession.  La  Suéde 
Tavait  enlevée  depuis  près  de  cent  années ,  et  elle  lui 
avait  été  enfin  cédée  solennellement  par  la  paix  d'O- 
liva. 


LIVRE  PREMIER.  89 

'^  Le  feu  roi  Charles  XI ,  clans  ses  sévérités  pour  ses 
sujets,  n'avait  pas  épargné  les  Livoniens.  Il  les  avait 
dépouillés  de  leurs  privilèges  et  d\me  partie  de  leurs 
patrimoines.  Patkul ,  malheureusement  célèbre  de- 
puis par  sa  mort  tragique ,  fut  député  de  la  noblesse 
livonienne  pour  porter  au  trône  les  plaintes  de  la  pro- 
vince. Il  fit  à  son  maître  une  harangue  respectueuse, 
mais  forte  et  pleine  de  cette  éloquence  mâle  que  donne 
la  calamité  quand  elle  est  jointe  à  la  hardiesse.  Mais 
les  rois  ne  regardent  trop  souvent  ces  harangues  pu- 
bliques que  comme  des  cérémonies  vaines  qu'il  e^t 
d'usage  de  souffrir,  sans  y  faire  attention.  Toutefois 
Charles  XI,  dissimulé  quand  il  ne  se  livrait  pas  aux 
emportements  de  sa  colère,  frappa  doucement  sur  Té- 
paule  de  Patkul  :  «  Vous  avez  parlé  pour  votre  patrie 
«  en  brave  homme,  lui  dit-il ,  je  vous  en  estime  ;  con- 
«  tinuez.  »  Mais  peu  de  jours  après,  il  le  fit  déclarer 
coupable  de  lèse-majesté,  et  comme  tel,  condamner 
à  la  mort.  Patkul,  qui  s'était  caché,  prit  la  fuite.  Il 
porta  dans  la  Pologne  ses  ressentiments.  Il  fut  admis 
depui§  devant  le  roi  Auguste,  Charles  XI  était  mort  ; 
mais  la  sentence  de  Patkul  et  son  indignation  subsis- 
taient. Il  représenta  au  monarque  polonais  la  facilité 
de  la  conquête  de  la  Livonie;  des  peuples  désespérés, 
prêts  à  secouer  le  joug  de  la  Suéde;  un  roi  enfant,  in- 
capable de  se  défendre.  Ces  sollicitations  luirent  bien 
reçues  d'un  prince  déjà  tenté  de  cette  conquête.  Au- 
guste, à  son  couronnement,  avait  promis  de  faire  ses 
efforts  pour  recouvrer  les  provinces  que  la  Pologne 

<*  Tout  cet  article  se  trouve  presque  mot  pour  mot  au  tome  X  du 
P.  Barre. 


4o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

avait  perdues.  Il  crut,  par  son  irruption  en  Livonie, 
plaire  à  la  république,  et  affermir  son  pouvoir;  mais  il 
se  trompa  dans  ces  deux  idées,  qui  paraissaient  si 
vraisemblables.  Tout  fut  prêt  bientôt  pour  une  inva- 
sion soudaine,  sans  même  daigner  recourir  d'abord  à 
la  vaine  formalité  des  déclaratioîis  de  guerre  et  des 
manifestes.  Le  nuage  grossissait  en  même  temps  du 
côté  de  la  Moscovie.  Le  monarque  qui  la  gouvernait 
mérite  l'attention  de  la  postérité. 

Pierre  Alexiowitz ,  czar  de  Russie,  s'était  déjà  rendu 
redoutable  par  la  bataille  qu'il  avait  gagnée  sur  les 
Turcs  en  1697,  et  par  la  prise  d'Azof,  qui  lui  ouvrait 
l'empire  de  la  mer  Noire.  Mais  c'était  par  des  actions 
plus  étonnantes  que  des  victoires  qu'il  cherchait  le 
nom  de  grand.  La  Moscovie ,  ou  Russie ,  embrasse  le 
nord  de  l'Asie  et  celui  de  l'Europe,  et  depuis  les  fron- 
tières de  la  Chine ,  s'étend  l'espace  de  quinze  cents 
lieues  jusqu'aux  confins  de  la  Pologne  et  de  la  Suéde, 
Mais  ce  pays  immense  était  à  peine  connu  de  l'Europe 
avant  le  czar  Pierre.  Les  Moscovites  étaient  moins  ci- 
vilisés que  les  Mexicains  quand  ils  furent  découverts 
par  Cortès;  nés  tous  esclaves  de  maîtres  aussi  barbares 
qu'eux,  ils  croupissaient  dans  l'ignorance ,  dans  le  be- 
soin de  tous  les  arts,  et  dans  rinsensibihté  de  ces  be- 
soins qui  étouffait  toute  industrie.  Une  ancienne  loi, 
sacrée  parmi  eux ,  leur  défendait,  sous  peine  de  mort, 
de  sortir  de  leur  pays  sans  la  permission  de  leur  pa- 
triarche. Cette  loi,  faite  pour  leur  ôter  les  occasions 
de  connaître  leur  joug,  plaisait  à  une  nation  qui,  dans 
l'abîme  de  son  ignorance  et  de  sa  misère,  dédaignait 
tout  commerce  avec  les  nations  étrangères. 


LIVRE  PREMIER.  /^i 

L'ère  des  Moscovites  commençait  à  la  création  du 
monde;  ils  comptaient  7207  ans  au  commencement 
du  siècle  passé  (1600),  sans  pouvoir  rendre  raison  de 
cette  date.  Le  premier  jour  de  leur  année  venait  au  1 3 
de  notre  mois  de  septembre.  Ils  alléguaient,  pour  rai- 
son de  cet  établissement,  qu'il  était  vraisemblable  que 
Dieu  avait  créé  le  monde  en  automne,  dans  la  saison 
où  les  fruits  de  la  terre  sont  dans  leur  maturité.  Ainsi , 
les  seules  apparences  de  connaissances  qu'ils  eussent, 
étaient  des  erreurs  grossières  :  personne  ne  se  doutait 
parmi  eux  que  l'automne  de  Moscovie  pût  être  le  prin- 
temps d'un  autre  pays  dans  les  climats  opposés.  Il  n'y 
avait  pas  long-temps  que  le  peuple  avait  voulu  brûler 
à  Moscou  le  secrétaire  d'un  ambassadeur  de  Perse, 
qui  avait  prédit  une  éclipse  de  soleil.  Ils  ignoraient 
jusqu'à  l'usage  des  chiffres  ;  ils  se  servaient ,  pour  leurs 
calculs,  de  petites  boules  enfilées  dans  des  fils  d'ar- 
chal.  Il  n'y  avait  pas  d'autre  manière  de  compter 
dans  tous  le.s  bureaux  de  recettes  et  dans  le  trésor  du 
czar. 

""  Leur  religion  était  et  est  encore  celle  des  chré- 
tiens grecs  ,  mais  mêlée  de  superstitions ,  auxquelles 
ils  étaient  d'autant  plus  fortement  attachés  qu'elles 
étaient  plus  extravagantes ,  et  que  le  joug  en  était  plus 
gênant.  Peu  de  Moscovites  osaient  manger  du  pigeon, 
parceque  le  Saint-Esprit  est  peint  en  forme  de  co- 
lombe. Ils  observaient  régulièrement  quatre  carêmes 
par  an;  et,  dans  ces  temps  d'abstinence,  ils  n'osaient 
se  "nourrir  ni  d'œufs  ni  de  lait.  Dieu  et  saint  Nicolas 

«  Tout  ce  morceau  est  copié  mot  à  mot  par  le  gënove'faln  Barre, 
dans  son  Histoire  d'Allemagne^  tome  IX,  pages  jS  et  suivantes. 


4îî  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 


étaient  les  objets  de  leur  culte,  et  immédiatement 
après  eux,  le  czar  et  le  patriarche.  L'autorité  de  ce 
dernier  était  sans  bornes,  comme  leur  ignorance.  Il 
rendait  des  arrêts  de  mort,  et  infligeait  les  supplices 
les  plus  cruels,  sans  qu  on  pût  appeler  de  son  tribu- 
nal. Il  se  promenait  à  cheval  deux  fois  l'an,  suivi  de 
tout  son  clergé  en  cérémonie  :  le  czar,  à  pied,  tenait 
la  bride  du  cheval*;  et  le  peuple  se  prosternait  dans 
les  rues  comme  les  Tartares  devant  leur  grand  lama. 
La  confession  était  pratiquée  ;  mais  ce  n'était  que  dans 
le. cas  des  plus  grands  crimes  :  alors  l'absolution  leur 
paraissait  nécessaire ,  mais  non  le  repentir.  Ils  se 
croyaient  purs  devant  Dieu  avec  la  bénédiction  de 
leurs  papas.  Ainsi  ils  passaient  sans  remords  de  la  con- 
fession au  vol  et  à  l'homicide;  et  ce  qui  est  un  frein 
pour  d'autres  chrétiens  était  chez  eux  un  encoura- 
gement à  l'iniquité.  Ils  fesaient  scrupule  de  boire  du 
lait  un  jour  de  jeûne;  mais  les  pères  de  famille,  les 
prêtres,  les  femmes,  les  fdles,  s'enivraient  d'eau-de- 
vie  les  jours  de  fête.  On  disputait  cependant  sur  la  re- 
ligion en  ce  pays  comme  ailleurs;  la  plus  grande  que- 
relle était  si  les  laïques  devaient  faire  le  signe  de  la 
croix  avec  deux  doigts  ou  avec  trois.  Ln  certain  Jacob 
Nursuff ,  sous  le  précédent  régne,  avait  excité  une  sé- 
dition dans  Astracan  au  sujet  de  cette  dispute.  Il  y 
avait  même  des  fanatiques ,  comme  parmi  ces  nations 
policées  chez  qui  tout  le  monde  est  théologien;  et 
Pierre ,  qui  poussa  toujours  la  justice  jusqu'à  la  cruau- 

Ces  mots,  Le  czar,  a  pied,  tenait  la  hride  du  cheval^  se  trou- 
vent dans  l'édition  de  lySi,  et  dans  i'in-4°  de  1768;  mais  ils  man- 
quent dans  l'e'dition  de  Kelil,  et  dans  les  éditions  suivantes.  E.  A.  L, 


LIVRE  PREMIER.  4'^ 

té,  fit  périr  par  le  feu  quelques  uns  de  ces  misérables 
qu'on  nommait  vosko-jésuites . 

Le  czar,  dans  son  vaste  empire  ,"^  avait  beaucoup 
d'autres  sujets  qui  n'étaient  pas  chrétiens.  Les  Tar- 
tares  ,  qui  habitent  le  bord  occidental  de  la  mer  Cas- 
pienne et  d^  Palus -Méotides ,  sont  mahométans.  Les 
Sibériens ,  les  Ostiaques ,  les  Samoïédes ,  qui  sont  vers 
la  mer  Glaciale ,  étaient  des  sauvages ,  dont  les  uns 
étaient  idolâtres ,  les  autres  n'avaient  pas  même  la 
connaissance  d'un  dieu  :  et  cependant  les  Suédois  en- 
voyés prisonniers  parmi  eux ,  ont  été  plus  contents  de 
leurs  mœurs  que  de  celles  des  anciens  Moscovites. 

Pierre  Alexiowitz  avait  reçu  une  éducation  qui  ten- 
dait à  augmenter  encore  la  barbarie  de  cette  partie  An 
monde.  Son  naturel  lui  fit  d'abord  aimer  les  étrangers , 
avant  qu'il  sût  à  quel  point  ils  pouvaient  lui  être  utiles. 
Le  Fort ,  comme  on  l'a  déjà  dit ,  fut  le  premier  instru- 
ment dont  il  se  servit  pour  changer  depuis  la  face  de 
la  Moscovie.  Son  puissant  génie,  qu'une  éducation 
barbare  avait  retenu  et  n'avait  pu  détruire,  se  déve- 
loppa presque  tout-à-coup.  Il  résolut  d'être  homme  , 
de  commander  à  des  hommes  ,  et  de  créer  une  nation 
nouvelle.  Plusieurs  princes  avaient  avant  lui  renoncé 
à  des  couronnes  par  dégoût  pour  le  poids  des  affaires  ; 
mais  aucun  n'avait  cessé  d'être  roi  pour  apprendre 
mieux  à  régner;  c'est  ce  que  fit  Pierre-le-Grand. 

Il  quitta  la  Russie  en  1698 ,  n'ayant  encore  régné 
que  deux  années ,  et  alla  en  Hollande ,  déguisé  sous  un 
nom  vulgaire ,  comme  s'il  avait  été  un  domestique  de 
ce  même  Le  Fort ,  qu'il  envoyait  ambassadeur  extra- 
ordinaire auprès  des  états-généraux.  Arrivé  à  Amster- 


44  HISTOTT\E  DE  CHABLES  XII. 

dam ,  inscrit  dans  le  rôle  des  charpentiers  de  l'ami- 
rauté des  Indes ,  il  y  travaillait  dans  le  chantier  comme 
les  autres  charpentiers.  Dans  les  intervalles  de  son 
travail  ,  il  apprenait  les  parties  des  mathématiques 
qui  peuvent  être  utiles  à  un  prince  ,  les  fortifica- 
tions ,  la  navigation,  l'art  de  lever  des  platïs.  Il  entrait 
dans  les  boutiques  des  ouvriers,  examinait  toutes  les 
manufactures  ;  rien  n'échappait  à  ses  observations.  De 
là  il  passa  en  Angleterre ,  où  il  se  perfectionna  dans 
la  science  de  la  construction  des  vaisseaux  ;  il  repassa 
en  Hollande ,  et  vit  tout  ce  qui  pouvait  tourner  à  l'a- 
vantage de  son  pays.  Enfin,  après  deux  ans  de  voyages 
et  de  travaux  ,  auxquels  nul  autre  homme  que  lui  n'eût 
voulu  se  soumettre,  il  reparut  en  Russie,  amenant 
avec  lui  les  arts  de  l'Europe.  Des  artisans  de  toute  es- 
pèce l'y  suivirent  en  foule.  On  vit  pour  la  première 
fois  de  grands  vaisseaux  russes  sur  la  mer  Noire ,  dans 
la  Baltique,  et  dans  l'Océan .  Des  bâtiments  d'une  archi- 
tecture régulière  et  noble  furent  élevés  au  milieu  des 
huttes  moscovites.  Il  établit  des  collèges ,  des  acadé- 
mies ,  des  imprimeries ,  des  bibliothèques  :  les  villes 
furent  policées  ;  les  habillements ,  les  coutumes  chan- 
gèrent peu-à-peu ,  quoique  avec  difficulté.  Les  Mosco- 
vites connurent  par  degrés  ce  que  c'est  que  la  société. 
Les  superstitions  même  furent  abolies  ;  la  dignité  de 
patriarche  fut  éteinte  :  le  czar  se  déclara  le  chef  de  la 
religion  ;  et  cette  dernière  entreprise,  qui  aurait  coûté 
le  trône  et  la  vie  à  un  prince  moins  absolu ,  réussit 
presque  sans  contradiction ,  et  lui  assura  le  succès  de 
toutes  les  autres  nouveautés. 

Après  avoir  abaissé  un  clergé  ignorant  et  barbare, 


LIVRE  PREMIER.  45 

il  osa  essayer  de  l'instruire ,  et  par  là  même  il  risqua 
de  le  rendre  redoutable  ;  mais  il  se  cg;>yait  assez  puis- 
sant pour  ne  le  pas  craindre.  Il  a  fait  enseigner,  dans 
le  peu  de  cloîtres  qui  restent ,  la  philosophie  et  la  théo- 
logie. Il  est  vrai  que  cette  théologie  tient  encore  de  ce 
temps  sauvage  dont  Pierre  Alexiowitz  a  retiré  sa  pa- 
trie. Un  homme  digne  de  foi  m'a  assuré  qu'il  avait  as- 
sisté à  une  thèse  publique ,  où  il  s'agissait  de  savoir  si 
l'usage  du  tabac  à  fumer  était  un  péché.  Le  répondant 
prétendait  qu'il  était  permis  de  s'enivrer  d'eau-de-vie, 
mais  non  de  fumer,  parceque  la  très  sainte  Écriture 
dit  que  ce  qui  sort  de  la  bouche  de  l'homme  le  souille, 
et  que  ce  qui  y  entre  ne  le  souille  point. 

Les  moines  ne  furent  pas  contents  de  la  réforme. 
A  peine  le  czar  eut-il  établi  des  imprimeries,  qu'ils 
s'en  servirent  pour  le  décrier  :  ils  imprimèrent  qu'il 
était  l'antechrist  ;  leurs  preuves  étaient  qu'il  ôtait  la 
barbe  aux  vivants,  et  qu'on  fesait,  dans  son  acadé- 
mie ,  des  dissections  de  quelques  morts.  Mais  un  autre 
moine,  qui  voulait  faire  fortune,  réfuta  ce  livre ,  et  dé- 
montra que  Pierre  n'était  pas  l'antechrist ,  parceque 
le  nombre  666  n'était  pas  dans  son  nom.  L'auteur  du 
libelle  fut  roué,  et  celui  de  la  réfutation  fut  fait  évêque 
de  Rezan. 

Le  réformateur  de  la  Moscovie  a  surtout  porté  une 
loi  sage,  qui  fait  honte  à  beaucoup  d'états  pohcés  ;  c'est 
qu'il  n'est  permis  à  aucun  homme  au  service  de  l'état, 
ni  à  un  bourgeois  établi ,  ni  surtout  à  un  mineur,  de 
passer  dans  un  cloître. 

Ce  prince  comprit  combien  il  importe  de  ne  point 
consacrer  à  l'oisiveté  des  sujets  qui  peuvent  être 


46  HISTOinE  DE  CHARLES  XII. 

Utiles,  et  de  ne  point  permettre  qu'on  dispose  à  jamais 
de  sa  liberté ,  d^s  un  âge  où  l'on  ne  peut  disposer  de 
la  moindre  partie  de  sa  fortune.  Cependant  l'industrie 
des  moines  élude  tous  les  jours  cette  loi,  faite  pour 
le  bien  de  l'humanité,  comme  si  les  moines  gagnaient 
en  effet  à  peupler  les  cloîtres  aux  dépens  de  la  patrie. 

Le  czar  n'a  pas  assujetti  seulement  l'Eglise  à  Tétat, 
à  l'exemple  des  sultans  turcs  ;  mais  ,  plus  grand  poli- 
tique ,  il  a  détruit  une  milice  semblable  à  celle  des  ja- 
nissaires ;  et  ce  que  les  Ottomans  ont  vainement  tenté , 
il  Ta  exécuté  en  peu  de  temps  ;  il  a  dissipé  les  janis- 
saires moscovites ,  nommés  strélitz ,  qui  tenaient  les 
czars  en  tutéle.  Cette  milice ,  plus  formidable  à  ses 
maîtres  qu'à  ses  voisins ,  était  composée  d'environ 
trente  mille  hommes  de  pied ,  dont  la  moitié  restait  à 
Moscou,  et  l'autre  était  répandue  sur  les  frontières. 
Un  strélitz  n'avait  que  quatre  roubles  par  an  de  paie , 
mais  des  privilèges  ou  des  abus  le  dédommageaient 
amplement.  Pierre  forma  d'abord  une  compagnie  d'é- 
trangers ,  dans  laquelle  il  s'enrôla  lui-même ,  et  ne  dé- 
daigna pas  de  commencer  par  être  tambour,  et  d'en 
faire  les  fonctions ,  tant  la  nation  avait  besoin  d'exem- 
ples. Il  fut  officier  par  degrés.  Il  fit  petit  à  petit  de 
nouveaux  régiments  ;  et  enfin ,  se  sentant  maître  de 
troupes  disciplinées ,  il  cassa  les  strélitz ,  qui  n'osè- 
rent désobéir. 

La  cavalerie  était  à  peu  près  ce  qu'est  la  cavalerie 
polonaise ,  et  ce  qu'était  autrefois  la  française,  quand 
le  royaume  de  France  n'était  qu'un  assemblage  de 
fiefs.  Les  gentilshommes  russes  montaient  achevai  à 
leurs  dépens  ,  et  combattaient  sans  discipline ,  quel- 


LIVRE  PUEMIER.  4 y 

quefois  sans  autres  armes  qu'un  sabre  ou  un  carquois , 
incapables  d'être  commandés ,  et  par  conséquent  de 
vaincre. 

Pierre-le-Grand  leur  apprit  à  obéir  par  son  exemple 
et  par  les  supplices ,  car  il  servait  en  qualité  de  soldat 
et  d'officier  subalterne ,  et  punissait  rigoureusement 
en  czar  les  boïards,  c  est-à-dire  les  gentilshommes  qui 
prétendaient  que  le  privilège  de  la  noblesse  était  de  ne 
servir  l'état  qu'à  leur  volonté.  Il  établit  un  corps  ré- 
gulier pour  servir  l'artillerie ,  et  prit  cinq  cents  cloches 
aux  églises  pour  fondre  des  canons.  Il  a  eu  treize  mille 
canons  de  fonte  en  Tannée  1 7 14-  H  a  formé  aussi  des 
corps  de  dragons ,  milice  très  convenable  au  génie  des 
Moscovites  ,  et  à  la  forme  de  leurs  chevaux ,  qui  sont 
petits.  La  Moscoyie  a  aujourd'hui ,  en  1 788 ,  trente  ré- 
giments de  dragons  de  mille  hommes  chacun,  bien 
entretenus. 

C'est  lui  qui  a  établi  des  houssards  en  Eussie.  Enfin 
il  a  eu  jusqu'à  une  école  d'ingénieurs  ,  dans  un  pays 
où  personne  ne  savait  avant  lui  les  éléments  de  la  géo- 
métrie. 

Il  était  bon  ingénieur  lui-même  ;  mais  surtout  il  ex- 
cellait dans  tous  les  arts  de  la  marine  ;  bon  capitaine 
de  vaisseau ,  habile  pilote  ,  bon  matelot ,  adroit  char- 
pentier, et  d'autant  plus  estimable  dans  ces  arts  qu'il 
était  né  avec  une  crainte  extrême  de  l'eau.  Il  ne  pou- 
vait, dans  sa  jeunesse ,  passer  sur  un  pont  sans  fré- 
mir :  il  fesait  fermer  alors  les  volets  de  bois  de  son  car- 
rosse ;  le  courage  et  le  géniQ  domptèrent  en  lui  cette 
faiblesse  machinale. 

Il  fit  construirp  un  beau  port  auprès  d'Azof ,  à  lem- 


48  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

bouchure  du  Tanaïs  :  il  voulait  y  entretenir  des  ga- 
lères ;  et  dans  la  suite,  croyant  que  ces  vaisseaux  longs, 
plats ,  et  légers ,  devaient  réussir  dans  la  mer  Baltique, 
il  en  a  fait  construire  plus  de  trois  cents  dans  sa  ville 
favorite  de  Pétersbourg;  il  a  montré  à  ses  sujets  l'art 
de  les  bâtir  avec  du  simple  sapin ,  et  celui  de  les  con- 
duire. Il  avait  appris  jusqu'à  la  chirurgie  :  on  l'a  vu, 
dans  un  besoin,  faire  la  ponction  à  un  hydropique; 
il  réussissait  dans  les  mécaniques,  et  instruisait  les 
artisans. 

Les  finances  du  czar  étaient  à  la  vérité  peu  de  chose 
par  rapport  à  l'immensité  de  ses  états  ;  il  n'a  jamais  eu 
vingt-quatre  millions  de  revenu,  à  compter  le  marc  à 
près  de  cinquante  livres  ,  comme  nous  fesons  aujour- 
d'hui ,  et  comme  nous  ne  ferons  peut-être  pas  demain  ; 
mais  c'est  être  très  riche  chez  soi  que  de  pouvoir  faire 
de  grandes  choses.  Ce  n'est  pas  la  rareté  de  l'argent  ^ 
mais  celle  des  hommes  et  des  talents  qui  rend  un  em- 
pire faible. 

La  nation  russe  n'est  pas  nombreuse ,  quoique  les 
femmes  y  soient  fécondes  et  les  hommes  robustes, 
Pierre  lui-même ,  en  poliçant  ses  états ,  a  malheureu- 
sement contribué  à  leur  dépopulation.  De  fréquentes 
recrues  dans  des  guerres  long-temps  malheureuses, 
des  nations  transplantées  des  bords  de  la  mer  Cas- 
pienne à  ceux  de  la  mer  Baltique ,  consumées  dans  les 
travaux,  détruites  par  les  maladies,  les  trois  quarts 
des  enfants  mourant  en  Moscovie  de  la  petite-vérole , 
plus  dangereuse  en  ces  cjimats  qu'ailleurs  ;  enfin,  les 
tristes  suites  d'un  gouvernement  long-temps  sauvage 
et  barbare ,  même  dans  sa  police,  sont  cause  que  cette 


LIVRE  PREMIER.  4^^ 

grande  partie  du  continent  a  encore  de  vastes  déserts. 
On  compte  à  présent  en  Russie  cinq  cent  mille  familles 
de  gentilshommes ,  deux  cent  mille  de  gens  de  loi , 
un  peu  plus  de  cinq  millions  de  bourgeois  et  de  paysans 
payant  une  espèce  de  taille ,  six  cent  mille  hommes 
dans  les  provinces  conquises  sur  la  Suéde  :  les  Cosa- 
ques de  l'Ukraine  et  les  Tartares ,  vassaux  de  la  Mos- 
covie ,  ne  se  montent  pas  à  plus  de  deux  millions  ;  en- 
fin Ton  a  trouvé  que  ces  pays  immenses  ne  contien- 
nent pas  plus  de  quatorze  millions  d'hommes  "  ;  c'est- 
à-dire  un  peu  plus  des  deux  tiers  des  habitants  de  la 
France. 

Le  czar  Pierre ,  en  changeant  les  moeurs  ,  les  lois , 
la  milice ,  la  face  de  son  pays  ,  voulait  aussi  être  grand 
parle  commerce,  qui  fait  à-la-fois  la  richesse  d'un  état 
et  les  avantages  du  monde  entier.  Il  entreprit  de  ren- 
dre la  Russie  le  centre  du  négoce  de  l'Asie  et  de  l'Eu- 
i-ope.  Il  voulait  joindre  par  des  canaux ,  dont  il  dressa 
le  plan  ,  la  Duine ,  le  Volga  ,  le  Tanaïs,  et  s'ouvrir  des 
chemins  nouveaux  de  la  mer  Baltique  au  Pont-Euxin 
et  à  la  mer  Caspienne ,  et  de  ces  deux  mers  à  l'Océan 
septentrional. 

Leportd'Archangel,  fermé  par  les  glaces  neuf  mois 
de  l'année  ,  et  dont  l'abord  exigeait  un  circuit  long  et 
dangereux ,  ne  lui  paraissait  pas  assez  commode.  Il 
avait,  dès  l'an  1700,  le  dessein  de  bâtir  sur  la  mer 
Baltique  un  port  qui  deviendrait  le  magasin  du  Nord , 
et  une  ville  qui  serait  la  capitale  de  son  empire. 

'^  Cela  fut  écrit  en  1727  ;  la  population  a  augmenté  depuis  par 
les  conquêtes,  par  la  police,  et  par  le  «oin  d'attirer  les  étranger*. 


5o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Il  cherchait  déjà  un  passage  par  les  mers  du  nord- 
est  à  la  Chine  ;  et  les  manufactures  de  Paris  et  de  Pékin 
devaient  embellir  sa  nouvelle  ville. 

Un  chemin  par  terre ,  de  sept  cent  cinquante-quatre 
verstes,  pratiqué  à  travers  des  marais  qu'il  fallait 
combler,  conduit  de  Moscou  à  sa  nouvelle  ville.  La 
plupart  de  ses  projets  ont  été  exécutés  par  ses  mains; 
et  deux  impératrices ,  qui  lui  ont  succédé  l'une  après 
Fautre,  ont  encore  été  au-delà  de  ses  vues,  quand 
elles  étaient  praticables  ,  et  n'ont  abandonné  que  l'im- 
possible. 

Il  a  voyagé  toujours  dans  ses  états  ,  autant  que  ses 
guerres  l'ont  pu  permettre  ;  mais  il  a  voyagé  en  légis- 
lateur et  en  physicien ,  examinant  partout  la  nature  , 
cherchant  à  la  corriger  ou  à  la  perfectionner,  sondant 
lui-même  les  profondeurs  des  fleuves  et  des  mers ,  or- 
donnant des  écluses,  visitant  des  chantiers ,  fesant 
fouiller  des  mines ,  éprouvant  les  métaux ,  fesant  lever 
des  cartes  exactes,  et  y  travaillant  de  sa  main. 

Il  a  bâti  dans  un  lieu  sauvage  la  ville  impériale  de 
Pétersbourg,  qui  contient  aujourd'hui  soixante  mille 
maisons ,  où  s'est  formée  de  nos  jours  une  cour  bril- 
lante, et  où  enfin  on  connaît  les  plaisirs  délicats.  Il  a 
bâti  le  port  de  Cronstadt  sur  la  Neva ,  Sainte-Croix  sur 
les  frontières  de  la  Perse,  des  forts  dans  l'Ukraine , 
dans  la  Sibérie  ;  des  amirautés  à  Archangel ,  à  Péters- 
bourg, à  Astracan,  à  Azof;  des  arsenaux,  des  hôpi- 
taux ;  il  fesait  toutes  ses  maisons  petites  et  de  mauvais 
goût;  mais  il  prodiguait  pour  les  maisons  publiques 
la  magnificence  et  la  grandeur. 

Les  sciences ,  qui  ont  été  ailleurs  le  fruit  tardif  de 


LIVRE  PREMIER .  5l 

lunt  de  siècles  ,  sont  venues  par  ses  soins  dans  ses 
états  toutes  perfectionnées.  Il  a  créé  une  académie 
sur  le  modèle  des  sociétés  fameuses  de  Paris  et  de 
Londres  :  les  Dclisle,  les  Bulfingcr,  les  Hermann,  les 
BernouUi,  le  célèbre  Wolf,  homme  excellent  en  tout 
(Tenre  de  philosophie ,  ont  été  appelés  à  grands  frais  à 
Pétersbourg.  Cette  académie  subsiste  encore,  et  il  se 
forme  enfin  des  philosophes  moscovites. 

Il  a  forcé  la  jeune  noblesse  de  ses  états  à  voyager, 
à  s'instruire ,  à  rapporter  eti  Piussie  la  politesse  étran- 
gère. J'ai  vu  déjeunes  Russes  pleins  d'esprit  et  de  con- 
naissances. C'est  ainsi  qu'un  seul  homme  a  changé  le 
plus  grand  empire  du  monde.  Il  est  affreux  qu'il  ait 
manqué  à  ce  réformateur  des  hommes  la  principale 
vertu,  l'humanité.  De  la  brutalité  dans  ses  plaisirs, 
de  la  férocité  dans  ses  mœurs  ,  de  la  barbarie  dans  ses 
vengeances,  se  mêlaient  à  tant  de  vertus.  Il  poliçait 
ses  peuples ,  et  il  était  sauvage.  Il  a ,  de  ses  propres 
mains ,  été  l'exécuteur  de  ses  sentences  sur  des  crimi- 
nels ;  et  dans  une  débauche  de  table  il  a  fait  voir  son 
adresse  à  couper  des  têtes.  Il  y  a  dans  l'Afrique  des 
souverains  qui  versent  le  sang  de  leurs  sujets  de  leurs 
mains  ,  mais  ces  monarques  passent  pour  des  bar- 
bares. La  mort  d'un  fils  qu'il  fallait  corriger  ou  dés- 
hériter rendrait  la  mémoire  de  Pierre  odieuse ,  si  le 
bien  qu'il  a  fait  à  ses  sujets  ne  fesait  presque  pardon- 
ner sa  cruauté  envers  son  propre  sang. 

Tel  était  le  czar  Pierre  ;  et  ses  grands  desseins  n'é- 
taient encore  qu'ébauchés ,  lorsqu'il  se  joignit  aux  rois 
de  Pologne  et  de  Danemarck  contre  un  enfant  qu'ils 
méprisaient  tous.  Le  fondateur  de  la  Russie  voulut 


HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 
être  conquérant  ;  il  crut  pouvoir  le  devenir  sans  peine , 
et  qu'une  guerre  si  bien  projetée  serait  utile  à  tous  ses 
projets.  L'art  de  la  guerre  était  un  art  nouveau  qu'il 
fallait  montrer  à  ses  peuples. 

D'ailleurs  il  avait  besoin  d'un  port  à  l'orient  de  la 
mer  Baltique  pour  l'exécution  de  toutes  ses  idées.  Il 
avait  besoin  de  la  province  de  l'Ingrie,  qui  est  au 
nord-est  de  la  Livonie  ;  les  Suédois  en  étaient  maîtres, 
il  fallait  la  leur  arracher.  Ses  prédécesseurs  avaient  eu 
des  droits  sur  l'Ingrie .  l'Estonie,  la  Livonie  ;  le  temps 
semblait  propice  pour  faire  revivre  ces  droits  perdus 
depuis  cent  ans  ,  et  anéantis  par  des  traités.  Il  conclut 
donc  une  ligue  avec  le  roi  de  Pologne ,  pour  enlever 
au  jeune  Charles  XII  tous  ces  pays  qui  sont  entre  le 
golfe  de  Finlande  ,  la  mer  Baltique ,  la  Pologne ,  et  la 
Moscovie. 


FIN    DU    LIVRE    PREMIER. 


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LIVRE  SECOND, 


ARGUMENT. 

Changement  prodigieux  et  subit  dans  le  caractère  de  Charles  XIF. 
A  l'âge  de  dix-huit  ans  il  soutient  la  guerre  contre  le  Dane- 
marck ,  la  Pologne  ,  et  la  Moscovie  ;  termine  la  guerre  de  Da- 
nemarck  en  six  semaines  ;  défait  quatre-vingt  mille  Moscovites 
avec  huit  mille  Suédois,  et  passe  en  Pologne.  Description  de 
la  Pologne  et  de  son  gouvernement  Charles  gagne  plusieurs 
batailles,  et  est  maître  de  la  Pologne,  où  il  se  prépare  à  nommer 


Trois  puissants  rois  menaçaient  ainsi  l'enfance  de 
Charles  XII.  Les  bruits  de  ces  préparatifs  conster- 
naient la  Suéde,  et  alarmaient  le  conseil.  Les  grands 
généraux  étaient  morts  ;  on  avait  raison  de  tout  crain- 
dre sous  un  jeune  roi  qui  n'avait  encore  donné  de  lui 
que  de  mauvaises  impressions.  Il  n'assistait  presque 
jamais  dans  le  conseil  que  pour  croiser  les  jambes  sur 
la  table  ;  distrait ,  indifférent ,  il  n'avait  paru  prendre 
part  à  rien. 

Le  conseil  délibéra  en  sa  présence  sur  le  danger  où 
l'on  était:  quelques  conseillers  proposaient  de  détour- 
ner la  tempête  par  des  négociations  :  tout  d'un  coup  le 
jeune  prince  se  lève  avec  l'air  de  gravité  et  d'assurance 
d'un  homme  supérieur  qui  a  pris  son  parti.  «  Mes- 
«  sieurs ,  dit-il ,  j'ai  résolu  de  ne  jamais  faire  une  guerre 
«  injuste ,  mais  de  n'en  finir  une  légitime  que  par  la 
«  perte  de  mes  ennemis.  Ma  résolution  est  prise  :  j'irai 


'^4  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

*<  attaquer  le  premier  qui  se  déclarera;  et,  quand  je 
«  Faurai  vaincu  ,  j'espère  faire  quelque  peur  aux  au- 
«  très.  »  Ces  paroles  étonnèrent  tous  ces  vieux  con^ 
seillers;  ils  se  regardèrent  sans  oser  répondre.  Enfin , 
étonnés  d'avoir  un  tel  roi,  et  honteux  d'espérer  moins 
que  lui ,  ils  reçurent  avec  admiration  ses  ordres  pour 
la  guerre. 

On  fut  bien  plus  surpris  encore  quand  on  le  vit  re- 
noncer tout  d'un  coup  aux  amusements  les  plus  in- 
nocents de  la  jeunesse.  Du  moment  qu'il  se  prépara 
à  la  guerre,  il  commença  une  vie  toute  nouvelle,  dont 
il  ne  s'est  jamais  depuis  écarté  un  seul  moment.  Plein 
de  1  idée  d'Alexandre  et  de  César ,  il  se  proposa  d'i- 
miter tout  de  ces  deux  conquérants ,  hors  leurs  vices. 
Il  ne  connut  plus  ni  magnificence ,  ni  jeux  ,  ni  délas- 
sements ;  il  réduisit  sa  table  à  la  frugalité  la  plus 
grande.  Il  avait  aimé  le  faste  dans  les  habits  ;  il  ne  fut 
vêtu  depuis  que  comme  un  simple  soldat.  On  l'avait 
soupçonné  d'avoir  eu  une  passion  pour  une  femme 
de  sa  cour  :  soit  que  cette  intrigue  fût  vraie  ou  non  , 
il  est  certain  qu'il  renonça  alors  aux  femmes  pour  ja- 
mais ,  non  seulement  de  peur  d'en  être  gouverné , 
mais  pour  donner  l'exemple  à  ses  soldats ,  qu'il  vou- 
lait contenir  dans  la  discipline  la  plus  rigoureuse  ; 
peut-être  encore  par  la  vanité  d'être  le  seul  de  tous 
les  rois  qui  domptât  un  penchant  si  difficile  à  sur- 
monter. Il  résolut  aussi  de  s'abstenir  de  vin  tout  le 
reste  de  sa  vie.  Les  uns  m'ont  dit  qu'il  n'avait  pris  ce 
parti  que  pour  dompter  en  tout  la  nature,  et  pour 
ajouter  une  nouvelle  vertu  à  son  héroïsme  ;  mais  le 
plus  grand  nombre  m'a  assuré  qu'il  voulut  par  là  se 


LIVRE  SECOND.  !)j 

punir  d'un  excès  qu'il  avait  commis ,  et  d'un  affront 
qu'il  avait  fait  à  table  à  une  femme  ,  en  présence 
même  de  la  reine  sa  mère.  Si  cela  est  ainsi ,  cette  con- 
damnation de  soi-même ,  et  cette  privation  qu'il  s'im- 
posa toute  sa  vie,  sont  une  espèce  d'héroïsme  non 
moins  admirable. 

Il  commença  par  assurer  des  secours  au  duc  de 
Holstein ,  son  beau-frère.  Huit  mille  hommes  furent 
envoyés  d'abord  en  Poméranie  ,  province  voisine  du 
Holstein ,  pour  fortifier  le  duc  contre  les  attaques  des 
Danois.  Le  duc  en  avait  besoin.  Ses  états  étaient  déjà 
ravagés ,  son  château  de  Gottorp  pris ,  sa  ville  de  Ton- 
ningue  pressée  par  un  siège  opiniâtre ,  où  le  roi  de 
Danemarck  était  venu  en  personne  ,  pour  jouir  d'une 
conquête  qu'il  crovait  sûre.  Cette  étincelle  commen- 
çait à  embraser  l'empire.  D'un  côté  ,  les  troupes 
saxonnes  du  roi  de  Pologne ,  celles  de  Brandebourg , 
de  Volfenbuttel ,  de  Hesse-Cassel ,  marchaient  pour 
se  joindre  aux  Danois.  De  l'autre ,  les  huit  mille  hom- 
mes du  roi  de  Suéde ,  les  troupes  d'Hanovre  et  de  Zell , 
et  trois  régiments  de  Hollande  ,  venaient  secourir  le 
duc  '^.  Taudis  que  le  petit  pays  de  Holstein  était  ainsi 
le  théâtre  de  la  guerre  ,  deux  escadres  ,  l'une  d'Angle- 
terre et  l'autre  de  Hollande ,  parurent  dans  la  mer  Bal- 
tique. Ces  deux  états  étaient  garants  du  traité  d'Altena, 
rompu  par  les  Danois  ;  ils  s'empressaient  alors  à  se- 
courir le  duc  de  Holstein  opprimé ,  parceque  l'intérêt 
de  leur  commerce  s'opposait  à  l'agrandissement  du 
roi  de  Danemarck.  Ils  savaient  que  le  Danois  ,  étant 

"  Copié  mot  pour  mot  par  le  P.  Barre,  tome  X,  pages  ^93  et 
suivantes. 


56  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

maître  du  passage  du  Sund ,  imposerait  des  lois  oné- 
reuses aux  nations  commerçantes  quand  il  serait  as- 
sez fort  pour  en  user  ainsi  impunément.  Cet  intérêt 
a  long-temps  engagé  les  Anglais  et  les  Hollandais  à 
tenir,  autant  qu  ils  l'ont  pu ,  la  balance  égale  entre  les 
princes  du  Nord  :  ils  se  joignirent  au  jeune  roi  de 
Suède ,  qui  semblait  devoir  être  accablé  par  tant  d'en- 
nemis réunis,  et  le  secoururent  par  la  même  raison 
pour  laquelle  on  Tattaquait ,  parcequ'on  ne  le  croyait 
pas  capable  de  se  défendre. 

Il  était  à  la  chasse  aux  ours  quand  il  reçut  la  nou- 
velle de  rirruption  des  Saxons  en  Livonie  :  il  fesait 
cette  chasse  d'une  manière  aussi  nouvelle  que  dange- 
reuse. On  n'avait  d'autres  armes  que  des  bâtons  four- 
chus derrière  un  filet  tendu  à  des  arbres.  Un  ours 
d'une  grandeur  démesurée  vint  droit  au  roi ,  qui  le 
terrassa  après  une  longue  lutte ,  à  l'aide  du  filet  et  de 
son  bâton.  Il  faut  avouer  qu'en  considérant  de  telles 
aventures ,  la  force  prodigieuse  du  roi  Auguste  et  les 
voyages  du  czar,  on  croirait  être  au  temps  des  Her- 
cule et  des  Thésée. 

Il  partit ,  pour  sa  première  campagne  ,  le  8  mai 
(nouveau  style)  de  l'année  1 700.  Il  quitta  Stockholm , 
où  il  ne  revint  jamais.  Une  foule  innombrable  de 
peuple  l'accompagna  jusqu'au  port  de  Carlscrona ,  en 
fesant  des  vœux  pour  lui ,  en  versant  des  larmes  ,  et 
en  l'admirant.  Avant  de  sortir  de  Suéde ,  il  établit  à 
Stockholm  un  conseil  de  défense ,  composé  de  plu- 
sieurs sénateurs.  Cette  commission  devait  prendre 
soin  de  tout  ce  qui  regardait  la  flotte ,  les  troupes ,  et 
\es  fortifications  du  pays.  Le  corps  du  sénat  devait  ré-. 


LIVRE  SKCOA'D.  Si 

gler  tout  le  reste  provisionnellement  dans  rintéiieur 
du  royaume.  Ayant  ainsi  mis  un  ordre  certain  dans 
ses  états,  son  esprit,  libre  de  tout  autre  soin,  ne  s'oc- 
cupa plus  (pie  de  la  guerre.  Sa  flotte  était  composée 
de  quarante-trois  vaisseaux  :  celui  qu'il  monta,  nommé 
ie  roi  Charles,  le  plus  grand  qu'on  ait  jamais  vu  ,  était 
de  cent  vingt  pièces  de  canon  ;  le  comte  de  Piper ,  son 
premier  ministre ,  et  le  général  Renscliild ,  s'y  embar- 
quèrent avec  lui.  Il  joignit  les  escadres  des  alliés.  La 
flotte  danoise  évita  le  combat,  et  laissa  la  liberté  aux 
trois  flottes  combinées  de  s'approcber  assez  près  de 
Copenhague  pour  y  jeter  quelques  bombes. 

Il  est  certain  que  ce  fut  le  roi  lui-même  qui  proposa 
alors  au  général  Renschild  de  faire  une  descente  ,  et 
dassiéger  Copenhague  par  terre  ,  tandis  qu'elle  serait 
bloquée  par  mer.  Renschild  fut  étonné  d'une  propo- 
sition qui  marquait  autant  d'habileté  que  de  courage 
dans  un  jeune  prince  sans  expérience.  Bientôt  tout  fut 
prêt  pour  la  descente  ;  les  ordres  furent  donnés  pour 
faire  embarquer  cinq  raille  hommes  qui  étaient  sur  les 
côtes  de  Suéde ,  et  qui  furent  joints  aux  troupes  qu'on 
avait  à  bord.  Le  roi  quitta  son  grand  vaisseau,  et  monta 
une  frégate  plus  légère  :  on  commença  par  faire  partir 
trois  cents  grenadiers  dans  de  petites  chaloupes.  Entre 
ces  chaloupes ,  de  petits  bateaux  plats  portaient  des 
fascines  ,  des  chevaux  de  frise ,  et  les  instruments  des 
pionniers  :  cinq  cents  hommes  d'élite  suivaient  dans 
d'autres  chaloupes  ;  après  venaient  les  vaisseaux  de 
guerre  du  roi ,  avec  deux  frégates  anglaises  et  deux 
hollandaises,  qui  devaient  favoriser  la  descente  à  coups 
de  canon. 


58  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Copenhague  ,  ville  capitale  du  Danemarck ,  est  si- 
tuée dans  Tîle  de  Zéeland,  au  milieu  d'une  belle  plaine, 
ayant  au  nord-ouest  le  Sund ,  et  à  l'orient  la  mer  Bal- 
tique, où  était  alors  le  roi  de  Suéde.  x\u  mouvement 
imprévu  des  vaisseaux  qui  menaçaient  d'une  des- 
cente ,  les  habitants ,  consternes  par  Tinaction  de  leur 
flotte  et  par  le  mouvement  des  vaisseaux  suédois  ,  re- 
gardaient avec  crainte  en  quel  endroit  fondrait  l'o- 
rage :  la  flotte  de  Charles  s'arrêta  vis-à-vis  Humble- 
bek ,  à  sept  milles  de  Copenhague.  Aussitôt  les  Danois 
rassemblent  en  cet  endroit  leur  cavalerie.  Des  mihces 
furent  placées  derrière  d'épais  retranchements,  et  l'ar- 
tillerie qu'on  put  y  conduire  fut  tournée  contre  les 
Suédois. 

Le  roi  quitta  alors  sa  frégate  pour  s'aller  mettre 
dans  la  première  chaloupe,  à  la  tète  de  ses  gardes. 
L'ambassadeur  de  France  était  alors  auprès  de  lui. 
«  Monsieur  l'ambassadeur,  lui  dit-il  en  latin  (car  il  ne 
«  voulait  jamais  parler  français),  vous  n'avez  rien  à 
«  démêler  avec  les  Danois  :  vous  n'irez  pas  plus  loin, 
«  s'il  vous  plaît.  —  Sire ,  lui  répondit  le  comte  de  Guis- 
«  card ,  en  français  ,  le  roi  mon  maître  m'a  ordonné  de 
«  résider  auprès  de  votre  majesté  ;  je  me  flatte  que  vous 
«  ne  me  chasserez  pas  aujourd'hui  de  votre  cour,  qui 
«  n'a  jamais  été  si  brillante.  »  En  disant  ces  paroles, 
il  donna  la  main  au  roi ,  qui  sauta  dans  la  chaloupe  où 
le  comte  de  Piper  et  l'ambassadeur  entrèrent '^.  On  s'a- 
vançait sous  les  coups  de  canon  des  vaisseaux  qui  fa- 
vorisaient la  descente.  Les  bateaux  de  débarquement 
n'étaient  encore  qu'à  trois  cents  pas  du  rivage.  Char- 

*  Copié  par  le  P.  Barre,  tome  X,  page  396. 


i.miE  SECOND.  59 

les  XII ,  impatient  de  ne  pas  aborder  assez  près  ni  as- 
sez tôt ,  se  jette  de  sa  chaloupe  dans  la  mer,  Tépée  à  la 
main ,  ayant  de  l'eau  par-delà  la  ceinture  :  ses  minis- 
tres ,  Tambassadeur  de  France ,  les  officiers ,  les  sol- 
dats ,  suivent  aussitôt  son  exemple ,  et  marchent  au 
riva^je,  malgré  une  (>,réle  de  mousquetades.  Le  roi, 
qui  n'avait  jamais  entendu  de  sa  vie  de  mousqueterie 
chargée  à  balle,  demanda  au  major -général  Stuart, 
qui  se  trouva  auprès  de  lui ,  ce  que  c  était  que  ce  petit 
sifflement  qu'il  entendait  à  ses  oreilles.  «  C'est  le  bruit 
ft  que  font  les  balles  de  fusil  qu'on  vous  tire ,  »  lui  dit 
le  major.  «  Bon  ,  dit  le  roi  ,  ce  sera  là  dorénavant 
«  ma  musique.  »  Dans  le  même  moment  le  major,  qui 
exphquait  le  bruit  des  mousquetades,  en  reçut  une 
dans  Tépaule ,  et  un  lieutenant  tomba  mort  à  l'autre 
côté  du  roi. 

Il  est  ordinaire  à  des  troupes  attaquées  dans  leurs 
retranchements  d'être  battues ,  parceque  ceux  qui  at- 
taquent ont  toujours  une  impétuosité  que  ne  peuvent 
avoir  ceux  qui  se  défendent,  et  qu'attendre  les  enne- 
mis dans  ses  lignes ,  c'est  souvent  un  aveu  de  sa  fai- 
blesse et  de  leur  supériorité.  La  cavalerie  danoise  et 
les  milices  s'enfuirent  après  une  faible  résistance.  Le 
roi ,  maître  de  Icjurs  retranchements ,  se  jeta  à  genoux 
pour  remercier  Dieu  du  premier  succès  de  ses  armes. 
Il  fit  sur-le-champ  élever  des  redoutes  vers  la  ville ,  et 
marqua  lui-méuie  un  campement.  En  même  temps  il 
renvoya  ses  vaisseaux  en  Scanie ,  partie  de  la  Suéde 
voisine  de  Copenhague,  pour  chercher  neuf  mille 
hommes  de  renfort.  Tout  conspirait  à  servir  la  viva- 
cité de  Charles.  Les  neuf  mille  hommes  étaient  sur  le 


6o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

rivage ,  prêts  à  s'embarquer,  et  dès  le  lendemain ,  un 

vent  favorable  les  lui  amena. 

Tout  cela  s'était  fait  à  la  vue  de  la  flotte  danoise , 
qui  n'avait  osé  s'avancer.  Copenhague ,  intimidée,  en- 
voya aussitôt  des  députés  au  roi  pour  le  supplier  de 
ne  point  bombarder  la  ville.  Il  les  reçut  à  cheval ,  à  la 
tète  de  son  régiment  des  gardes  :  les  députés  se  mirent 
à  genoux  devant  lui  ;  il  fit  payer  à  la  ville  quatre  cent 
mille  rixdales  ,  avec  ordre  de  faire  voiturer  au  camp 
toutes  sortes  de  provisions ,  qu'il  promit  défaire  payer 
fidèlement.  On  lui  apporta  des  vivres ,  parcequ'il  fal- 
lait obéir  ;  mais  on  ne  s'attendait  guère  que  des  vain- 
queurs daignassent  payer  ;  ceux  qui  les  apportèrent 
furentbien  étonnés  d'être  payés  généreusement  et  sans 
délai  par  les  moindres  soldats  de  l'armée.  Il  régnait 
depuis  long-temps  dans  les  troupes  suédoises  une  dis- 
cipline qui  n'avait  pas  peu  contribué  à  leurs  victoires  : 
le  jeune  roi  en  augmenta  encore  la  sévérité.  Un  soldat 
n'eût  pas  osé  refuser  le  paiement  de  ce  qu'il  achetait, 
encore  moins  aller  en  maraude  ,  pas  même  sortir  du 
camp.  Il  voulut  de  plus  que,  dans  une  victoire,  ses 
troupes  ne  dépouillassent  les  morts  qu'après  en  avoir 
eu  la  permission  ;  et  il  parvint  aisément  à  faire  obser- 
ver cette  loi.  On  fesait  toujours  dans  son  camp  la  prière 
deux  fois  par  jour,  à  sept  heures  du  matin,  et  à  quatre 
heures  du  soir  :  il  ne  manqua  jamais  d'y  assister,  et 
de  donner  à  ses  soldats  l'exemple  de  la  piété,  qui  fait 
toujours  impression  sur  les  hommes ,  quand  ils  n'y 
soupçonnent  pas  de  l'hypocrisie.  Son  camp,  mieux 
policé  que  Copenhague ,  eut  tout  en  abondance  ;  les 
paysans  aimaient  mieux  vendre  leurs  denrées  aux  Sué- 


LIVRE  SECOND.  6l 

dois,  leurs  ennemis,  qu'aux  Danois,  qui  ne  les  payaient 
pas  si  bien.  Les  bourgeois  de  la  ville  furent  même  obli- 
gés de  venir  plus  d'une  fois  chercher  au  camp  du  roi 
de  Suéde  des  provisions  qui  manquaient  dans  leurs 
maVchés. 

Le  roi  de  Danemarck  était  alors  dans  le  Holstein , 
où  il  semblait  ne  s'être  rendu  que  pour  lever  le  siège 
de  Tonningue.  Il  voyait  la  mer  Baltique  couverte  de 
vaisseaux  ennemis  ,  un  jeune  conquérant  déjà  maître 
de  la  Zéeland ,  et  prêt  à  s'emparer  de  la  capitale.  Il  fit 
publier  dans  ses  états  que  ceux  qui  prendraient  les 
armes  contre  les  Suédois  auraient  leur  liberté.  Cette 
déclaration  était  d'un  grand  poids  dans  un  pays  au- 
trefois libre ,  où  tous  les  paysans ,  et  même  beaucoup 
de  bourgeois ,  sont  esclaves  aujourd'hui.  Charles  fit 
dire  au  roi  de  Danemarck  qu'il  ne  fesait  la  guerre  que 
pour  l'obliger  à  faire  la  paix ,  qu'il  n'avait  qu'à  se  ré- 
soudre à  rendre  justice  au  duc  de  Holstein ,  ou  à  voir 
Copenhague  détruite ,  et  son  royaume  mis  à  feu  et  à 
sang.  Le  Danois  était  trop  heureux  d'avoir  à  faire  à  un 
vainqueur  qui  se  piquait  de  justice.  On  assembla  un 
congrès  dans  la  ville  de  Travendal ,  sur  les  frontières 
du  Holstein.  Le  roi  de  Suéde  ne  souffrit  pas  que  l'art 
des  ministres  traînât  les  négociations  en  longueur  :  il 
voulut  que  le  traité  s'achevât  aussi  rapidement  qu'il 
était  descendu  en  Zéeland.  Effectivement  il  fut  conclu 
le  5  d'auguste,  à  l'avantage  du  duc  de  Holstein ,  qui  fut 
indemnisé  de  tous  les  frais  de  la  guerre ,  et  délivré  d'op- 
pression. Le  roi  de  Suéde  ne  voulut  rien  pour  lui- 
même  ,  satisfait  d'avoir  secouru  son  allié  et  humilié 
son  ennemi.  Ainsi  Charles  XII  >  à  dix-huit  ans,  com- 


62  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

mença  et  finit  cette  guerre  en  moins  de  six  semaines. 

Précisément  dans  le  même  temps ,  le  roi  de  Pologne 
investissait  la  ville  de  Riga ,  capitale  de  la  Livonie ,  et 
le  czar  s'avançait  du  côté  de  l'orient ,  à  la  tête  de  près 
de  cent  mille  hommes.  Riga  était  défendue  por  le  vieux 
comte  d'Alberg ,  général  suédois ,  qui ,  à  Tâge  de  qua- 
tre-vingts ans,  joignait  le  feu  d'un  jeune  homme  à  l'ex- 
périence de  soixante  campagnes.  Le  comte  Fleming, 
depuis  ministre  de  Pologne  ,  grand  homme  de  guerre 
et  de  cabinet,  et  le  Livonien  Patkul ,  pressaient  tous 
deux  le  siège  sous  les  yeux  du  roi  ;  mais ,  malgré  plu- 
sieurs avantages  que  les  assiégeants  avaient  remportés, 
l'expérience  du  vieux  comte  d'Albei  g  rendait  inutiles 
leurs  efforts,  et  le  roi  de  Pologne  désespéraitde  prendre 
la  ville.  Il  saisit  enfin  une  occasion  honorable  de  lever 
le  siège.  Riga  était  pleine  de  marchandises  apparte- 
nantes aux  Hollandais.  Les  états-généraux  ordonnè- 
rent à  leur  ambassadeiu'  auprès  du  roi  Auguste  de  lui 
faire  sur  cela  des  représentations.  Le  roi  de  Pologne 
ne  se  fit  pas  long-temps  prier.  Il  consentit  à  lever  le 
siège  plutôt  que  de  causer  le  moindre  dommage  à  ses 
alliés,  qui  ne  furent  point  étonnés  de  cet  excès  de  com- 
plaisance, dont  ils  surent  la  véritable  cause. 

Il  ne  restait  donc  plus  à  Charles  XII ,  pour  achever 
sa  première  campagne ,  que  de  marcher  contre  son 
rival  de  gloire ,  Pierre  Alexiow^itz.  Il  était  d'autant  plus 
animé  contre  lui,  qu'il  y  avait  encore  à  Stockholm  trois 
ambassadeurs  moscovites  qui  venaient  de  jurer  le  re- 
nouvellement d'une  paixinviolable.  Il  nepouvait  com- 
prendre ,  lui  qui  se  piquait  d'une  probité  sévère ,  qu'un 
législateur  comme  le  czar  se  fît  un  jeu  de  ce  qui  doit 


LIVRE  SECOND.  GJ 

être  si  sacré.  Le  jeune  prince,  plein  d'honneur,  ne  pen- 
sait pas  qu'il  y  eût  une  morale  différente  pour  les  rois 
et  pour  les  particuliers.  L'empereur  de  Moscovie  ve- 
nait de  faire  piu^aître  un  manifeste  qu  il  eût  mieux  fait 
de  supprimer.  Il  alléguait ,  pour  raison  de  la  guerre , 
qu'on  ne  lui  avait  pas  rendu  assez  d'honneurs  lorsqu'il 
avait  passé  incognito  à  Pdga ,  et  qu'on  avait  vendu  les 
vivres  trop  cher  à  ses  ambassadeurs.  C'étaient  là  les 
griefs  pour  lesquels  il  ravageait  l'Ingrie  avec  quatre- 
vingt  mille  hommes. 

Il  parut  devant  Narva  à  la  tête  de  cette  grande  ar- 
mée, le  i^'^  octobre,  dans  un  temps  plus  rude  en  ce 
climat  que  ne  l'est  le  mois  de  janvier  à  Paris.  Le  czar, 
qui,  dans  de  pareilles  saisons,  fesait  quelquefois  quatre 
cents  lieues  en  poste  à  cheval ,  pour  aller  visiter  lui- 
même  une  mino  ou  quelque  canal,  n'épargnait  pas  plus 
ses  troupes  que  lui-même.  Il  savait  d'ailleurs  que  les 
Suédois ,  depuis  le  temps  de  Gustave-Adolphe ,  fesaient 
la  guerre  au  cœur  de  l'hiver  comme  dans  Tété  :  il  vou- 
lut accoutumer  aussi  ses  Moscovites  à  ne  point  con- 
naître de  saisons ,  et  les  rendre  un  jour  pour  le  moins 
égaux  aux  Suédois.  Ainsi ,  dans  un  temps  où  les  glaces 
et  les  neiges  forcent  les  autres  nations,  dans  des  climats 
tempérés,  à  suspencbe  la  guerre  ,  le  czar  Pierre  assié- 
geait Narva  à  trente  degrés  du  pôle ,  et  Charles  XII  s'a- 
vançait pour  la  secourir.  Le  czar  ne  fut  pas  plus  tôt 
arrivé  devant  la  place  .  qu'il  se  hâta  de  mettre  en  pra- 
tique ce  qu  il  venait  d'apprendre  dans  ses  voyages.  Il 
traça  son  camp  ,  le  fit  fortifier  de  tous  côtés ,  éleva  des 
redoutes  de  distance  en  distance  ,  et  ouvrit  lui-même 
la  tranchée.  Il  avait  donné  le  commandement  de  son 


64  HISTOIRE  DE  CHARLES  Xlf. 

armée  au  duc  de  Cioï ,  Allemand,  général  habile ,  maiï> 
peu  secondé  alors  par  les  officiers  russes.  Pour  lui ,  il 
n'avait  dans  ses  propres  troupes  que  le  rang  de  simple 
lieutenant.  Il  avait  donné  l'exemple  de  l'obéissance  mi^ 
litaire  à  sa  noblesse,  jusque-là  indisciplinable,  laquelle 
était  en  possession  de  conduire  sans  expérience  et  en 
tumulte  des  esclaves  mal  armés.  Il  n'était  pas  éton- 
nant que  celui  qui  s'était  fait  charpentier  ù  Amsterdam 
pour  avoir  des  flottes ,  fût  lieutenant  à  Narva  pour  en- 
seigner à  sa  nation  l'art  de  la  guerre. 

Les  Russes  sont  robustes,  infatigables  ,  peut-être 
aussi  courageux  que  les  Suédois  ;  mais  c'est  au  temps 
à  aguerrir  les  troupes ,  et  à  la  discipline  à  les  rendre 
invincibles.  Les  seuls  régiments  dont  on  pût  espérer 
quelque  chose  étaient  commandés  par  des  officiers  al- 
lemands ,  mais  ils  étaient  en  petit  nombre.  Le  reste 
était  des  barbares  arrachés  à  leurs  forêts ,  couverts  de 
peaux  de  bêtes  sauvages ,  les  uns  armés  de  flèches , 
les  autres  de  massues  :  peu  avaient  des  fusils  :  aucun 
n'avait  vu  un  siège  régulier;  il  n'y  avait  pas  un  bon 
canonnier  dans  toute  l'armée.  Cent  cinquante  canons , 
qui  auraient  dû  réduire  la  petite  ville  de  Narva  en  cen- 
dres ,  y  avaient  à  peine  fait  brèche ,  tandis  que  l'artil- 
lerie de  la  ville  renversait  à  tout  moment  des  rangs  en- 
tiers dans  les  tranchées.  Narva  était  presque  sans  for- 
tifications :  le  baron  de  Hoorn ,  qui  y  commandait , 
n'avait  pas  mille  hommes  de  troupes  réglées  ;  cepen- 
dant cette  armée  innombrable  n'avait  pu  la  réduire  en 
six  semaines. 

On  était  déjà  au  1 5  de  novembre ,  quand  le  czar  ap- 
prit que  le  roi  de  Suède ,  ayant  traversé  la  mer  avec 


LIVBE  SECOND.  65 

deux  cents  vaisseaux  de  transport ,  marchait  pour  se- 
courir Narva.  Les  Suédois  n'étaient  que  vingt  mille. 
Le  czar  n'avait  que  la  supériorité  du  nombre.  Loin 
donc  de  mépriser  son  ennemi  ,  il  employa  tout  ce 
qu'il  avait  d'art  pour  l'accabler.  Non  content  de  quatre- 
vingt  mille  hommes ,  il  se  prépara  à  lui  opposer  encore 
une  autre  armée,  et  à  l'arrêter  à  chaque  pas.  Il  avait 
déjà  mandé  près  de  trente  mille  hommes  qui  s'avan- 
çaient de  Pleskow  à  grandes  journées.  Il  fit  alors  une 
démarche  qui  l'eût  rendu  méprisable,  si  un  législateur 
qui  a  fait  de  si  grandes  choses  pouvait  l'être.  Il  quitta 
son  camp ,  où  sa  présence  était  nécessaire ,  pour  aller 
chercher  ce  nouveau  corps  de  troupes ,  qui  pouvait 
très  bien  arriver  sans  lui ,  et  sembla ,  par  cette  dé- 
marche ,  craindre  de  combattre  dans  un  camp  retran- 
ché un  jeune  prince  sans  expérience ,  qui  pouvait  ve- 
nir l'attaquer. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  il  voulait  enfermer  Charles  XII 
entre  deux  armées.  Ce  n'était  pas  tout,  trente  mille 
hommes,  détachés  du  camp  devant  Narva,  étaient 
postés  à  une  lieue  de  cette  ville  ,  sur  le  chemin  du  roi 
de  Suéde  ;  vingt  mille  strélitz  étaient  plus  loin  sur  le 
même  chemin  ;  cinq  mille  autres  fesaient  une  garde 
avancée.  Il  fallait  passer  sur  le  ventre  à  toutes  ces 
troupes ,  avant  que  d'arriver  devant  le  camp,  qui  était 
muni  d'un  rempart  et  d'un  double  fossé.  Le  roi  de 
Suéde  avait  débarqué  à  Pernaw,  dans  le  golfe  de  Riga, 
avec  environ  seize  mille  hommes  d'infanterie ,  et  un 
peu  plus  de  quatre  mille  chevaux.  De  Pernaw  il  avait 
précipité  sa  marche  jusqu'à  Revel ,  suivi  de  toute  sa 
cavalerie ,  et  seulement  de  quatre  mille  fantassins.  Il 

■  CHAULES  XII  .5 


66  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

marchait  toujours  en  avant ,  sans  attendre  le  reste  de 
ses  troupes.  Il  se  trouva  bientôt  avec  ses  huit  mille 
hommes  seulement  devant  les  premiers  postes  des  en- 
nemis. Il  ne  balança  pas  à  les  attaquer  tous  les  uns 
après  les  autres ,  sans  leur  donner  le  temps  d'appren- 
dre à  quel  petit  nombre  ils  avaient  à  faire.  Les  Mos- 
covites, voyant  arriver  les  Suédois  à  eux,  crurent 
avoir  toute  une  armée  à  combattre.  La  garde  avancée 
de  cinq  mille  hommes ,  qui  gardait ,  entre  des  ro- 
chers, un  poste  où  cent  hommes  résolus  pouvaient  ar- 
rêter une  armée  entière,  s'enfuit  àlapremière  approche 
des  Suédois.  Les  vingt  mille  hommes  qui  étaient  der- 
rière ,  voyant  fuir  leurs  compagnons ,  prirent  l'épou- 
vante, et  allèrent  porter  le  désordre  dans  le  camp. 
Tous  les  postes  furent  emportés  en  deux  jours  ;  et  ce 
qui ,  en  d'autres  occasions  ,  eût  été  compté  pour  trois 
victoires ,  ne  retarda  pas  d'une  heure  la  marche  du 
roi.  Il  parut  donc  enfin ,  avec  ses  huit  mille  hommes 
fatigués  d'une  si  longue  marche ,  devant  un  camp  de 
quatre -vingt  mille  Russes,  bordé  de  cent  cinquante 
canons.  A  peine  ses  troupes  eurent-elles  pris  quelque 
repos ,  que ,  sans  délibérer,  il  donna  ses  ordres  pour 
l'attaque. 

Le  signal  était  deux  fusées ,  et  le  mot  en  allemand , 
avec  [.aide  de  Dieu.  Un  officier  général  lui  ayant  re- 
présenté la  grandeur  du  péril  :  «  Quoi  !  vous  doutez , 
«  dit- il,  qu'avec  mes  huit  mille  braves  Suédois  je  ne 
«  passe  sur  le  corps  à  quatre-vingt  mille  Moscovites?  « 
Un  moment  après ,  craignant  qu'il  n'y  eût  un  peu  de 
fanfaronnade  dans  ces  paroles ,  il  courut  lui-même 
après  cet  officier:  «N'êtes -vous  donc  pas  de  mon 


LIVRE  SECOIND.  (^n 

«  avis  ?  lui  dit-il  ;  n'ai-je  pas  deux  avantages  sur  les 
«  ennemis  ?  Fun ,  que  leur  cavalerie  ne  pourra  leur 
«  servir  ;  et  lautre ,  que  le  lieu  étant  resserré ,  leur 
«  grand  nombre  ne  fera  que  les  incommoder  ;  et  ainsi 
«  je  serai  réellement  plus  fort  qu'eux.  »  L'officier  n'eut 
garde  d'être  d'un  autre  avis ,  et  on  marcha  aux  Mos- 
covites à  midi  le  3o  novembre  1700. 

Dès  que  le  canon  des  Suédois  eut  fait  brèche  aux 
retranchements ,  ils  s'avancèrent  la  baïonnette  au 
bout  du  fusil ,  ayant  au  dos  une  neige  furieuse  qui 
donnait  au  visage  des  ennemis.  Les  Russes  se  firent 
tuer  pendant  une  demi-heure  sans  quitter  le  revers 
des  fossés!  Le  roi  attaquait  à  la  droite  du  camp  où 
était  le  quartier  du  czar  ;  il  espérait  le  rencontrer ,  ne 
cachant  pas  que  l'empereur  lui-même  avait  été  cher- 
cher ces  quarante  mille  *  hommes  qui  devaient  arriver 
dans  peu.  Aux  premières  décharges  de  la  mousque- 
terie  ennemie  le  roi  reçut  une  balle  à  la  gorge  ;  mais 
c'était  une  balle  morte  qui  s'arrêta  dans  les  phs  de  sa 
cravate  noire ,  et  qui  ne  lui  fit  aucun  mal.  Son  cheval 
fut  tué  sous  lui.  M.  de  Sparre  m'a  dit  que  le  roi  sauta 
légèrement  sur  un  autre  cheval,  en  disant  :  «  Ces  gens- 
«  ci  me  font  faire  mes  exercices  »  ;  et  continua  de  com- 
battre et  de  donner  les  ordres  avec  la  même  présence 
d'esprit.  Après  trois  heures  de  combat  les  retranche- 
ments furent  forcés  de  tous  côtés.  Le  roipoursuivit  la 
droite  des  ennemis  jusqu'à  la  rivière  de  Narva  avec 
son  aile  gauche ,  si  l'on  peut  appeler  de  ce  nom  envi- 
ron quatre  mille  hommes  qui  en  poursuivaient  près 
de  quarante  mille.  Le  pont  rompit  sous  les  fuyards  ; 

*  A  la  page  65,  ligne  8,  V  awtenr  dL  dit  près  de  trente  mille  hommes. 


68  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

la  rivière  fut  en  un  moment  couverte  de  morts.  Les 
autres ,  désespérés  ,  retournèrent  à  leur  camp  sans 
savoir  où  ils  allaient  :  ils  trouvèrent  quelques  ba- 
raques derrière  lesquelles  ils  se  mirent  ;  là ,  ils  se  dé- 
fendirent encore  ,  parcequ'ils  ne  pouvaient  pas  se 
sauver  ;  mais  enfin  leurs  généraux  Dolgorowki ,  Go- 
lowkin ,  Fédérovs^itz ,  vinrent  se  rendre  au  roi ,  et 
mettre  leurs  armes  à  ses  pieds.  Pendant  qu'on  les  lui 
présentait,  arriva  le  duc  de  Croï,  général  de  l'armée-, 
qui  venait  se  rendre  lui-même  avec  trente  officiers. 

"  Charles  reçut  tous  ces  prisonniers  d'importance 
avec  une  politesse  aussi  aisée  et  un  air  aussi  humain 
que  s'il  leur  eût  fait  dans  sa  cour  les  honneurs  d'une 
fête.  Il  ne  voulut  garder  que  les  généraux.  Tous  les  of- 
ficiers subalternes  et  les  soldats  furent  conduits  dés» 
armés  jusqu'à  la  rivière  de  Narva  :  on  leur  fournit  des 
bateaux  pour  la  repasser  et  pour  s'en  retourner  chez 
eux.  Cependant  la  nuit  s'approchait  ;  la  droite  des 
Moscovites  se  battait  encore  :  les  Suédois  n'avaient 
pas  perdu  six  cents  hommes  :  dix-huit  mille  Mosco- 
vites avaient  été  tués  dans  leurs  retranchements  :  un 
grand  nombre  était  noyé  :  beaucoup  avaient  passé  la 
rivière  ;  il  en  restait  encore  assez  dans  le  camp  pour 
exterminer  jusqu'au  dernier  Suédois  :  mais  ce  n'est 
pas  le  nombre  des  morts ,  c'est  l'épouvante  de  ceux 
qui  survivent  qui  fait  perdre  les  batailles.  Le  roi  pro- 
fita du  peu  de  jour  qui  restait  pour  saisir  l'artillerie 
ennemie.  Il  se  posta  avantageusement  entre  leur  camp 
et  la  ville  :  là  il  dormit  quelques  heures  sur  la  terre , 
enveloppé  dans  son  manteau ,  en  attendant  qu'il  pût 

"  Copié  par  le  P.  Barre,  tome  IX. 


LIVRE  SECOISD.  69 

fondre ,  au  point  du  jour,  sur  Taile  (jauche  des  enne- 
mis, qui  n'avait  point  encore  été  tout-à-fait  rompue. 
A  deux  heures  du  matin  le  général  Vede ,  qui  com- 
mandait cette  gauche  ,  ayant  su  le  gracieux  accueil 
que  le  roi  avait  fait  aux  autres  généraux  ,  et  comment 
il  avait  renvoyé  tous  les  officiers  subalternes  et  les 
soldats ,  l'envoya  supplier  de  lui  accorder  la  même 
grâce.  Le  vainqi>eur  lui  fit  dire  qu'il  n'avait  qu'à  s'ap- 
procher à  la  tête  de  ses  trojipes ,  et  venir  mettre  bas 
les  armes  et  les  drapeaux  devant  lui.  Ce  général  parut 
bientôt  après  avec  ses  Moscovites  ,  qui  étaient  au 
nombre  d'environ  trente  mille.  Ils  marchèrent  tête 
nue ,  soldats  et  officiers ,  à  travers  moins  de  sept  mille 
Suédois.  Les  soldats,  en  passant  devant  le  roi*,  je- 
taient à  terre  leurs  fusils  et  leurs  épées  ;  et  les  officiers 
portaient  à  ses  pieds  les  enseignes  et  les  drapeaux.  Il 
fit  repasser  la  rivière  à  toute  cette  multitude ,  sans  en 
retenir  un  seul  soldat  prisonnier.  S'il  les  avait  gardés , 
le  nombre  des  prisonniers  eût  été  au  moins  cinq  fois 
plus  grand  que  celui  des  vainqueurs. 

Alors  il  entra  victorieux  dans  Narva ,  accompagné 
du  duc  de  Croï  et  des  autres  officiers  généraux  mos- 
covites :  il  leur  fit  rendre  à  tous  leurs  épées  ;  et  sa- 
chant qu'ils  manquaient  d'argent ,  et  que  les  mar- 
chands de  Narva  ne  voulaient  point  leur  en  prêter ,  il 
envoya  mille  ducats  au  duc  de  Croï,  et  cinq  cents  à 
chacun  des  officiers  moscovites,  qui  ne  pouvaient  se 
lasser  d'admirer  ce  traitement,  dont  ils  n'avaient  pas 
même  d'idée.  On  dressa  aussitôt  à  Narva  une  rela- 
tion de  la  victoire  pour  l'envoyer  à  Stockholm  et  aux 
aUiés  de  la  Suéde  ;  mais  le  roi  retrancha  de  sa  maia 


70  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

tout  ce  qui  était  trop  avantageux  pour  lui  et  trop  in- 
jurieux pour  le  czar.  Sa  modestie  ne  put  empêcher 
qu'on  ne  frappât  à  Stockholm  plusieurs  médailles 
pour  perpétuer  la  mémoire  de  ces  événements.  Entre 
autres  on  en  frappa  une  qui  le  représentait  d'un  côté 
sur  un  piédestal  où  paraissaient  enchaînés  un  Mos- 
covite ,  un  Danois ,  un  Polonais  ;  de  Fautre  était  un 
Hercule  armé  de  sa  massue ,  tenant  sous  ses  pieds  un 
Cerhère  avec  cette  légende  :  Très  uno  contudit  ictu. 

Parmi  les  prisonniers  faits  à  la  journée  de  Narva , 
on  en  vit  un  qui  était  un  grand  exemple  des  révolu- 
tions de  la  fortune  :  il  était  fils  aîné  et  héritier  du  roi 
de  Géorgie;  on  le  nommait  le  czarafis  Artfchelou  ;  ce 
titre  de  czarafis-  signifie  prince,  ou  fils  du  czar,  chez 
tous  les  Tartares  comme  en  Moscovie  ;  car  le  mot  de 
czar  ou  tzar  voulait  dire  roi  chez  les  anciens  Scythes , 
dont  tous  ces  peuples  sont  descendus  ,  et  ne  vient 
point  des  Césars  de  Rome ,  si  long-temps  inconnus  à 
ces  barbares.  Son  père  Mittelleski ,  czar  et  maître  de 
la  plus  belle  partie  des  pays  qui  sont  entre  les  mon- 
tagnes'd'Ararat  et  les  extrémités  orientales  de  la  mer 
Noire ,  avait  été  chassé  de  son  royaume  par  ses  propres 
sujets  en  1 688 ,  et  avait  choisi  de  se  jeter  entre  les  bras 
de  l'empereur  de  Moscovie,  plutôt  que  de  recourir  à 
celui  des  Turcs.  Le  fils  de  ce  roi ,  âgé  de  dix-neuf  ans , 
voulut  suivre  Pierre -le -Grand  dans  son  expédition 
contre  les  Suédois ,  et  fut  pris  en  combattant  par  quel- 
ques soldats  finlandais  qui  l'avaient  déjà  dépouillé,  et 
qui  allaient  le  massacrer.  Le  comte  Renschild  l'arra- 
cha de  leurs  mains ,  lui  fit  donner  un  habit ,  et  le  pré- 
senta à  son  maître  :  Charles  l'envoya  à  Stockholm ,  où 


LIVRE  SECOiSD.  ^I 

ce  prince  malheureux  mourut  quelques  années  après. 
Le  roi  ne  put  s'empêcher ,  en  le  voyant  partir ,  de  faire 
tout  haut  devant  ses  officiers  une  réflexion  naturelle 
sur  l'étrange  destinée  d'un  prince  asiatique  ,  né  au 
pied  du  mont  Caucase ,  qui  allait  vivre  captif  parmi 
les  glaces  de  la  Suéde.  «  C'est ,  dit-il ,  comme  si  j  étais 
«  un  jour  prisonnier  chez  les  Tartares  de  Crimée.  » 
Ces  paroles  ne  firent  alors  aucune  impression  ;  mais 
dans  la  suite  on  ne  s'en  souvint  que  trop ,  lorsque  1  e^ 
vénement  en  eut  fait  une  prédiction. 

Le  czar  s'avançait  à  grandes  journées  avec  l'armée 
de  quarante  mille  Russes ,  comptant  envelopper  son 
ennemi  de  tous  côtés.  Il  apprit  à  moitié  chemin  la  ba- 
taille de  Narva  et  la  dispersion  de  tout  son  camp.  Il  ne 
s'obstina  pas  à  vouloir  attaquer,  avec  ses  quarante 
mille  l^pmmes  sans  expérience  et  sans  discipline,  un 
vainqueur  qui  venait  d'en  détruire  quatre-vingt  mille 
dans  un  camp  retranché  ;  il  retourna  sur  ses  pas , 
poursuivant  toujours  le  dessein  de  disciphner  ses 
troupes,  pendant  qu'il  civilisait  ses  sujets.  «Je  sais 
«bien,  dit-il,  que  les  Suédois  nous  battront  long- 
«  temps  ;  mais  à  la  fin  ils  nous  apprendront  eux- 
«  mêmesàlesvaincre.  »  Moscou,  sa  capitale,  fut  dans 
l'épouvante  et  dans  la  désolation  à  la  nouvelle  de 
cette  défaite.  Telle  était  la  fierté  et  lignorance  de  ce 
peuple ,  qu'ils  crurent  avoir  été  vaincus  par  un  pou- 
voir plus  qu'humain ,  et  que  les  Suédois  étaient  de 
vrais  magiciens.  Cette  opinion  fut  si  générale  que  l'on 
ordonna  à  ce  sujet  des  prières  publiques  à  saint  Ni- 
colas, patron  de  la  Moscovie.  Cette  prière  est  ti^op 
singulière  pour  n^être  pas  rapportée.  La  voici  : 


72  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

«  O  toi.  qui  es  notre  consolateur  perpétuel  dans 
«  toutes  nos  adversités  ,  grand  saint  Nicolas  ,  infini- 
«  ment  puissant ,  par  quel  péché  t'avons-nous  offensé 
«  dans  nos  sacrifices  ,  génuflexions  ,  révérences  ,  et 
«  actions  de  grâces  ,  pour  que  tu  nous  aies  ainsi  aban- 
«  donnés?  Nous  avions  imploré  ton  assistance  contre 
«  ces  terribles  ,  insolents  ,  enragés  ,  épouvantables  , 
«  indomptables  destructeurs ,  lorsque ,  comme  des 
«  lions  et  des  ours  qui  ont  perdu  leurs  petits ,  ils  nous 
«  ont  attaqués  ,  effrayés ,  blessés ,  tués  par  milliers , 
«  nous  qui  sommes  ton  peuple.  Comme  il  est  impos- 
er sible  que  cela  soit  arrivé  sans  sortilège  et  enchan- 
«  tement ,  nous  te  supplions ,  ô  grand  saint  Nicolas  , 
«  d'être  notre  champion  et  notre  porte-étendard ,  de 
<(  nous  délivrer  de  cette  foule  de  sorciers ,  et  de  les 
a  chasser  bien  loin  de  nos  frontières  avec  la  récom- 
«  pense  qui  leur  est  due.  » 

Tandis  que  les  Russes  se  plaignaient  à  saint  Nicolas 
de  leur  défaite,  Charles  XII  fesait  rendre  grâces  à 
Dieu,  et  se  préparait  à  de  nouvelles  victoires. 

Le  roi  de  Pologne  s'attendit  bien  que  son  ennemi , 
vainqueur  dès  Danois  et  des  Moscovites ,  viendrait 
bientôt  fondre  sur  lui.  Il  se  ligua  plus  étroitement  que 
jamais  avec  le  czar.  Ces  deux  princes  convinrent  d'une 
entrevue  pour  prendre  leurs  mesures  de  concert.  Ils 
se  virent  à  Birzen ,  petite  ville  de  Lithuanie ,  sans  au- 
cune de  ces  formalités  qui  ne  servent  qu'à  retarder  les 
affaires ,  et  qui  ne  convenaient  ni  à  leur  situation  ni 
à  leur  humeur.  Les  princes  du  Nord  se  voient  avec 
ime  familiarité  qui  n'est  point  encore  établie  dans  le 
iûidi  de  l'Europe,  Pierre  et  Auguste  passèrent  quinze 


LIVRE  seco:nd.  -jJ 

jours  ensemble  dans  des  plaisirs  qui  allèrent  jusqu'à 
l'excès  ;  car  le  czar,  qui  voulait  réformer  sa  nation,  ne 
put  jamais  corriger  dans  lui-même  son  penchant  dan- 
gereux pour  la  débauche. 

Le  roi  de  Pologne  s'engagea  à  fournir  au  czar  cin- 
quante mille  hommes  de  troupes  allemandes ,  qu'on 
devait  acheter  de  divers  princes  ,  et  que  le  czar  devait 
soudoyer.  Celui-ci,  de  son  côté,  devait  envoyer  cin- 
quante mille  Russes  en  Pologne ,  pour  y  apprendre 
l'art  de  la  guerre ,  et  promettait  de  paver  au  roi  Au- 
guste trois  millions  de  rixdales  en  deux  ans.  Ce  traité , 
s'il  eût  été  exécuté ,  eût  pu  être  fatal  au  roi  de  Suéde  ; 
c'était  un  moyen  prompt  et  sûr  d'aguerrir  les  Mosco- 
vites ;  c'était  peut-être  forger  des  fers  à  une  partie  de 
l'Europe. 

Charles  XII  se  mit  en  devoir  d'empêcher  le  roi  de 
Pologne  de  recueillir  le  fruit  de  cette  ligue.  Après  avoir 
passé  l'hiver  auprès  de  Narva ,  il  parut  en  Livonie  au- 
près de  cette  même  ville  de  Pii ga  quele  roi  Auguste  avait 
assiégée  inutilement.  Les  troupes  saxonnes  étaient 
postées  le  long  de  la  rivière  de  Duina  ,  qui  est  fort 
large  en  cet  endroit  :  il  fallait  disputer  le  passage  à 
Charles ,  qui  était  à  l'autre  bord  du  fleuve.  Les  Saxons 
n'étaient  pas  commandés  par  leur  prince,  alors  ma- 
lade ;  mais  ils  avaient  à  leur  tête  le  maréchal  Stenau  , 
qui  fesait  les  fonctions  de  général  :  sous  lui  comman- 
daient le  prince  Ferdinand  duc  de  Courlande ,  et  ce 
même  Patkul ,  qui  défendait  sa  patrie  contre  Charles 
XII ,  l'épée  àla  main ,  après  en  avoir  soutenu  les  droits 
par  la  plume  ,  au  péril  de  sa  vie,  contre  Charles  XI. 
Le  roi  de  Suéde  avait  fait  construire  de  grands  bateaux 


74  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

d'une  invention  nouvelle  ,  dont  les  bords ,  beaucoup 
plus  hauts  qu'à  l'ordinaire ,  pouvaient  se  lever  et  se 
baisser  comme  des  ponts-levis.  En  se  levant,  ils  cou- 
vraient les  troupes  qu'ils  portaient;  en  se  baissant ,  ils 
servaient  de  pont  pour  le  débarquement.  11  mit  encore 
en  usage  un  autre  artifice.  Ayant  remarqué  que  le  vent 
soufflait  du  nord  où  il  était ,  au  sud  oii  étaient  campés 
les  ennemis  ,  il  fît  mettre  le  feu  à  quantité  de  paille 
mouillée ,  dont  la  fumée  épaisse ,  se  répandant  sur  la 
rivière ,  dérobait  aux  Saxons  la  vue  de  ses  troupes  et 
de  ce  qu'il  allait  faire.  A  la  faveur  de  ce  nuage ,  il  fit 
avancer  des  barques  remplies  de  cette  même  paille 
fumante  ;  de  sorte  que  le  nuage  grossissant  toujours  , 
et  chassé  par  le  vent  dans  les  yeux  des  ennemis ,  les 
mettait  dans  l'impossibilité  de  savoir  si  le  roi  passait 
ou  non.  Cependant  il  conduisait  seul  l'exécution  de 
son  stratagème.  Étant  déjà  au  milieu  de  la  rivière  : 
«  Hé  bien,  dit -il  au  général  Renschild  ,  la  Duina  ne 
«  sera  pas  plus  méchante  que  la  mer  de  Copenhague  ; 
«  croyez-moi,  général,  nous  les  battrons.  »  Il  arriva 
en  un  quart  d'heure  à  l'autre  bord ,  et  fut  mortifié  de 
ne  sauter  à  terre  que  le  quatrième.  Il  fait  aussitôt  dé- 
barquer son  canon ,  et  forme  sa  bataille ,  sans  que  les 
ennemis ,  offusqués  de  la  fumée,  puissent  s'y  opposer 
que  par  quelques  coups  tirés  au  hasard.  Le  vent  ayant 
dissipé  ce  brouillard ,  les  Saxons  virent  le  roi  de  Suéde 
marchant  déjà  à  eux. 

Le  maréchal  Stenau  ne  perdit  pas  un  moment  :  à 
peine  aperçut-il  les  Suédois ,  qu'il  fondit  sur  eux  avec 
la  meilleure  partie  de  sa  cavalerie.  Le  choc  violent  de 
cette  troupe,  tombant  sur  les  Suédois  dans  1  instant 


LIVRE  SECOND.  -y  5 

qu'ils  formaient  leurs  bataillons ,  les  mit  en  désordre. 
Ils  s'ouvrirent;  ils  furent  rompus  et  poursuivis  jus- 
que dans  la  rivière.  Le  roi  de  Suéde  les  rallia ,  le  mo- 
ment d'après  ,  au  milieu  de  Tcau ,  aussi  aisément  que 
s'il  eût  fait  une  revue.  Alors  S(  s  soldats ,  marchant  plus 
serrés  qu'auparavant,  repoussèrent  le  maréchal  Ste- 
nau ,  et  s'avancèrent  dans  la  plaine.  Stenau  sentit  que 
ses  troupes  étaient  étonnées  :  il  les  fit  retirer,  en  ha- 
bile homme ,  dans  un  lieu  sec ,  flanqué  d'un  marais  et 
d'un  bois  où  était  son  artillerie.  L'avantage  du  terrain , 
et  le  temps  qu'il  avait  donné  aux  Saxons  de  revenir  de 
leur  première  surprise ,  leur  rendit  tout  leur  courage. 
Charles  ne  balança  pas  à  les  attaquer  :  il  avait  avec  lui 
quinze  mille  hommes  :  Stenau  et  le  duc  deCourlande 
environ  douze  mille ,  n'ayant  pour  toute  artillerie 
qu'un  canon  de  fer  sans  affût.  La  bataille  fut  rude  et 
sanglante  :  Le  duc  eut  deux  chevaux  tués  sous  lui  :  il 
pénétra  trois  fois  au  miliçu  de  la  garde  du  roi  ;  mais 
enfin ,  ayant  été  renversé  de  son  cheval  d'un  coup  de 
crosse  de  mousquet ,  le  désordre  se  mit  dans  son  ar- 
mée ,  qui  ne  disputa  plus  la  victoire.  Ses  cuirassiers  le 
retirèrent  avec  peine ,  tout  froissé,  et  à  demi  mort,  du 
milieu  de  la  mêlée ,  et  de  dessous  les  chevaux  qui  le 
foulaient  aux  pieds. 

Le  roi  de  Suéde ,  après  sa  victoire ,  court  à  Mittau , 
capitale  de  la  Courlande.  Toutes  les  villes  de  ce  duché 
se  rendent  à  lui  à  discrétion  :  c'était  un  voyage  plu- 
tôt qu'une  conquête.  Il  passa  sans  s'arrêter  en  Lithua- 
nie ,  soumettant  tout  sur  son  passage.  Il  sentit  une  sa- 
tisfaction flatteuse,  et  il  l'avoua  lui-même,  quand  il 
entra  en  vainqueur  dans  cette  ville  de  Birzen ,  où  le 


•y6  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

roi  de  Pologne  et  le  czar  avaient  conspiré  sa  ruine 

quelques  mois  auparavant. 

Ce  fut  dans  cette  place  qu'il  conçut  le  dessein  de  dé- 
trôner le  roi  de  Pologne  par  les  mains  des  Polonais 
mêmes.  Là,  étant  un  jour  à  table,  tout  occupé  de 
cette  entreprise  ,  et  observant  sa*  sobriété  extrême  , 
dans  un  silence  profond  ,  paraissant  comme  enseveli 
dans  ses  grandes  idées ,  un  colonel  allemand  qui  as- 
sistait à  son  dîner,  dit  assez  haut  pour  être  entendu , 
que  les  repas  que  le  czar  et  le  roi  de  Pologne  avaient 
faits  au  même  endroit  étaient  un  peu  différents  de 
ceux  de  sa  majesté.  «  Oui ,  dit  le  roi  en  se  levant ,  et 
«  j'en  troublerai  plus  aisément  leur  digestion.  »  En  ef- 
fet ,  mêlant  alors  un  peu  de  politique  à  la  force  de  ses 
armes ,  il  ne  tarda  pas  à  prépai-er  l'événement  qu'il 
méditait. 

La  Pologne,  cette  partie  de  l'ancienne  Sarmatie,  est 
un  peu  plus  grande  que  la,  France  ,  moins  peuplée 
qu'elle ,  mais  plus  que  la  Suéde.  Ses  peuples  ne  sont 
chrétiens  que  depuis  environ  sept  cent  cinquante  ans. 
C'est  une  chose  singulière,  que  la  langue  des  Romains, 
qui  n'ont  jamais  pénétré  dans  ces  climats ,  ne  se  parle 
aujourd'hui  communément  qu'en  Pologne;  tout  y  parle 
latin ,  jusqu'aux  domestiques.  Ce  grand  pays  est  très 
fertile  ;  mais  les  peuples  n'en  sont  que  moins  indus- 
trieux'^. Les  ouvriers  et  les  marchands  qu'on  voit  en 
Pologne  sont  des  Écossais  ,  des  Français ,  surtout  des 
Juifs.  Ils  y  ont  près  de  trois  cents  synagogues;  et  à 
force  de  multiplier,  ils  en  seront  chassés  comme  ils 
l'ont  été  d'Espagne.  Ils  achètent  à  vil  prix  les  blés,  les 

^  Copie  par  le  P.  Barre,  tome  IX. 


LIVRE  SECOND.  -y  y 

bestiaux ,  les  denrées  du  pays ,  Us  trafiquent  à  Dant- 
zick  et  en  Allemagne,  et  vendent  chèrement  aux  nobles 
de  quoi  satisfaire  l'espèce  de  luxe  qu'ils  connaissent 
et  qu'ils  aiment.  Ainsi  ce  pays  ,  arrosé  des  plus  belles 
rivières ,  riche  en  pâturages  ,  en  mines  de  sel,  et  cou- 
vert de  moissons ,  reste  pauvre  malgré  son  abondance, 
parceque  le  peuple  est  esclave ,  et  que  la  noblesse  est 
fière  et  oisive. 

Soti  gouvernement  est  la  plus  6dèle  image  de  Fan- 
cien  gouvernement  celte  et  gothique ,  corrigé  ou  altéré 
partout  ailleurs.  C'est  le  seul  état  qui  ait  conservé  le 
nom  de  république  avec  la  dignité  royale. 

Chaque  gentilhomme  a  le  droit  de  donner  sa  voix 
dans  l'élection  d'un  roi ,  et  de  pouvoir  l'être  lui-même. 
Ce  plus  beau  des  droits  est  joint  au  plus  grand  des 
abus  :  le  trône  est  presque  toujours  à  l'enchère  ;  et 
comme  un  Polonais  est  rarepaent  assez  riche  pour  l'a- 
cheter, il  a  été  vendu  souvent  aux  étrangers.  La  no- 
blesse et  le  clergé  défendent  leur  liberté  contre  leur 
roi ,  et  l'ôtent  au  reste  de  la  nation.  Tout  le  peuple  y 
est  esclave,  tant  la  destinée  des  hommes  est  que  le 
plus  grand  nombre  soit  partout,  de  façon  ou  d'autre, 
subjugué  par  le  plus  petitJ  Là  le  paysan  ne  sème  point 
pour  lui,  mais  pour  des  seigneurs  à  qui  lui,  son 
champ ,  et  le  travail  de  ses  mains ,  appartiennent ,  et 
qui  peuvent  le  vendre  et  l'égorger  avec  le  bétail  de  la 
terre.  Tout  ce  qui  est  gentilhomme  ne  dépend  que  de 
soi.  Il  faut ,  pour  le  juger  dans  une  affaire  criminelle , 
une  assemblée  entière  de  la  nation  :  il  ne  peut  être  ar- 
rêté qu'après  avoir  été  condamné  ;  ainsi  il  n'est  pres- 
que jamais  puni.  Il  y  en  a  beaucoup  de  pauvres;  ceux- 


78  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

là  se  mettent  au  service  des  plus  puissants ,  en  reçoi- 
vent un  salaire,  font  les  fonctions  les  plus  basses.  Ils 
aiment  mieux  servir  leurs  égaux  que  de  s'enrichir  par 
le  commerce  ;  et ,  en  pansant  les  chevaux  de  leurs 
maîtres  ,  ils  se  donnent  le  titre,  d'électeurs  des  rois  et 
de  destructeurs  des  tyrans. 

Qui  verrait  un  roi  de  Pologne  dans  la  pompe  de  sa 
majesté  royale  ,  le  croirait  le  prince  le  plus  absolu  de 
l'Europe  ;  c'est  cependant  celui  qui  l'est  le  moins.  Les 
Polonais  font  réellement  avec  lui  ce  contrat  qu'on 
suppose  chez  d'autres  nations  entre  le  souverain  et 
les  sujets.  Le  roi  de  Pologne ,  à  son  sacre  même ,  et  en 
jurant  les  pacta  conventa  ,  dispense  ses  sujets  du  ser- 
ment d'obéissance ,  en  cas  qu'il  viole  les  lois  de  la  ré- 
publique. 

Il  nomme  à  toutes  les  charges,  et  confère  tous  les 
honneurs.  Rien  n'est  héréditaire  en  Pologne ,  que  les 
terres  et  le  rang  de  noble.  Le  fils  d'un  palatin  et  celui 
du  roi  n'ont  nul  droit  aux  dignités  de  leur  père;  mais 
il  y  a  cette  grande  différence  entre  le  roi  et  la  répu- 
blique ,  qu'il  ne  peut  ôter  aucune  charge  après  l'avoir 
donnée ,  et  que  la  république  a  le  droit  de  lui  ôter  la 
couronne  s'il  transgressait  les  lois  de  l'état. 

La  noblesse ,  jalouse  de  sa  liberté,  vend  souvent  ses 
suffrages  ,  et  rarement  ses  affections.  A  peine  ont- ils 
élu  un  roi ,  qu'ils  craignent  son  ambition ,  et  lui  op* 
posent  leurs  cabales.  Les  grands  qu'il  a  faits ,  et  qu'il 
ne  peut  défaire ,  deviennent  souvent  ses  ennemis ,  au 
lieu  de  rester  ses  créatures.  Ceux  qui  sont  attachés  à 
la  cour  sont  l'objet  de  la  haine  du  reste  de  la  noblesse  : 
ce  qui  forme  toujours  deux  partis  ;  division  inévitable , 


LIVRE  SECOND.  -^9 

et  même  nécessaire ,  dans  des  pays  où  l'on  veut  avoir 
des  rois ,  et  conserver  sa  liberté. 

Ce  qui  concerne  la  nation  est  réglé  dans  les  états- 
généraux  qu'on  appelle  diètes.  Ces  états  sont  compo- 
sés du  corps  du  sénat  et  de  plusieurs  gentilshommes  ; 
les  sénateurs  sont  les  palatins  et  les  évéques  :  le  se- 
cond ordre  est  composé  des  députés  des  diètes  par- 
ticulières de  chaque  palatinat.  A  ces  grandes  assem- 
blées préside  l'archevêque  de  Gnesne  ,  primat  de  Po- 
logne ,  vicaire  du  royaume  dans  les  interrègnes  ,  et  la 
première  personne  de  l'état  après  le  roi.  Rarement  y 
a-t-il  en  Pologne  un  autre  cardinal  que  lui ,  parceque 
la  pourpre  romaine  ne  donnant  aucune  préséance 
dans  le  sénat ,  un  évêque  qui  serait  cardinal  serait 
obligé  ou  de  s'asseoir  à  son  rang  de  sénateur,  ou  de 
renoncer  aux  droits  solides  de  la  dignité  qu'il  a  dans 
sa  patrie,  pour  soutenir  les  prétentions  d'un  honneur 
étranger. 

Ces  diètes  se  doivent  tenir,  par  les  lois  du  royaume, 
alternativement  en  Pologne  et  en  Lithuanie.  Les  dé- 
putés y  décident  souvent  leurs  affaires  le  sabre  à  la 
main ,  comme  les  anciens  Sarmates  ,  dont  ils  sont  des- 
cendus ,  et  quelquefois  même  au  milieu  de  l'ivresse , 
vice  que  les  Sarmates  ignoraient.  Chaque  gentilhomme 
député  à  ces  états-généraux  jouit  du  droit  qu'avaient 
à  Rome  les  tribuns  du  peuple ,  de  s'opposer  aux  lois 
du  sénat.  Un  seul  gentilhomme  qui  dit  je  proteste ,  ar- 
rête par  ce  mot  seul  les  résolutions  unanimes  de  tout 
le  reste  ;  et  s'il  part  de  l'endroit  où  se  tient  la  diète  ,  il 
faut  alors  qu'elle  se  sépare. 

On  apporte  aux  désordres  qui  naissent  de  cette  loi 


8o  HISTOIRE  DE  CHAELES  XII. 

un  remède  plus  dangereux  encore.  La  Pologne  est  ra- 
rement sans  deux  factions.  L'unanimité  dans  les  diètes 
étant  alors  impossible,  chaque  parti  forme  des  con- 
fédérations ,  dans  lesquelles  on  décide  à  la  pluralité 
des  voix ,  sans  avoir  égard  aux  protestations  du  plus 
petit  nombre.  Ces  assemblées ,  illégitimes  selon  les 
lois ,  mais  autorisées  par  Tusage ,  se  font  au  nom  du 
roi,  quoique  souvent  contre  son  consentement  et  contre 
ses  intérêts  ;  à  peu  près  comme  la  ligue  se  servait  en 
France  du  nom  de  Henri  III  pour  l'accabler  ;  et  comme 
en  Angleterre  le  parlement ,  qui  fit  mourir  Charles  P^ 
sur  un  échafaud,  commença  par  mettre  le  nom  de  ce 
prince  à  la  tète  de  toutes  les  résolutions  qu'il  prenait 
pour  le  perdre.  Lorsque  les  troubles  sont  finis,  alors 
c'est  aux  diètes  générales  à  confirmer  ou  à  casser  les 
actes  de  ces  confédérations.  Une  diète  même  peut 
changer  tout  ce  qu'a  fait  la  précédente ,  par  la  même 
raison  que  dans  les  états  monarchiques  un  roi  peut 
ab.olir  les  lois  de  son  prédécesseur,  et  les  siennes 
propres. 

La  noblesse ,  qui  fait  les  lois  de  la  république ,  en 
fait  aussi  la  force.  Elle  monte  à  cheval  dans  les  grandes 
occasions ,  et  peut  composer  un  corps  de  plus  de  cent 
mille  hommes.  Cette  grande  armée,  nommée  pospo- 
lite,  se  meut  difficilement,  et  se  gouverne  mal  :  la  dif- 
ficulté des  vivres  et  des  fourrages  la  met  dans  l'impuis- 
sance de  subsister  long- temps  assemblée.  La  disci- 
pline^ la  subordination  ,  l'expérience ,  lui  manquent  ; 
mais  l'amour  de  la  liberté  qui  l'anime  la  rend  toujours 
formidable. 

On  peut  la  vaincre  ou  la  dissiper,  ou  la  tenir  même 


LIVRE  SECO^'D.  8f 

pour  un  temps  dans  l'esclavage  ;  mais  elle  secoue  bieji- 
tôt  le  joug:  ils  se  comparent  eux-mêmes  aux  roseaux 
que  la  tempête  couche  par  terre,  et  qui  se  relèvent 
dès  que  le  vent  ne  souffle  plus.  C'est  pour  cette  raison 
qu'ils  n'ont  point  de  places  de  guerre  ;  ils  veulent  être 
les  seuls  remparts  de  leur  république;  ils  ne  souffrent 
jamais  que  leur  roi  bâtisse  des  forteresses,  de  peur 
qu'il  ne  s'en  serve ,  moins  pour  les  défendre  que  pour 
les  opprimer.  Leur  pays  est  tout  ouvert,  à  la  réserve 
de  deux  ou  trois  places  frontières.  Que  si  dans  leurs 
guerres  ,  ou  civiles  ou  étrangères  ,  ils  s'obstinent  à 
soutenir  chez  eux  quelque  siège ,  il  faut  faire  à  la 
hâte  des  fortifications  de  terre,  réparer  de  vieilles 
murailles  à  demi  ruinées ,  élargir  des  fossés  presque 
comblés  ;  et  la  ville  est  prise  avant  que  les  retranche- 
ments soient  achevés. 

La  pospolite  n'est  pas  toujours  à  cheval  pour  gar- 
der le  pays;  elle  n'y  monte  que  par  l'ordre  des  diètes , 
ou  même  quelquefois  sur  le  simple  ordre  du  roi ,  dans 
les  dangers  extrêmes. 

La  garde  ordinaire  de  la  Pologne  est  une  armée 
qui  doit  toujours  subsister  aux  dépens  de  la  répu- 
blique. Elle  est  composée  de  deux  corps  sous  deux 
grands  généraux  différents.  Le  premier  corps  est  celui 
de  la  Pologne^  et  doit  être  de  trente-six  mille  hommes  : 
le  second,  au  nombre  de  douze  mille,  est  celui  de 
Lithuanie.  Les  deux  grands  généraux  sont  indépen- 
dants l'un  de  l'autre  :  quoique  nommés  par  le  roi ,  ils 
ne  rendent  jamais  compte  de  leurs  opérations  qu  à  la 
république,  et  ont  une  autorité  suprême  sur  leurs 
troupes.  Les  colonols  sont  les  maîtres  absolus  de  leurs 

CHAULES  XII.  <• 


82  HISTOIRE  DE  CHAULES  XII. 

régiments;  c  est  à  eux  à  les  faire  subsister  comme  ils 
peuvent,  et  à  leur  payer  leur  solde.  Mais  étant  rare- 
ment payés  eux-mêmes ,  ils  désolent  le  pays,  et  rui- 
nent les  laboureurs  pour  satisfaire  leur  avidité  et  celle 
de  leurs  soldats  ".  Les  seigneurs  polonais  paraissent 
dans  ces  armées  avec  plus  de  magnificence  que  dans 
les  villes;  leurs  tentes  sont  plus  belles  que  leurs  mai- 
sons. La  cavalerie,  qui  fait  les  deux  tiers  de  Tarmée, 
est  presque  toute  composée  de  gentilshommes  :  elle 
est  remarquable  par  la  beauté  des  chevaux ,  et  par 
la  richesse  des  habillements  et  des  harnais. 

Les  gendarmes  surtout ,  que  l'on  distingue  en  hous- 
sards  et  pancernes  *,  ne  marchent  qu  accompagnés 
de  plusieurs  valets,  qui  leur  tiennent  des  chevaux  de 
main,  ornés  de  brides  à  plaques  et  clous  d'argent, 
de  selles  brodées,  d'arçons,  d'étriers  dorés,  et  quel- 
quefois d'argent  massif,  avec  de  grandes  housses  traî- 
nantes, à  la  manière  des  Turcs,  dont  les  Polonais 
imitent  autant  qu'ils  peuvent  la  magnificence. 

Autant  cette  cavalerie  est  parée  et  superbe,  autant 
l'infanterie  était  alors  délabrée,  mal  vêtue,  mal  ar- 
mée, sans  habits  d'ordonnance  ni  rien  d'uniforme. 
C'est  ainsi  du  moins  qu'elle  fut  jusque  vers  1 7  lo.  Ces 
fantassins,  qui  ressemblent  à  des  Tar  tares  vagabonds, 
supportent  avec  une  étonnante  fermeté  la  faim,  le 
froid,  la  fatigue,  et  tout  le  poids  de  la  guen^e. 

On  voit  encore  dans  les  soldats  polonais  le  carac- 
tère des  anciens  Sarmates ,  leurs  ancêtres  ;  aussi  peu 

*  Morceau  copié  par  le  P.  Barre. 

*  Item.  On  n'en  citera  pas  davantage;  c'est  trop  d'ennui  pour 
Vcditeur. 


LIVRE  SECOND.  83 

de  discipline,  la  même  fureur  à  attaquer,  la  même, 
promptitude  à  fuir  et  à  revenir  au  combat,  le  même 
acharnement  dans  le  carna^^e  quand  ils  sont  vain- 
queurs. 

Le  roi  de  Pologne  s'était  flatté  d'abord  que  dans  le 
besoin  ces  deux  armées  combattraient  en  sa  faveur, 
que  la  pospolite  polonaise  s'armerait  à  ses  ordres ,  et 
que  toutes  ces  forces,  jointes  aux  Saxons  ses  sujets, 
et  aux  Moscovites  ses  alliés,  composeraient  une  mul- 
titude devant  qui  le  petit  nombre  des  Suédois  n'ose- 
rait paraître.  Il  se  vit  presque  tout-à-coup  privé  de 
ces  secours  par  les  soins  mêmes  qu'il  avait  pris  pour 
les  avoir  tous  à-la-fois. 

Accoutumé  dans  ses  pays  héréditaires  au  pouvoir 
absolu,  il  crut  trop  peut-être  qu'il  pourrait  gouverner 
la  Pologne  comme  la  Saxe.  Le  commencement  de 
son  régne  fit  des  mécontents  ;  ses  premières  démarches 
irritèrent  le  parti  qui  s'était  opposé  à  son  élection ,  et 
aliénèrent  presque  tout  le  reste.  La  Pologne  murmura 
de  voir  ses  villes  remplies  de  garnisons  saxonnes ,  et 
ses  frontières  de  troupes.  Cette  nation,  bien  plus  ja- 
louse de  maintenir  sa  liberté  qu'empressée  à  attaquer 
ses  voisins ,  ne  regarda  point  la  guerre  du  roi  Auguste 
contre  la  Suéde,  et  l'irruption  en  Livonie,  comme 
une  entreprise  avantageuse  à  la  république.  On  trompe 

difficilement  une  nation  libre  sur  ses  vrais  intérêts. 

* 

Les  Polonais  sentaient  que  si  cette  guerre  entreprise 
sans  leur  consentement  était  malheureuse ,  leur  pays , 
ouvert  de  tous  côtés,  serait  en  proie  au  roi  de  Suéde; 
et  que  si  elle  était  heureuse,  ils  seraient  subjugués 
par  leur  roi  même,  qui,  maître  alors  de  la  Livonie, 

6. 


84  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

comme  de  la  Saxe,  enclaverait  la  Pologne  entre  ces 
deux  pays.  Dans  cette  alternative,  on  d'être  esclaves 
du  roi  qu  ils  avaient  élu ,  ou  d'être  ravagés  par  Char- 
les XII  justement  outragé,  ils  ne  formèrent  qu'un  cri 
contre  la  guerre  ,  qu'ils  crurent  déclarée  à  eux-mêmes 
plus  qu  à  la  Suéde.  Ils  regardèrent  les  Saxons  et  les 
Moscovites  comme  les  instruments  de  leurs  chaînes. 
Bientôt,  voyant  que  le  roi  de  Suéde  avait  renversé 
tout  ce  qui  était  sur  son  passage,  et  s'avançait  avec 
une  armée  victorieuse  au  cœur  de  la  Lithuanie,  ils 
éclatèrent  contre  leur  souverain  avec  d'autant  plus  de 
liberté  qu  il  était  malheureux. 

Deux  partis  divisaient  alors  la  Lithuanie ,  celui  des 
princes  Sapieha,  et  celui  d'Oginski.  Ces  deux  factions 
avaient  commencé  par  des  querelles  particulières  dé- 
générées en  guerre  civile.  Le  roi  de  Suéde  s'attacha 
les  princes  Sapieha  ;  et  Oginski ,  mal  secouru  par  les 
Saxons,  vit  son  parti  presque  anéanti.  L'armée  li- 
thuanienne, que  ces  troubles  et  le  défaut  d'argent  ré- 
duisaient à  un  petit  nombre,  était  en  partie  dispersée 
par  le  vainqueur.  Le  peu  qui  tenait  pour  le  roi  de  Po- 
logne était  séparé  en  petits  corps  de  troupes  fugitives , 
qui  erraient  dans  la  campagne  et  subsistaient  de  ra- 
pines. Auguste  ne  Vovait  en  Lithuanie  que  de  l'im- 
puissance dans  son  parti,  de  la  haine  dans  ses  sujets, 
et  une  armée  ennemie  conduite  par  un  jeune  roi  ou- 
tragé, victorieux,  et  implacable. 

Il  y  avait  à  la  vérité  en  Pologne  une  armée;  mais 
au  lieu  d'être  de  trentcrsix  mille  hommes ,  nombre 
prescrit  par  les  lois,  elle  n'était  pas  de  dix-huit  mille. 
Non  seulement  elle  était  mal  payée  et  mal  armée ,  mais 


LIVRE  SECOND.  85 

ses  généraux  ne  savaient  encore  quel  parti  prendre. 

La  ressource  du  roi  était  d'ordonner  à  la  noblesse 
de  le  suivre  ;  mais  il  n'osait  s'exposer  à  un  refus  qui 
eût  trop  découvert  et  par  conséquent  augmenté  sa 
faiblesse. 

Dans  cet  état  de  trouble  et  d'incertitude,  tous  les 
palatinats  du  royaume  demandaient  au  roi  une  diète  : 
de  même  qu'en  Angleterre,  dans  les  temps  difficiles, 
tous  les  corps  de  letat  présentent  des  adresses  au 
roi,  pour  le  prier  de  convoquer  un  parlement.  x\u- 
guste  avait  plus  besoin  d'une  armée  que  d'une  diète, 
où  les  actions  des  rois  sont  pesées.  Il  fallut  bien  ce- 
pendant qu'il  la  convoquât,  pour  ne  point  aigrir  la 
nation  sans  retour.  Elle  fut  donc  indiquée  à  Varsovie 
pour  le  2  de  décembre  de  l'année  1701.  Il  s'aperçut 
bientôt  que  Charles  XII  avait  pour  le  moins  autant  de 
pouvoir  que  lui  dans  cette  assemblée.  Ceux  qui  te- 
naient pour  les  Sapieha,  les  Lubomirski,  et  leurs 
amis',  le  palatin  Leczinski,  trésorier  delà  couronne, 
qui  devait  sa  fortune  au  roi  Auguste,  et  surtout  les 
partisans  des  princes  Sobieski,  étaient  tous  secrète- 
ment attachés  au  roi  de  Suéde. 

Le  plus  considérable  de  ces  partisans,  et  le  plus 
dangereux  ennemi  qu'eût  le  roi  de  Pologne,  était  le 
cardinal  Radjouski,  archevêque  de  Gnesne,  primat 
du  royaume ,  et  président  de  la  diète.  C'était  un  homme 
plein  d'artifice  et  d'obscurité  dans  sa  conduite ,  entiè- 
rement gouverné  par  une  femme  ambitieuse ,  que  les 
Suédois  appelaient  madame  Ici  cardinale,  laquelle  ne 
cessait  de  le  pousser  à  l'intrigue  et  à  la  faction.  Le  roi 
Jean  Sobieski,  prédécesseur  d'Auguste,  l'avait  d'à- 


S6  HISTOJfiE  DE  CHARLES  XII. 

bord  fait  évêque  de  Vaimie,  et  vice-chancelier  du 
royaume.  Radjouski,  n'étant  encore  qu'évêque,  ob- 
tint le  cardinalat  par  la  faveur  du  même  roi.  Cette 
dignité  lui  ouvrit  bientôt  le  chemin  à  celle  de  primat; 
ainsi,  réunissant  dans  sa  personne  tout  ce  qui  impose 
aux  hommes ,  il  était  en  état  d'entreprendre  beaucoup 
impunément. 

Il  essaya  son  crédit  après  la  mort  de  Jean  pour 
mettre  le  prince  Jacques  Sobieski  sur  le  trône;  mais 
le  torrent  de  la  haine  qu'on  portait  au  père,  tout 
grand  homme  qu'il  était ,  en  écarta  le  fds.  Le  cardinal 
primat  se  joignit  alors  à  l'abbé  de  Polignac,  ambassa- 
deur de  France,  pour  donner  la  couronne  au  prince 
de  Conti,  qui  en  effet  fut  élu.  Mais  l'argent  et  les 
troupes  de  Saxe  triomphèrent  de  ses  négociations.  Il 
se  laissa  enfin  entraîner  au  parti  qui  couronna  féiec- 
teur  de  Saxe ,  et  attendit  avec  patience  l'occasion  de 
mettre  la  division  entre  la  nation  et  ce  nouveau  roi. 

Les  victoires  de  Charles  XII,  protecteur  du  prince 
Jacques  Sobieski,  la  guerre  civile  de  Lithuanie,  le 
soulèvement  général  de  tous  les  esprits  contre  le  roi 
Auguste  ,  firent  croire  au  cardinal  primat  que  le 
temps  était  arrivé  où  il  pourrait  renvoyer  Auguste  en 
Saxe,  et  ouvrir  au  fils  du  roi  Jean  le  chemin  du  trôîi«. 
Ce  prince ,  autrefois  l'objet  innocent  de  la  haine  des 
Polonais,  commençait  à  devenir  leurs  délices  depuis 
que  le  roi  Auguste  était  haï;  mais  il  n  osait  concevoir 
alors  l'idée  d'une  si  grande  révolution;  et  cependant 
le  cardinal  en  jetait  insensiblement  les  fondements. 

D'abord  il  sembla  vouloir  réconcilier  le  roi  avec  la 
répubhque.  Il  envoya  des  lettres  circulaires,  dictées 


LIVRE  SECOND.  87 

en  apparence  par  l'esprit  de  concorde  et  par  la  cha- 
rité, pièges  usés  et  connus,  mais  où  les  hommes  sont 
toujours  pris.  Il  écrivit  au  roi  de  Suéde  une  lettre  tou- 
chante, le  conjurant,  au  nom  de  celui  que  tous  les 
chrétiens  adorent  également ,  de  donner  la  paix  à  la 
Pologne  et  à  son  roi.  Charles  XII  répondit  aux  inten- 
tions du  cardinal  plus  qu'à  ses  paroles.  Cependant  il 
restait  dans  le  grand  duché  de  Lithuanie  avec  son  ar- 
mée victorieuse ,  déclarant  qu'il  ne  voulait  point  trou- 
bler la  diète;  qu'il  fesait  la  guerre  à  Auguste  et  aux 
Saxons,  non  aux  Polonais;  et  que,  loin  d'attaquer  la 
république,  il  venait  la  tirer  d^oppression.  Ces  lettres 
et  ces  réponses  étaient  pour  le  public.  Des  émissaires 
qui  allaient  et  venaient  continuellement  de  la  part  du 
cardinal  au  comte  Piper,  et  des  assemblées  secrètes 
chez  ce  prélat ,  étaient  les  ressorts  qui  fesaient  mou- 
voir la  diète  :  elle  proposa  d'envoyer  une  ambassade 
à  Charles  Xll ,  et  demanda  unanimement  au  roi  qu'il 
n'appelât  plus  les  Moscovites  sur  les  frontières,  ei 
qu'il  renvoyât  ses  troupes  saxonnes. 

La  mauvaise  fortune  d'Auguste  avait  déjà  fait  ce 
que  la  diète  exigeait  de  lui.  La  ligue  conclue  secrète- 
ment à  Birzen  avec  le  Moscovite  était  devenue  aussi 
inutile  qu'elle  avait  paru  d'abord  formidable.  Il  était 
bien  éloigné  de  pouvoir  envoyer  au  czar  les  cinquante 
mille  Allemands  qu'il  avait  promis  de  faire  lever  dans 
l'empire.  Le  czar  même,  dangereux  voisin  de  la  Po- 
logne ,  ne  se  pressait  pas  de  secourir  alors  de  toutes 
ses  forces  un  royaume  divisé,  dont  il  espérait  recueil- 
lir quelques  dépouilles.  Il  se  contenta  d'envoyer  dans 
la  Lithuanie  vingt  mille  Moscovites,  qui  y  firent  plus 


88  hlstoirp:  de  cuarles  xii. 

de  mal  que  les  Suédois  ;  fuyant  partout  devant  le  vain- 
queur, et  ravageant  les  terres  des  Polonais,  jusqu'à 
ce  que,  poursuivis  par  les  généraux  suédois,  et  ne 
trouvant  plus  rien  à  piller,  ils  s'en  retournèrent  par 
troupes  dans  leur  pays.  A  l'égard  des  débris  de  l'ar- 
mée saxonne  battue  à  Riga,  le  roi  Auguste  les  envoya 
hiverner  et  se  recruter  en  Saxe ,  afin  que  ce  sacrifice , 
tout  forcé  qu'il  était,  pût  ramener  à  lui  la  nation  po- 
lonaise irritée. 

Alors  la  guerre  se  changea  en  intrigues.  La  diète 
était  partagée  en  presque  autant  de  factions  qu'il  y 
avait  de  palatins.  Un  jour  les  intérêts  du  roi  Auguste  y 
dominaient,  le  lendemain  ils  y  étaient  proscrits.  Tout 
le  monde  criait  pour  la  liberté  et  la  justice ,  mais  on 
ne  savait  point  ce  que  c'était  que  d'être  libre  et  juste. 
Le  temps  se  perdait  à  cabaler  en  secret  et  à  haranguer 
en  public.  La  diète  ne  savait  ni  ce  qu'elle  voulait,  ni 
ce  qu'elle  devait  faire.  Les  grandes  compagnies  n'ont 
presque  jamais  pris  de  bons  conseils  dans  les  troubles 
civils,  parceque  les  factieux  y  sont  hardis  ,  et  que  les 
gens  de  bien  y  sont  timides  pour  l'ordinaire.  La  diète 
se  sépara  en  tumulte  le  17  février  de  l'année  1702, 
après  trois  mois  de  cabales  et  d'irrésolutions.  Les  sé- 
nateurs ,  qui  sont  les  palatins  et  les  évéques ,  restèrent 
dans  Varsovie.  Le  sénat  de  Pologne  a  le  droit  de  faire 
provisiomiellement  des  lois,  que  rarement  les  diètes 
infirment  ;  ce  corps  moins  nombreux,  accoutumé  aux 
affaires,  fut  bien  moins  tumultueux,  et  décida  plus 
vite. 

Ils  arrêtèrent  qu'on  enverrait  au  roi  de  Suéde  l'am- 
bassade proposée  dans  la  diète,  que  la  pospolite  mon- 


LIVRE  SECOIND.  89 

terait  à  cheval ,  et  se  tiendrait  prête  à  tout  événement  : 
ils  firent  plusieurs  règlements  pour  apaiser  les  trou- 
bles de  Lithuanie,  et  plus  encore  pour  diminuer  l'au- 
torité de  leur  roi ,  quoique  moins  à  craindre  que  celle 
de  Charles. 

Auguste  aima  mieux  alors  recevoir  des  lois  dures 
de  son  vainqueur  que  de  ses  sujets.  Il  se  détermina 
à  demander  la  paix  au  roi  de  Suéde ,  et  voulut  enta- 
mer avec  lui  un  traité  secret.  Il  fallait  cacher  cette 
démarche  au  sénat ,  qu'il  regardait  comme  un  ennemi 
encore  plus  intraitable.  L'affaire  était  délicate;  il  s'en 
reposa  sur  la  comtesse  de  Koënigsmark,  Suédoise 
d  une  grande  naissance ,  à  laquelle  il  était  alors  atta- 
ché. C'est  elle  dont  le  frère  est  connu  par  sa  mort 
malheureuse,  et  dont  le  fds  a  commandé  les  armées 
en  France  avec  tant  de  succès  et  de  gloire.  Cette 
femme,  célèbre  dans  le  monde  par  son  esprit  et  par 
sa  beauté,  était  plus  capable  qu'aucun  ministre  de 
faire  réussir  une  négociation.  De  plus,  comme  elle 
avait  du  bien  dans  les  états  de  Charles  XII ,  et  qu'elle 
avait  été  long-temps  à  sa  cour,  elle  avait  un  prétexte 
plausible  d'aller  trouver  ce  prince.  Elle  vint  donc  au 
camp  des  Suédois  en  Lithuanie  ,  et  s'adressa  d'abord 
au  comte  Piper,  qui  lui  promit  trop  légèrement  une 
audience  de  son  maître.  La  comtesse,  parmi  les  per- 
fections qui  la  rendaient  une  des  plus  aimables  per- 
sonnes de  l'Europe,  avait  le  talent  singulier  de  parler 
les  langues  de  plusieurs  pays  qu'elle  n'avait  jamais 
vus,  avec  autant  de  délicatesse  que  si  elle  y  était  née  ; 
elle  s'amusait  même  quelquefois  à  faire  des  vers  fran- 
çais qu'on  eût  pris  pour  être  d'une  personne  née  à 


ijO  IllSTOIPiE  DE  CHARLES  XII. 

Versailles.  Elle  en  composa  pour  Charles  XII  que 
riiistoire  ne  doit  point  omettre.  Elle  introduisait  les 
dieux  de  la  fable,  qui  tous  louaient  les  différentes 
vertus  de  Charles.  La  pièce  finissait  ainsi  : 

Enfin  chacun  des  dieux,  discourant  à  sa  gloire. 
Le  plaçait  par  avance  au  temple  de  mémoire  : 
Mais  Vénus  ni  Bacchus  n'en  dirent  pas  un  mot. 

Tant  d'esprit  et  d'agréments  étaient  perdus  auprès 
d'un  homme  tel  que  le  roi  de  Suéde.  Il  refusa  constam- 
ment de  la  voir.  Elle  prit  le  parti  de  se  trouver  sur  son 
chemin  dans  les  fréquentes  promenades  qu'il  fesait  à 
cheval.  Effectivement  elle  le  rencontra  un  jour  dans 
un  sentier  fort  étroit  :  elle  descendit  de  carrosse  dès 
qu'elle  l'aperçut  :  le  roi  la  salua  sans  lui  dire  un  seul 
mot ,  tourna  la  bride  de  son  cheval ,  et  s'en  retourna 
dans  l'instant;  de  sorte  que  la  comtesse  de  Koënigs- 
mark  ne  remporta  de  son  voyage  que  la  satisfaction 
de  pouvoir  croire  que  le  roi  de  Suéde  ne  redoutait 
qu'elle. 

Il  fallut  alors  que  le  roi  de  Pologne  se  jetât  dans 
les  bras  du  sénat.  Il  lui  fit  deux  propositions  par  le  pa- 
latin de  Marienbourg  :  l'une  ,  qu'on  lui  laissât  la  dis- 
position de  l'armée  de  la  république  ,  à  laquelle  il 
paierait  de  ses  propres  deniers  deux  quartiers  d'a- 
vance ;  l'autre ,  qu'on  lui  permît  de  faire  revenir  en 
Pologne  douze  mille  Saxons.  Le  cardinal  primat  fit 
une  réponse  aussi  dure  qu'était  le  refus  du  roi  de 
Suéde.  Il  dit  au  palatin  de  Marienbourg,  au  nom  de 
l'assemblée,  «  qu'on  avait  résolu  d'envoyer  à  Char- 
«  les  XII  une  ambassade,  et  qu'il  ne  lui  conseillait 
«  pas  de  faire  venir  les  Saxons,  y 


LIVRE  SECOND.  (ji 

Le  roi ,  dans  cette  extrémité ,  voulut  au  moins  con- 
server les  ajjparences  de  l'autorité  royale.  Un  de  ses 
chambellans  alla  de  sa  part  trouver  Charles  ,  pour  sa- 
voir de  lui  où  et  comment  sa  majesté  suédoise  vou- 
drait recevoir  l'ambassade  du  roi  son  maître  et  de  la 
lépublique.  On  avait  oublié  malheureusement  de  de- 
mander un  passe-port  aux  Suédois  pour  ce  chambel- 
lan. Le  roi  de  Suéde  le  fît  mettre  en  prison  au  lieu  de 
lui  donner  audience ,  en  disant  qu'il  comptait  recevoir 
une  ambassade  de  la  république ,  et  rien  du  roi  Au- 
{juste.  Cette  violation  du  droit  des  gens  n'était  per- 
mise que  par  la  loi  du  plus  fort. 

Alors  Charles  ,  ayant  laissé  derrière  lui  des  garni- 
sons dans  quelques  villes  de  Lithuanie ,  s'avança  au- 
delà  de  Grodno ,  ville  connue  en  Europe  par  les  diètes 
qui  s'y  tiennent ,  mais  mal  bâtie ,  et  plus  mal  fortifiée. 

A  quelques  milles  par-delà  Grodno,  il  renconlra 
l'ambassade  de  la  république  :  elle  était  composée  de 
cinq  sénateurs.  Ils  voulurent  d'abord  faire  régler  un 
cérémonial  que  le  roi  ne  connaissait  guère  ;  ils  deman- 
dèrent qu'on  traitât  la  république  de  sérénissime,  qu'on 
envoyât  au-devant  d'eux  les  carrosses  du  roi ,  et  des 
sénateurs.  On  leur  répondit  que  la  république  serait 
appelée  illustre  ^  et  non  sérénissime  ;  que  le  roi  ne  se 
servait  jamais  de  carrosse  ;  qu'il  avait  auprès  de  lui 
beaucoup  d'officiers  et  point  de  sénateurs  :  qu'on  leur 
enverrait  un  lieutenant-général ,  et  qu  ils  arriveraient 
sur  leurs  f^^opres  chevaux. 

Charles  XII  les  reçut  dans  sa  tente ,  avec  quelque 
appareil  d'une  pompe  militaire;  leurs  discours  furent 
pleins  de  ménagements  et  d'obscurités.  On  rem  ai- 


92  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

quait  qu'ils  craignaient  Charles  XII ,  qu  ils  n  aimaient 
pas  Auguste ,  mais  qu  ils  étaient  honteux  d'ôter  par 
l'ordre  d'un  étranger  la  couronne  au  roi  qu'ils  avaient 
élu.  Rien  ne  se  conclut,  et  Charles  XII  leur  fit  com- 
prendre enfin  qu'il  conclurait  dans  Varsovie. 

Sa  marche  fut  précédée  par  un  manifeste  dont  le 
cardinal  et  son  parti  inondèrent  la  Pologne  en  huit 
jours.  Charles  ,  par  cet  écrit,  invitait  tous  les  Polonais 
à  joindre  leur  vengeance  à  la  sienne ,  et  prétendait 
leur  faire  voir  que  leurs  intérêts  et  les  siens  étaient 
les  mêmes.  Ils  étaient  cependant  hien  différents  ;  mais 
le  manifeste,  soutenu  par  un  grand  parti,  par  le  trouble 
du  sénat  et  par  l'approche  du  conquérant,  fit  de  très 
fortes  impressions.  Il  fallut  reconnaître  Charles  pour 
protecteur  ,  puisqu'il  voulait  l'être  ,  et  qu'on  était  en- 
core trop  heureux  qu'il  se  contentât  de  ce  titre. 
•   Les  sénateurs  contraires  à  Auguste  publièrent  hau- 
tement l'écrit  sous  ses  yeux  mêmes.  Le  peu  qui  lui 
étaient  attachés  demeurèrent  dans  le  silence.  Enfin , 
quand  on  apprit  que  Charles  avançait  à  grandes  jour- 
nées ,  tous  se  préparèrent  en  confusion  à  partir  ;  le 
cardinal  quitta  Varsovie  des  premiers  ;  la  plupart  pré- 
cipitèrent leur  fuite  ,  les  uns  pour  aller  attendre  dans 
leurs  terres  le  dénouement  de  cette  affaire,  les  autres 
pour  aller  soulever  leurs  amis.  Il  ne  demeura  auprès 
du  roi  que  l'ambassadeur  de  l'empereur ,  celui  du 
czar ,  le  nonce  du  pape ,  et  quelques  évêques  et  pala- 
tins liés  à  sa  fortune.  Il  fallait  fuir,  et  oi>n  avait  en- 
core rien  décidé  en  sa  faveur.  Il  se  hâta  ,  avant  de 
partir ,  de  tenir  un  conseil  avec  ce  petit  nombre  de  sé- 
nateurs qui  repi'ésentaiont  encore  le  sénat.  Quelque 


ÎJVRE  SFXOND.  g 3 

zélés  qu'ils  fussent  pour  son  service ,  ils  étaient  Polo- 
nais :  ils  avaient  tous  conçu  une  si  grande  aversion 
pour  les  troupes  saxonnes  ,  qu'ils  n'osèrent  pas  lui 
accorder  la  liberté  d'en  faire  venir  au-delà  de  six  mille 
pour  sa  défense  ;  encore  votèrent-ils  que  ces  six  mille 
hommes  seraient  commandés  par  le  grand  général  de 
la  Pologne ,  et  renvoyés  immédiatement  après  la  paix. 
Quant  aux  armées  de  la  république ,  ils  lui  en  lais- 
sèrent la  disposition. 

Après  ce  résultat ,  le  roi  quitta  Varsovie,  trop  faible 
contre  ses  ennemis ,  et  peu  satisfait  de  son  parti  même. 
Il  fit  aussitôt  publier  ses  universaux  pour  assembler 
la  pospolite  et  les  armées  ,  qui  n'étaient  guère  que  de 
vains  noms  :  il  n'y  avait  rien  à  espérer  en  Lithuanie , 
où  étaient  les  Suédois.  L'armée  de  Pologne ,  réduite  à 
peu  de  troupes ,  manquait  d'armes ,  de  provisions  et 
de  bonne  volonté.  La  plus  grande  partie  de  la  no- 
blesse ,  intimidée  ,  irrésolue ,  ou  mal  disposée ,  de- 
meura dans  ses  terres.  En  vain  le  roi ,  autorisé  par 
les  lois  de  l'état ,  ordonne  ,  sur  peine  de  la  vie ,  à  tous 
les  gentilshommes  de  monter  à  cheval  et  de  le  suivre  : 
il  commençait  à  devenir  problématique  si  on  devait 
lui  obéir.  Sa  grande  ressource  était  dans  les  troupes 
de  son  électorat ,  où  la  forme  du  gouvernement ,  en- 
tièrement absolue  ,  ne  lui  laissait  pas  craindre  une 
désobéissance.  Il  avait  déjà  mandé  secrètement  douze 
mille  Saxons  qui  s'avançaient  avec  précipitation.  Il 
en  fesait  encore  revenir  huit  mille  qu'il  avait  promi> 
à  l'empereur  dans  la  guerre  de  l'empire  contre  la 
France ,  et  qu'il  fut  obligé  de  rappeler  par  la  néces- 
sité où  il  était  réduit.  Intro(Uiire  tant  de  Saxons  eu 


94  HISTOIRE  DE  CFIARLES  XII. 

Pologne ,  c'était  révolter  contre  lui  tous  les  esprits  , 
et  violer  la  loi  faite  par  son  parti  même ,  qui  ne  lui 
en  permettait  que  six  mille  ;  mais  il  savait  bien  que 
s'il  était  vainqueur  on  n'oserait  pas  se  plaindre,  et 
que  s'il  était  vaincu  on  ne  lui  pardonnerait  pas  d'a- 
voir même  amené  les  six  mille  hommes.  Pendant  que 
ces  soldats  arrivaient  par  troupes ,  et  qu'il  allait  de 
palatinat  en  palatinat  rassembler  la  noblesse  qui  lui 
était  attachée ,  le  roi  de  Suéde  arriva  enfin  devant  Var- 
sovie le  5  mai  1702.  A  la  première  sommation  les 
portes  lui  furent  ouvertes.  Il  renvoya  la  garnison  po- 
lonaise ,  congédia  la  garde  bourgeoise  ,  établit  des 
corps-de-garde  partout ,  et  ordonna  aux  habitants  de 
venir  remettre  toutes  leurs  armes  :  mais ,  content  de 
les  désarmer,  et  ne  voulant  pas  les  aigrir,  il  n'exigea 
d'eux  qu'une  contribution  de  cent  mille  francs.  Le  roi 
Auguste  assemblait  alors  ses  forces  à  Cracovie  :  il  fut 
bien  surpris  d'y  voir  arriver  le  cardinal  primat.  Cet 
homme  prétendait  peut-être  garder  jusqu'au  bout  la 
décence  de  son  caractère  ,  et  chasser  son  roi  avec  des 
dehors  respectueux;  il  lui  fit  entendre  que  le  roi  de 
Suéde  paraissait  disposé  à  un  accommodement  rai- 
sonnable ,  et  demanda  humblement  la  permission 
d'aller  le  trouver.  Le  roi  Auguste  accorda  ce  qu'il  ne 
pouvait  refuser,  c'est-à-dire  la  liberté  de  lui  nuire. 

Le  cardinal  primat  courut  incontinent  voir  le  roi 
de  Suéde ,  auquel  il  n'avait  point  encore  osé  se  pré- 
senter. Il  vit  ce  prince  à  Praag,  près  de  Varsovie, 
mais  sans  les  cérémonies  dont  on  avait  usé  avec  les 
ambassadeurs  de  la  république.  Il  trouva  ce  conqué- 
rant vêtu  d'un  habit  de  gros  drap  bleu  ,  avec  des  bou- 


MVnE  SECOND.  r)5 

tons  de  cuivre  doré ,  de  grosses  bottes ,  des  gants  de 
buffle  qui  lui  venaient  jusqu'au  coude  ,  dans  une 
chambre  sans  tapisserie ,  où  étaient  le  duc  de  IIols- 
tein  son  beau-frère ,  le  comte  Piper ,  son  premier  mi- 
nistre, et  plusieurs  officiers  généraux.  Le  roi  avança 
quelques  pas  au-devant  du  cardinal  ;  ils  eurent  en- 
semble debout  une  conférence  d'un  quart  d'heure, 
que  Charles  finit  en  disant  tout  haut  :  «  Je  ne  don- 
«  nerai  point  la  paix  aux  Polonais  qu'ils  n'aient  élu  un 
«  autre  roi.  »  Le  cardinal,  qui  s'attendait  à  cette  dé- 
claration ,  la  fit  savoir  aussitôt  à  tous  les  palatinats , 
les  assurant  de  l'extrême  déplaisir  qu'il  disait  en  avoir, 
et  en  même  temps  de  la  nécessité  où  l'on  était  de  com- 
plaire au  vainqueur. 

A  cette  nouvelle ,  le  roi  de  Pologne  vit  bien  qu'il 
fallait  perdre  ou  conserver  son  trône  par  une  bataille. 
Il  épuisa  ses  ressources  pour  cette  grande  décision. 
Toutes  ses  troupes  saxonnes  étaient  arrivées  des  fron- 
tières de  Saxe;  la  noblesse  du  palatinat  de  Cracovie, 
où  il  était  encore ,  venait  en  foule  lui  offrir  ses  ser- 
vices. Il  encourageait  lui-même  chacun  de  ces  gen- 
tilshommes à  se  souvenir  de  leurs  serments  ;  ils  lui 
promirent  de  verser  pour  lui  jusqu'à  la  dernière 
goutte  de  leur  sang.  Fortifié  de  leurs  secours,  et  des 
troupes  qui  portaient  le  nom  de  l'armée  de  la  couronne, 
il  alla  pour  la  première  fois  chercher  en  personne  le 
roi  de  Suéde.  Il  le  trouva  bientôt  qui  s'avançait  lui- 
même  vers  Cracovie.* 

(Juillet  1 702.)  Les  deux  rois  parurent  en  présence 
le  1 3  juillet ,  dans  une  vaste  plaine  auprès  de  Chssau, 
entre  Varsovie  et  Cracovie.  Auguste  avait  près  de 


96  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

vingt -quatre  mille  hommes,  Charles  XII  n'en  avait 
que  douze  mille.  Le  combat  commença  par  des  dé- 
charges d'artillerie.  A  la  première  volée  qui  fut  tirée 
par  les  Saxons ,  le  duc  de  Holstein ,  qui  commandait 
la  cavalerie  suédoise ,  jeune  prince  plein  de  courage 
et  de  vertu,  reçut  un  coup  de  canon  dans  les  reins. 
Le  roi  demanda  s'il  était  mort ,  on  lui  dit  que  oui  ;  il 
ne  répondit  rien.  Quelques  larmes  tombèrent  de  ses 
veux  :  il  se  cacha  un  moment  le  visage  avec  les  mains  ; 
puis  tout-à-coup  poussant  son  cheval  à  toute  bride ,  il 
s'élança  au  milieu  des  ennemis  à  la  tête  de  ses  gardes. 

Le  roi  de  Pologne  fit  tout  ce  qu'on  devait  attendre 
d'un  prince  qui  combattait  pour  sa  couronne.  Il  ra- 
mena lui-même  trois  fois  ses  troupes  à  la  charge  ;  mais 
il  ne  combattait  qu'avec  ses  Saxons  ;  les  Polonais,  qui 
formaient  son  aile  droite ,  s'enfuirent  tous  dès  le  com- 
mencement de  la  bataille  ,  les  uns  par  terreur,  les  au- 
tres par  mauvaise  volonté.  L'ascendant  de  Charles  XII 
prévalut.  Il  remporta  une  victoire  complète.  Le  camp 
ennemi ,  les  drapeaux ,  l'artillerie ,  la  caisse  militaire 
d'Auguste  ,  lui  demeurèrent.  Il  ne  s'arrêta  pas  sur  le 
champ  de  bataille ,  et  marcha  droit  à  Cracovie,  pour- 
suivant le  roi  de  Pologne  qui  fuyait  devant  lui. 

Les  bourgeois  de  Cracovie  furent  assez  hardis  pour 
fermer  leurs  portes  au  vainqueur.  Il  les  fit  rompre  ; 
la  garnison  n'osa  tirer  un  seul  coup  :  on  la  chassa  à 
coups  de  fouet  et  de  canne  jusque  dans  le  château,  où 
le  roi  entra  avec  elle.  Un  seul  officier  d'artillerie  osant 
se  préparer  à  mettre  le  feu  au  canon,  Charles  court  à 
lui ,  et  lui  arrache  la  mèche  :  le  commandant  se  jette 
aux  genoux  du  r.oi.  Trois  régiments  suédois  furent 


LIVRE  SECOND.  g-j 

logés  à  discrétion  chez  les  citoyens ,  et  la  ville  taxée 
à  une  contribution  de  cent  mille  rixdales.  Le  comte 
de  Steinbock ,  fait  gouverneur  de  la  ville  ,  ayant  ouï 
dire  qu'on  avait  caché  des  trésors  dans  les  tombeaux 
des  rois  de  Pologne ,  qui  sont  à  Cracovie  dans  Téglise 
Saint- Nicolas,  les  fit  ouvrir  :  on  n'y  trouva  que  des 
ornements  d'or  et  d'argent  qui  appartenaient  aux 
églises  ;  on  en  prit  une  partie ,  et  Charles  XII  envoya 
même  un  calice  d'or  à  une  église  de  Suéde  ,  ce  qui 
aurait  soulevé  contre  lui  les  Polonais  caihoUqiies  ,  si 
quelque  chose  avait  pu  prévaloir  contre  la  terreur  de 
ses  armes. 

Il  sortait  de  Cracovie  bien  résolu  de  poursuivre  le 
roi  Auguste  sans  relâche.  A  quelques  milles  de  la  ville, 
son  cheval  s'abattit,  et  lui  fracassa  la  cuisse.  Il  fallut 
le  reporter  à  Cracovie,  où  il  demeura  au  lit  six  se- 
maines entre  les  mains  des  chirurgiens.  Cet  accident 
donn»  à  Auguste  le  loisir  de  respirer.  Il  fît  aussitôt 
répandre  dans  la  Pologne  et  dans  l'empire  que  Char- 
les XII  était  mort  de  sa  chute.  Cette  fausse  nouvelle, 
crue  quelque  temps ,  jeta  tous  les  esprits  dans  l'éton- 
nement  et  dans  l'incertitude.  Dans  ce  petit  intervalle 
il  ass*emble  à  Marienbourg ,  puis  à  Lublin ,  tous  les 
ordres  du  royaume  déjà  convoqués  à  Sandomir.  La 
foule  y  fut  grande  :  peu  de  palatinats  refusèrent  d'y 
envoyer.  Il  regagna  presque  tous  les  esprits  par  des 
largesses ,  par  des  promesses  ,  et  par  cette  affabilité 
nécessaire  aux  rois  absolus  pour  se  faire  aimer,  et  aux 
rois  électifs  pour  se  maintenir.  La  diète  fut  bientôt 
détrompée  de  la  fausse  nouvelle  de  la  mort  du  roi  de 

CHARLES  XII.  7 


(j8  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Suéde  ;  mais  le  mouvement  était  déjà  donné  à  ce  grand 
corps  :  il  se  laissa  emporter  à  l'impulsion  qu'il  avait 
reçue  :  tous  les  membres  jurèrent  de  demeurer  fidèles 
à  leur  souverain;  tant  les  compagnies  sont  sujettes 
aux  variations.  Le  cardinal  primat  lui-même,  affec- 
tant encore  d'être  attaché  au  roi  Auguste ,  vint  à  la 
diète  de  Lublin  :  il  y  baisa  la  main  au  roi,  et  ne  refusa 
point  de  prêter  le  serment  comme  les  autres.  Ce  ser- 
ment consistait  à  jurer  que  l'on  n'avait  rien  entrepris 
et  qu'on  n'entreprendrait  rien  contre  Auguste.  Le  roi 
dispensa  le  cardinal  de  la  première  partie  du  serment, 
et  le  prélat  jura  le  reste  en  rougissant.  Le  résultat  de 
cette  diète  fut  que  la  république  de  Pologne  entre- 
tiendrait une  armée  de  cinquante  mille  hommes  à  ses 
dépens  pour  le  service  de  son  souverain  ;  qu'on  don- 
nerait six  semaines  aux  Suédois  pour  déclarer  s'ils 
voulaient  la  paix  ou  la  guerre,  et  pareil  terme  aux 
princes-de  Sapieha,  les  premiers  auteurs  des  troubles 
de  Lithuanie  ,  pour  venir  demander  pardon  au  roi  de 
Pologne. 

Mais  durant  ces  délibérations  ,  Charles  XII ,  guéri 
de  sa  blessure ,  renversait  tout  devant  lui.  Toujours 
ferme  dans  le  dessein  de  forcer  les.  Polonais  ^  dé- 
trôner eux-mêmes  leur  roi ,  il  fit  convoquer,  par  les 
intrigues  du  cardinal  primat,  une  nouvelle  assemblée 
à  Varsovie,  pour  l'opposer  à  celle  de  Lublin.  Ses  gé- 
néraux lui  représentaient  que  cette  affaire  pourrait 
encore  avoir  des  longueurs ,  et  s'évanouir  dans  les 
délais  ;  que  pendant  ce  temps  les  Moscovites  s'aguer- 
rissaient tous  les  jours  contre  les  troupes  qu'il  avait 
laissées  en  Livonie  et  en  Ingrie  ;  que  les  combats  qui 


LIVRE  SECOND.  gg 

se  donnaient  souvent  dans  ces  provinces  entre  les 
Suédois  et  les  Russes  n'étaient  pas  toujours  à  l'avan- 
tage des  premiers ,  et  qu'enfin  sa  présence  y  serait 
peut-être  bientôt  nécessaire.  Charles ,  aussi  inébran- 
lable dans  ses  projets  que  vif  dans  ses  actions,  leur 
répondit  :  «  Quand  je  devrais  rester  ici  cinquante  ans , 
«  je  n'en  sortirai  point  que  je  n'aie  détrôné  le  roi  de 
«  Pologne.  » 

Il  laissa  l'assemblée  de  Varsovie  combattre  par  des 
discours  et  par  des  écrits  celle  de  Lublin,  et  cher- 
cher de  quoi  justifier  ses  procédés  dans  les  lois  du 
royaume;  lois  toujours  équivoques,  que  chaque  parti 
interprète  à  sbn  gré ,  et  que  le  succès  seul  rend  in- 
contestables. Pour  lui,  ayant  augmenté  ses  troupes 
victorieuses  de  six  mille  hommes  de  cavalerie ,  et  de 
huit  mille  d'infanterie ,  qu'il  reçut  de  Suéde ,  il  mar- 
cha contre  les  restes  de  l'armée  saxonne ,  qu'il  avait 
battue  à  Clissau,  etqui  avait  eu  le  temps  de  se  ral- 
lier et  de  se  grossir,  pendant  que  sa  chute  de  cheval 
l'avait  retenu  au  lit.  Cette  armée  évitait  ses  appro- 
ches, et  se  retirait  vers  la  Prusse,  au  nord-ouest  de 
Varsovie.  La  rivière  de  Bug  était  entre  lui  et  les  enne- 
mis. Charles  passa  à  la  nage ,  à  la  tête  de  sa  cavalerie  : 
l'infanterie  alla  chercher  un  gué  au-dessus,  (i'^'^  mai 
1703.)  On  arrive  aux  Saxons  dans  un  lieu  nommé 
Pultesh .  Le  général  Stenau  les  commandait  au  nombre 
d'environ  dix  mille.  Le  roi  de  Suéde ,  dans  sa  marche 
précipitée ,  n'en  avait  pas  amené  davantage ,  sûr  qu'un 
moindre  nombre  lui  suffisait.  La  terreur  de  ses  armes 
était  si  grande,  que  la  moitié  de  l'armée  saxonne  s'en- 
fuit à  son  approche  sans  rendre  de  combat.  Le  général 


100  HISTOIRE  DE  CHARLES  XIÏ. 

Stenau  fit  ferme  un  moment  avec  deux  régiments  :  le 
moment  d'après  il  fut  lui-même  entraîné  dans  la  fuite 
générale  de  son  armée ,  qui  se  dispersa  avant  d'être 
vaincue.  Les  Suédois  ne  firent  pas  mille  prisonniers , 
et  ne  tuèrent  pas  six  cents  hommes ,  ayant  plus  de 
peine  à  les  poursuivre  qu'à  les  défaire. 

Auguste ,  à  qui  il  ne  restait  plus  que  les  débris  de 
ses  Saxons  battus  de  tous  côtés ,  se  retira  en  hâte  dans 
Thorn ,  vieille  ville  de  la  Prusse  royale ,  sur  la  Vistule , 
laquelle  est  sous  la  protection  des  Polonais.  Charles 
se  disposa  aussitôt  à  l'assiéger.  Le  roi  de  Pologne ,  qui 
ne  s'y  crut  pas  en  sûreté ,  se  retira ,  et  courut  dans 
tous  les  endroits  de  la  Pologne  où  il  pouvait  rassem- 
bler encore  quelques  soldats ,  et  où  les  courses  des 
Suédois  n'avaient  point  pénétré.  Cependant  Charles, 
dans  tant  de  marches  si  vives ,  traversant  des  rivières 
à  la  nage ,  et  courant  avec  son  infanterie  montée  en 
croupe  derrière  ses  cavaliers ,  n'avait  pu  amener  de 
canon  devant  Thorn  ;  il  lui  fallut  attendre  qu'il  lui  en 
vînt  de  Suéde  par  mer. 

En  attendant ,  il  se  posta  à  quelques  milles  de  la 
ville  :  il  s'avançait  souvent  trop  près  *  des  remparts 
pour  la  reconnaître.  L'habit  simple  qu'il  portait  tou- 
jours lui  était ,  dans  ces  dangereuses  promenades  , 
d'une  utilité  à  laquelle  il  n'avait  jamais  pensé  :  il  l'em- 
pêchait d'être  remarqué ,  et  d'être  choisi  par  les  en- 
nemis ,  qui  eussent  tiré  à  sa  personne.  Un  jour  s'étant 
avancé  fort  près  avec  un  de  ses  généraux  nommé 

*  Cette  leçon  est  conforme  à  toutes  les  anciennes  éditions.  Dans 
quelques  unes  des  nouvelles  éditions ,  on  a  mis  très  près.  Il  reste  à 
.-avoir  si  cette  correction  était  bien  nécessaire.  E.  A.  L. 


LIVRE  SECOND.  10 1 

Lieven,  qui  était  vêtu  d'un  habit  '^  bleu  galonné  d'or, 
il  crai^jnit  que  ce  général  ne  fût  trop  aperçu  ;  il  lui 
ordonna  de  se  mettre  derrière  lui ,  par  un  mouvement 
de  cette  magnanimité  qui  lui  était  si  naturelle ,  que 
même  il  ne  fesait  pas  réflexion  qu'il  exposait  sa  vie  à 
un  danger  manifeste  pour  sauver  celle  de  son  sujet. 
Lieven ,  connaissant  trop  tard  sa  faute  d'avoir  mis  un 
habit  remarquable ,  qui  exposait  aussi  ceux  qui  étaient 
auprès  de  lui ,  et  craignant  également  pour  le  roi ,  en 
quelque  place  qu'il  fût,  hésitait  s'il  devait  obéir  :  dans 
le  moment  que  durait  cette  contestation ,  le  roi  lé 
prend  par  le  bras  ,  se  met  devant  lui ,  et  le  couvre  ; 
au  même  instant  une  volée  de  canon ,  qui  venait  en 
flanc ,  renverse  le  général  mort  sur  la  place  même 
que  le  roi  quittait  à  peine.  La  mort  de  cet  homme, 
tué  précisément  au  lieu  de  lui ,  et  parcequ'il  l'avait 
voulu  sauver,  ne  contribua  pas  peu  à  l'affermir  dans 
l'opinion  où  il  fut  toute  sa  vie  d'une  prédestination 
absolue ,  et  lui  fit  croire  que  sa  destinée ,  qui  le  con- 
servait si  singulièrement,  le  réservait  à  l'exécution  des 
plus  grandes  choses. 

Tout  lui  réussissait ,  et  ses  négociations  et  ses  armes 
étaient  également  heureuses.  Il  était  comme  présent 
dans  toute  la  Pologne  ;  car  son  grand-maréchal  Rens- 
clîild  était  au  cœur  de  cet  état  avec  un  grand  corps 
d'armée.  Près  de  trente  mille  Suédois  sous  divers  gé- 
néraux ,  répandus  au  nord  et  à  l'orient  sur  les  fron- 
tières de  la  Moscovie ,  arrêtaient  les  efforts  de  tout 

"  On  avait,  dans  les  premières  e'ditions ,  donne'  un  habit  d'e'car- 
late  à  cet  officier;  mais  le  chapelain  Norberg  a  si  bien  démontre 
que  l'habit  était  bleu,  qu'on  a  corrigé  cette  faute. 


102  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

l'empire  des  Russes  ;  et  Charles  était  à  Foccideiit ,  à 

Tautre  bout  de  la  Pologne ,  à  la  tête  de  l'élite  de  ses 

troupes. 

Le  roi  de  Danemarck ,  lié  par  le  traité  de  Travendal , 
que  son  impuissance  l'empêchait  de  rompre  ,  demeu- 
rait dans  le  silence.  Ce  monarque,  plein  de  prudence, 
n'osait  faire  éclater  son  dépit  de  voir  le  roi  de  Suéde 
si  près  de  ses  états.  Plus  loin,  en  tirant  vers  le  sud- 
ouest,  entre  les  fîeuves  de  l'Elbe  et  du  Véser,  le  duché 
de  Brème,  dernier  territoire  des  anciennes  conquêtes 
de  la  Suéde ,  rei:fipli  de  fortes  garnisons  ,  ouvrait  en- 
core à  ce  conquérant  les  portes  de  la  Saxe  et  de  l'em- 
pire. Ainsi ,  depuis  l'Océan  germanique  jusqu'assez 
près  de  l'embouchure  du  Borysthène  ,  ce  qui  fait  la 
largeur  de  l'Eur'ope ,  et  jusqu'aux  portes  de  Moscou , 
tout  était  dans  la  consternation  et  dans  l'attente  d'une 
révolution  entière.  Ses  vaisseaux ,  maîtres  de  la  mer 
Baltique,  étaient  employés  à  transporter  dans  son 
pays  les  prisonniers  faits  en  Pologne.  La  Suéde,  tran- 
quille au  milieu  de  ces  grands  mouvements ,  goûtait 
une  paix  profonde ,  et  jouissait  de  la  gloire  de  son 
roi ,  sans  en  porter  le  poids ,  puisque  ses  troupes  vic- 
torieuses étaient  payées  et  entretenues  aux  dépens 
des  vaincus. 

Dans  ce  silence  général  du  Nord  devant  les  armes 
de  Charles  XII ,  la  ville  de  Dantzick  osa  lui  déplaire. 
Quatorze  frégates  et  quarante  vaisseaux  de  transport 
amenaient  au  roi  un  renfort  de  six  mille  hommes, 
avec  du  canon  et  des  munitions  pour  achever  le  siège 
deThorn.  Il  fallait  que  ce  secours  remontât  la  Vistule. 
A  l'embouchure  de  ce  fleuve  est  Dantzick ,  ville  riche 


LIVRE  SECOiXD.  lo3 

et  libre,  qui  jouit  en  Pologne,  avec  Thorn  et  Elbing, 
des  mêmes  privilèges  que  les  villes  impériales  ont 
dans  l'Allemagne.  Sa  liberté  a  été  attaquée  tour-à-tour 
par  les  Danois,  la  Suéde,  et  quelques  princes  alle- 
mands ;  et  elle  ne  Ta  conservée  que  par  la  jalousie 
qu'ont  ces  puissances  les  unes  des  autres.  Le  comte 
de  Steinbock,  un  des  généraux  suédois ,  assembla  le 
magistrat  de  la  part  du  roi ,  demanda  le  passage  pour 
les  troupes,  et  quelques  munitions.  Le  magistrat,  par 
une  imprudence  ordinaire  à  ceux  qui  traitent  avec 
plus  fort  qu'eux,  nosa  ni  le  refuser,  ni  lui  accorder 
nettement  ses  demandes.  Le  général  Steinbock  se  fit 
donner  de  force  plus  qu'il  n'avait  demandé  :  on  exigea 
même  de  la  ville  une  contribution  de  cent  mille.écus, 
par  laquelle  elle  paya  son  refus  imprudent.  Enfin  les 
troupes  de  renfort,  le  canon,  et  les  munitions,  étant 
arrivés  devant  Thorn,  on  commença  le  siège  le  22 
septembre. 

Robel ,  gouverneur  de  la  place ,  la  défendit  un  mois 
avec  cinq  mille  hommes  de  garnison.  Au  bout  de  ce 
temps  il  fut  forcé  de  se  rendre  à  discrétion".  La  garni- 
son fut  faite  prisonnière  de  guerre,  et  envoyée  en 
Suède.  Piobel  fut  présenté  désarmé  au  roi.  Ce  prince, 
qui  ne  perdait  jamais  une  occasion  d  honorer  le  mé- 
rite dans  ses  ennemis ,  lui  donna  une  épée  de  sa  main , 
lui  fit  un  présent  considérable  en  argent,  et  le  renvoya 
sur  sa  parole.  Mafs  la  ville ,  petite  et  pauvre ,  fut  con- 
damnée à  payer  quarante  mille  écus  •  contribution 
excessive  pour^Ue. 

Elbing,  bâtie  sur  un  bras  de  la  Vistule,  fondée  par 
les  chevahers  teutons,  et  annexée  aussi  à  la  Pologne, 


I  o4  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

ne  profita  pas  de  la  faute  des  Dantzickois  ;  elle  balança 
trop  à  donner  passage  aux  troupes  suédoises.  Elle  en 
fut  plus  sévèrement  punie  que  Dantzick.  Chark?  y 
entra  le  i3  de  décembre,  à  la  tète  de  quatre  mille 
hommes ,  la  baïonnette  au  bout  du  fusil.  Les  habi- 
tants épouvantés  se  jetèrent  à  genoux  dans  les  rues , 
et  lui  demandèrent  miséricorde.  Il  les  fit  tous  désar- 
mer, logea  ses  soldats  chez  les  bourgeois;  ensuite 
ayant  mandé  le  magistrat,  il  exigea  le  jour  même  une 
contribution  de  deux  cent  soixante  mille  écus  ;  il  y 
avait  dans  la  ville  deux  cents  pièces  de  canon  et  quatre 
cents  milliers  de  poudre  qu'il  saisit.  Une  bataille  ga- 
gnée ne  lui  eût  pas  valu  de  si  grands  avantages.  Tous 
ces  succès  étaient  les  avant-coureurs  du  détrônement 
du  roi  Auguste. 

A  peine  le  cardinal  avait  juré  à  son  roi  de  ne  rien 
entreprendre  contre  lui ,  qu'il  s'était  rendu  à  l'assem- 
bléede  Varsovie,  toujours  sous  le  prétexte  de  la  paix. 

II  arriva  ne  parlant  que  de  concorde  et  d'obéissance, 
mais  accompagné  de  soldats  levés  dans  ses  terres. 
(i4  février  1704)  Enfin,  il  leva  le  masque,  et  déclara, 
au  nom  de  l'assepablée  ,  Jiiguste,  électeur  de  Saxe  ^  in- 
habile à  porter  la  couronne  de  Pologne.  On  y  prononça 
d'une  commune  voix  que  le  trône  était  vacant.  La  vo- 
lonté du  roi  de  Suéde ,  et  par  conséquent  celle  de  cette 
diète,  était  de  donner  au  prince  Jacques  Sobieski  le 
trône  du  roi  Jean  son  père.  Jacque^Sobieski  était  alors 
^  Breslau  en  Silésie ,  attendant  avec  impatience  la 
couronne  qu'avait  portée  son  père.  W  était  un  jour  à 
la  chasse ,  à  quelques  lieues  de  Breslau ,  avec  le  prince 
Constantin ,  l'un  de  ses  frères  ;  trente  cavaliers  saxons. 


LIVRE  SECOND.  lOJ 

envoyés  secrètement  par  le  roi  Auguste,  sortent  tout- 
à-coup  d'un  bois  voisin  ,  entourent  les  deux  princes , 
et  les  enlèvent  sans  résistance.  On  avait  préparé  des 
(;feevaux  de  relais ,  sur  lesquels  ils  furent  sur-le-champ 
conduits  à  Leipsick ,  où  on  les  enferma  étroitement.  Ce 
coup  dérangea  les  mesures  de  Charles ,  du  cardinal , 
et  de  l'assemblée  de  Varsovie. 

La  fortune,  qui  se  joue  des  têtes  couronnées ,  mit 
presque  dans  le  même  temps  le  roi  Auguste  sur  le 
point  d'ètre*f)ris  lui-même.  Il  était  à  table,  à  trois 
lieues  de  Cracovie,  se  reposant  sur  une  garde  avancée, 
et  postée  à  quelque  distance ,  lorsque  le  général  Rens- 
child  parut  subitement,  après  avoir  enlevé  cette  garde. 
Le  roi  de  Pologne  n'eut  que  le  temps  de  monter  à  che- 
val ,  lui  onzième.  Le  général  Renschild  le  poursuivît 
pendant  quatre  jours ,  prêt  à  le  saisir  à  tout  moment. 
Le  roi  fuit  jusqu'à  Sandomir  :  le  général  suédois  l'y 
suivit  encore;  et  ce  ne  fut  que  par  un  bonheur  singu- 
lier que  ce  prince  échappa. 

Pendant  tout  ce  temps  le  parti  du  roi  Auguste  trai- 
tait celui  du  cardinal ,  et  en  était  traité  réciproque- 
ment de  traître  à  la  patrie.  L'armée  de  fe  couronne 
était  partagée  entre  les  deux  factions.  Auguste,  forcé 
enfin  d'accepter  le  secours  moscovite ,  se  repentit  de 
n'y  avoir  pas  eu  recours  assez  tôt.  U  courait  tantôt  en 
Saxe,  où  ses  ressources  étaient  épuisées,  tantôt  il  re- 
tournait en  Pologne ,  où  l'on  n'osait  le  servir.  D'un 
autre  côté,  le  roi  de  Suède,  victorieux  et  tranquille, 
régnait  en  effet  en  Pologne. 

Le  comte  Piper,  qui  avait  dans  l'esprit  autant  de 
politique  que  son  maître  avait  de  grandeur  dans  le 


loG  HISTOIIIE  DE  CHARLES  XÎI. 

sien,  proposa  alors  à  Charles  XII  de  prendre  pour 
lui-même  la  com^onne  de  Pologne.  Il  lui  représentait 
combien  l'exécution  en  était  facile  avec  une  armée 
victorieuse ,  et  un  parti  puissant  dans  le  cœur  d'un 
royaume  qui  lui  était  déjà  soumis.  Il  le  tentait  par  le 
titre  de  défenseur  de  la  religion  évangélique,  nom  qui 
flattait  l'ambition  de  Charles.  Il  était  aisé,  disait-il,  de 
faire  en  Pologne  ce  que  Gustave  Vasa  avait  fait  en 
Suéde,  d'y  établir  le  luthéranisme,  et  de  rompre  les 
chaînes  du  peuple,  esclave  de  la  nobless#et  du  clergé. 
Charles  fut  tenté  un  moment;  mais  la  gloire  était  son 
idole.  Il  lui  sacrifia  son  intérêt,  et  le  plaisir  qu'il  eût 
eu  d'enlever  la  Pologne  au  pape.  Il  dit  au  comte  Piper 
qu'il  était  plus  flatté  de  donner  que  dé  gagner  des 
royaumes  :  il  ajouta  en  souriant  :  «  Vous  étiez  fait  pour 
«  être  le  ministre  d'un  prince  italien.  » 

Charles  était  encore  auprès  de  Tliorn,  dans  cette 
partie  de  la  Prusse  royale  qui  appartient  à  la  Pologne  ; 
il  portait  de  là  sa  vue  sur  ce  qui  se  passait  à  Varsovie, 
et  tenait  en  respect  les  puissances  voisines.  Le  prince 
Alexandre,  frère  des  deux  Sobieski  enlevés  en  Silé- 
sie,  vint  lu»  demander  vengeance.  Charles  la  lui  pro- 
mit d'autant  plus  qu'il  la  croyait  aisée ,  et  qu'il  se  ven- 
geait lui-même.  Mais  impatient  de  donner  un  roi  à  la 
Pologne,  il  proposa  au  prince  Alexandre  de  monter 
sur  le  trône  ,  dont  la  fortune  s'opiniâtrait  à  écarter 
son  frère.  Il  ne  s'attendait  pas  à  un  refus.  Le  prince 
Alexandre  lui  déclara  que  rien  ne  pourrait  jamais  l'en- 
gager à  profiter  du  malheur  de  son  aîné.  Le  roi  de 
Suéde,  le  comte  Piper,  tous  ses  amis,  et  surtout  le 
jeune  palatin  de  Posnanie  ,  Stanislas  Leczinski .  le 


LIVRE  SECOND.  107 

pressèrent  d'accepter  la  couronne.  Il  fut  inébranlable  : 
les  princes  voisins  apprirent  avec  étonnement  ce  re- 
fus inouï,  et  ne  savaient  lequel  ils  devaient  admirer 
davantage,  ou  un  roi  de  Suéde,  qui  à  Tâge  de  vingt- 
deux  ans  donnait  la  couronne  de  Pologne,  ou  le  prince 
Alexandre  qui  la  refusait. 


FIN    DU    LIVRE    SECOND. 


'»j'V%'V'%/U  %/*/*'V('»/*-'*/*/V -»/%/%. 'V'*/V'V<»^'^'V'%/V'^'V^-V^%/V^»/*/V '»/%/*  "^ 


LIVRE  TROISIEME. 


ARGUMENT. 

Stanislas  Leczinski,  élu  roi  de  Pologne.  Mort  du  cardinal  primat. 
Belle  retraite  du  général  Schullembourg.  Exploits  du  czar.  Fon- 
dation de  l'étersbourg.  Bataille  de  Frauenstadt.  Charles  entre  en 
Saxe.  Paix  d'Alt-Rantstadt.  Auguste  abdique  la  couronne ,  et  la 
cède  à  Stanislas.  Le  général  Patkul,  plénipotentiaire  du  czar, 
est  roué  et  écartelé.  Charles  reçoit  en  Saxe  des  ambassadeurs 
de  tous  les  princes;  il  va  seul  à  Dresde  voir  Auguste  avant  de 
p^tir. 

Le  jeune  Stanislas  Leczinski  était  alors  député  à 
l'assemblée  de  Varsovie  pour  aller  rendre  compte  au 
roi  de  Suède  de  plusieurs  différents  survenus  dans  le 
temps  de  l'enlèvement  du  prince  Jacques.  Stanislas 
avait  une  physionomie  heureuse,  pleine  de  hardiesse 
et  de  douceur,  avec  un  air  de  probité  et  de  franchise , 
qui  de  tous  les  avantages  extérieurs  est  le  plus  grand ,  * 
et  qui  donne  plus  de  poids  aux  paroles  que  l'éloquence 
même.  La  sagesse  avec  laquelle  il  parla  du  roi  Au- 
guste ,  de  l'assemblée ,  du  cardinal  primat ,  et  des  in- 
térêts différents  qui  divisaient  la  Pologne  ,  frappa 
Charles.  Le  roi  Stanislas  m'a  fait  l'honneur  de  me  ra- 
conter qu'il  dit  en  latin  au  roi  de  Suède  ,  «  Comment 
«  pourrons-nous  faire  une  élection ,  si  les  deux  princes 
«  Jacques  et  Constantin  Sobieski  sont  captifs?  "'  et  que 
Charles  lui  répondit,  «  Comment  délivrera-t-on  la  ré- 
«  publique ,  si  on  ne  fait  pas  une  élection?  »  Cette  con- 


HISTOIRE  DE  CHARLES  XII.  loy 

versation  fut  l'unique  brigue  qui  mit  Stanislas  sur  le 
*  trône.  Charles  prolongea  exprès  la  conférence,  pour 
mieux  sonder  le  génie  du  jeune  député.  Après  l'au- 
dience ,  il  dit  tout  haut  qu'il  n  avait  jamais  vu  d'homme 
si  propre  à  concilier  tous  les  partis.  Il  ne  tarda  pas  à 
s'informer  du  caractère  du  palatin  Leczinski.  Il  sut 
qu  il  était  plein  de  bravoure  ,  endurci  à  la  fatigue  ; 
qu  il  couchait  toujours  sur  une  espèce  de  paillasse, 
n'exigeant  aucun  service  de  ses  domestiques  auprès 
de  sa  personne  ;  qu'il  était  d'une  tempérance  peu  com- 
mune dans  ce  climat,  économe,  adoré  de  ses  vassaux , 
et  le  seul  seigneur  peut-être  en  Pologne  qui  eût  quel- 
ques amis  dans  un  temps  où  Ion  ne  connaissait  de 
liaisons  que  celles  de  l'intérêt  et  de  la  faction.  Ce  ca- 
ractère, qui  avait  en  quelques  choses  du  rapport  avec 
le  sien,  le  détermina  entièrement.  Il  dit  tout  haut 
après  la  conférence  ,  «  Voilà  un  homme  qui  sera  tou- 
«  jours  mon  ami  »  ;  et  on  s'aperçut  bientôt  que  ces 
mots  signifiaient ,  «  Voilà  un  homme  qui  sera  roi.  » 

Quand  le  primat  de  Pologne  sut  que  Charles  XII 
avait  nommé  le  palatin  Leczinski ,  à  peu  près  comme 
x^lexandre  avait  nommé  Abdolonyme ,  il  accourut  au- 
près du  roi  de  Suéde  pour  tâcher  de  faire  changer  cette 
résolution;  il  voulait  faire  tomber  la  couroniie  à  un 
Lubomirski  :  «Mais  quavez-vous  à  alléguer  contre 
«  Stanislas  Leczinski?  dit  le  conquérant. — Sire,  dit  le 
«primat,  il  est  trop  jeune.  »  Le  roi  répliqua  sèche- 
ment: «  Il  est  à  peu  près  de  mon  âge  »;  tourna  le  dos 
au  prélat,  et  aussitôt  envoya  le  comte  de  Hoorn  si- 
gnifier à  l'assemblée  de  Varsovie  qu'il  fallait  élire  un 
roi  dans  cinq  jours,  et  qu'il  fallait  élire  Stanislas  Lee- 


I  lO  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

zinski.  Le  comte  de  Hoorn  arriva  le  7  juillet;  il  fixa  le 
jour  de  l'élection  au  12  ,  comme  il  aurait  ordonné  le 
décampement  d'un  bataillon.  Le  cardinal  primat, 
frustré  du  fruit  de  tant  d'intrigues ,  retourna  à  l'assem- 
blée ,  où  il  remua  tout  pour  faire  échouer  une  élection  • 
à  laquelle  il  n'avait  point  de  part.  Mais  le  roi  de  Suéde 
arriva  lui-même  incognito  à  Varsovie  ;  alors  il  fallut  se 
taire.  Tout  ce  que  put  faire  le  primat  fut  de  ne  point 
se  trouver  à  l'élection  ;  il  se  réduisit  à  une  neutralité 
inutile,  ne  pouvant  s'opposer  au  vainqueur,  et  ne 
voulant  pas  le  seconder. 

(1704)  Le  samedi  12  juillet,  jour  fixé  pour  l'élec- 
tion, étant  venu,  on  s'assembla  à  trois  heures  après 
midi  au  Colo ,  champ  destiné  pour  cette  cérémonie  : 
l'évéque  de  Posnanie  vint  présider  à  l'assemblée  à  la 
place  du  cardinal  primat.  Il  arriva  suivi  des  gentils- 
hommes du  parti.  Le  comte  de  Hoorn  et  deux  autres 
officiers  généraux  assistaient  pubhquement  à  cette  so- 
lennité ,  comme  ambassadeurs  extraordinaires  de 
Charles  auprès  de  la  république.  La  séance  dura  jus- 
qu'à neuf  heures  du  soir  :  l'évéque  de  Posnanie  la  finit 
en  déclarant,  au  nom  de  la  diète,  Stanislas  élu  roi  de 
Pologne.  Tous  les  bonnets  sautèrent  en  l'air,  et  le 
bruit  des  acclamations  étouffa  les  cris  des  opposants. 

Il  ne  servit  de  rien  au  cardinal  primat  et  à  ceux  qui 
avaient  voulu  demeurer  neutres,  de  s'être  absentés 
de  l'élection ,  il  fallut  que  dès  le  lendemain  ils  vinssent 
tous  rendre  hommage  au  nouveau  roi  ;  la  plus  grande 
mortification  qu'ils  eurent  fut  d'être  obligés  de  le 
suivre  au  quartier  du  roi  de  Suède.  Ce  prince  rendit 
au  souverain  qu'il  venait  de  faire  tous  les  honneurs 


LIVRE  TROISIÈME.  I  i  i 

dus  à  un  roi  de  Pologne  ;  et  pour  donner  plus  de  poids 
à  sa  nouvelle  dignité ,  on  lui  assigna  de  l'argent  et  des 
troupes. 

Charles  XII  partit  aussitôt  de  Varsovie  pour  aller 
achever  la  conquête  de  la  Pologne.  Il  avait  donné  ren- 
dez-vous à  son  armée  devant  Léopold ,  capitale  du 
grand  palatinat  de  Russie,  place  importante  par  elle- 
même  ,  et  plus  encore  par  les  richesses  dont  elle  était 
remplie.  On  croyait  qu'elle  tiendrait  quinze  jours  à 
cause  des  fortifications  que  le  roi  Auguste  y  avait  faites. 
Le  conquérant  l'investit  le  5  septembre,  et  le  lende- 
main la  prit  d'assaut.  Tout  ce  qui  osa  résister  fut  passé 
au  fil  de  l'épée.  Les  troupes  victorieuses  et  maîtresses 
de  la  ville  ne  se  débandèrent  point  pour  courir  au  pil- 
lage ,  malgré  le  bruit  des  trésors  qui  étaient  dans  Léo- 
pold. Elles  se  rangèrent  en  bataille  dans  la  grande 
place.  Là,  ce  qui  restait  de  la  garnison  vint  se  rendre 
prisonnier  de  guerre.  Le  roi  fit  publier  à  son  de  trompe 
que  tous  ceux  des  habitants  qui  auraient  des  effets 
appartenants  au  roi  Auguste  ou  à  ses  adhérents ,  les 
apportassent  eux-mêmes  avant  la  fin  du  jour,  sur  peine 
de  la  vie.  Les  mesures  furent  si  bien  prises  que  peu 
osèrent  désobéir  ;  on  apporta  au  roi  quatre  cents 
caisses  remplies  d'or  et  d'argent  monnayé,  de  vais- 
selle, et  de  choses  précieuses. 

Ce  commencement  du  régne  de  Stanislas  fut  mar- 
qué presque  le  même  jour  par  un  événement  bien  dif- 
férent. Quelques  affaires  qui  demandaient  absolument 
sa  présence ,  l'avaient  obligé  de  demeurer  dans  Var- 
sovie. Il  avait  avec  lui  sa  mère ,  sa  femme ,  et  ses  deux 
filles.  Le  cardinal  primat,  l'évéque  de  Posnanie ,  et 


I  i2  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

quelques  grands  de  Pologne ,  composaient  sa  nouvelle 
cour.  Elle  était  gardée  par  six  mille  Polonais  de  l'ar- 
mée de  la  couronne ,  depuis  peu  passés  à  son  service , 
mais  dont  la  fidélité  n'avait  point  encore  été  éprouvée. 
Le  général  Hoorn ,  gouverneur  de  la  ville  ,  n'avait 
d'ailleurs  avec  lui  que  quinze  cents  Suédois.  On  était 
à  Varsovie  dans  une  tranquillité  profonde,  et  Stanislas 
comptait  en  partir  dans  peu  de  jours  pour  aller  à  la 
conquête  de  Léopold.  Tout-à-coup  il  apprend  qu'une 
armée  nombreuse  approche  de  la  ville  :  c'était  le  roi 
Auguste  qui ,  par  un  nouvel  effort ,  et  par  une  des  plus 
belles  marches  que  jamais  général  ait  faites  ,  ayant 
donné  le  change  au  roi  de  Suéde,  venait  avec  vingt 
mille  hommes  fondre  dans  Varsovie ,  et  enlever  son 
rival. 

Varsovie  n'était  pas  fortifiée,  et  les  troupes  polonai- 
ses qui  la  défendaient,  peu  sûres.  Auguste  avait  des  in- 
telligences dans  la  ville;  si  Stanislas  demeurait,  il  était 
perdu.  Il  renvoya  sa  famille  en  Posnanie ,  sous  la  garde 
des  troupes  polonaises  auxquelles  il  se  fiait  le  plus.  Il 
crut,  dans  ce  désordre,  avoir  perdu  sa  seconde  fille, 
âgée  d'un  an.  Elle  fut  égarée  par  sa  nourrice  :  il  la  re- 
trouva dans  une  auge  d'écurie ,  où  elle  avait  été  aban- 
donnée ,  dans  un  village  voisin  :  c'est  ce  que  je  lui  ai 
entendu  conter.  Ce  fut  ce  même  enfant  que  la  desti- 
née ,  après  de  plus  grandes  vicissitudes ,  fit  depuis 
reine  de  France.  Plusieurs  gentilshommes  prirent  des 
chemins  différents  ;  le  nouveau  roi  partit  lui-même 
pour  aller  trouver  Charles  XII ,  apprenant  de  bonne 
heure  à  souffrir  des  disgrâces  ,  et  forcé  de  quitter  sa 
capitale  six  semaines  après  y  avoir  été  élu  souverain. 


LIVRE  TROISIÈME.  1  tj 

Auguste  entra  dans  la  capitale  en  souverain  irrité 
et  victorieux.  Les  habitants ,  déjà  rançonnés  par  le  roi 
de  Suéde ,  le  furent  encore  davantage  par  Auguste.  Le 
palais  du  cardinal  et  toutes  les  maisons  des  seigneurs 
conFédérés ,  tous  leurs  biens  à  la  ville  et  à  la  campagne , 
furent  livrés  au  pillage.  Ce  qu'il  y  eut  de  plus  étrange 
dans  cette  révolution  passagère ,  c'est  qu'un  nonce  du 
pape,  qui  était  venu  avec  le  roi  Auguste,  demanda 
au  nom  de  son  maître  qu'on  lui  livrât  l'évéque  de  Pos- 
nanie,  comme  justiciable  de  la  cour  de  Rome,  en  qua- 
lité d'évéque  et  de  fauteur  d'un  prince  mis  sur  le  trône 
par  les  armes  d'un  luthérien. 

La  cour  de  Rome ,  qui  a  toujours  songé  à  augmen- 
ter son  pouvoir  temporel  à  la  faveur  du  spirituel ,  avait 
depuis  très  long-temps  établi  en  Pologne  une  espèce 
de* juridiction,  à  la  tête  de  laquelle  est  le  nonce  du 
pape.  Ses  ministres  n'avaient  pas  manqué  de  profiter 
de  toutes  les  conjonctures  favorables  pour  étendre  leur 
pouvoir,  révéré  par  la  muhitude ,  mais  toujours  con- 
testé par  les  plus  sages.  Ils  s'étaient  attribué  le  droit 
de  juger  toutes  les  causes  des  ecclésiastiques,  et  avaient 
surtout,  dans  les  temps  de  troubles ,  usurpé  beaucoup 
d'autres  prérogatives ,  dans  lesquelles  ils  se  sont  main- 
tenus jusque  vers  l'année  1 728,  où  l'on  a  retranché  ces 
abus  ,  qui  ne  sont  jamais  réformés  que  lorsqu'ils  sont 
devenus  tout-à-fait  intolérables. 

Le  roi  Auguste ,  bien  aise  de  punir  l'évéque  de  Pos- 

nanie  avec  bienséance ,  et  de  plaire  à  la  cour  de  Rome , 

•  contre  laquelle  il  se  serait  élevé  en  tout  autre  temps , 

remit  le  prélat  polonais  entre  les  mains  du  nonce.  L'é- 


CHARLES  XII. 


1 14  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

vêque ,  après  avoir  \u  piller  sa  maison ,  fut  porté 
par  des  soldats  chez  le  ministre  italien ,  et  envoyé  en 
Saxe,  où  il  mourut.  Le  comte  de  Hoorn  essuya ,  dans 
le  château  où  il  était  enfermé ,  le  feu  continuel  des 
ennemis  :  enfin ,  la  place  n'étant  pas  tenable,  il  se  ren- 
dit prisonnier  de  guerre  avec  ses  quinze  cents  Suédois. 
Ce  fut  là  le  premier  avantage  qu'eut  le  roi  Auguste , 
dans  le  torrent  de  sa  mauvaise  fortune,  contre  les 
armes  victorieuses  de  son  ennemi. 

Ce  dernier  effort  était  l'éclat  d'un  feu  qui  s'éteint. 
Ses  troupes  assemblées  à  la  hâte  étaient  des  Polonais 
prêts  à  l'abandonner  à  la  première  disgrâce,  des  recrues 
de  Saxons  qui  n'avaient  point  encore  vu  de  guerres , 
des  cosaques  vagabonds  plus  propres  à  dépouiller  des 
vaincus  qu'à  vaincre  :  tous  tremblaient  au  seul  nom  du 
roi  de  Suéde. 

Ce  conquérant ,  accompagné  du  roi  Stanislas ,  alla 
chercher  son  ennemi  à  la  tête  de  l'élite  de  ses  troupes. 
L'armée  saxonne  fuyait  partout  devant  lui.  Les  villes 
lui  envoyaient  leurs  clefs  de  trente  milles  à  la  ronde  : 
il  n'y  avait  point  de  jour  qui  ne  fût  signalé  par  quel- 
que avantage.  Les  succès  devenaient  trop  familiers  à 
Charles.  Il  disait  que  c'était  aller  à  la  chasse  plutôt  que 
faire  la  guerre ,  et  se  plaignait  de  ne  point  acheter  la 
victoire. 

Auguste  confia  pour  quelque  temps  le  commande- 
ment de  son  armée  au  comte  de  Schullembourg,  géné- 
ral très  habile ,  et  qui  avait  besoin  de  toute  son  expé- 
rience à  la  tête  d'une  armée  découragée.  Il  songea  plus 
à  conserver  les  troupes  de  son  maître  qu'à  vaincre  : 
il  fesaitla  guerre  avec  adresse,  et  les  deux  rois  avec 


LIVRE  TROISIÈME.  1  i  5 

vivacité.  Il  leur  déroba  de^marclies ,  occupa  des  pas- 
sages avantajjeux,  sacrifia  quelque  cavalerie  pour  don- 
ner le  temps  à  son  infanterie  de  se  retirer  en  sûreté. 
Il  sauva  ses  troupes  par  des  retraites  (glorieuses ,  de- 
vant un  ennemi  avec  lequel  on  ne  pouvait  (juère  alors 
acquérir  que  cette  espèce  de  gloire. 

A  peine  arrivé  dans  le  palatinat  de  Posnanie,  il  ap- 
prend que  les  deux  rois  ,  qu'il  croyait  à  cinquante 
lieues  de  lui ,  avaient  fait  ces  cinquante  lieues  en  neuf 
jours.  Il  n'avait  que  huit  mille  fantassins  et  mille  ca- 
valiers ;  il  fallait  se  soutenir  contre  une  armée  supé- 
rieure ,  contre  le  nom  du  roi  de  Suéde ,  et  contre  la 
crainte  naturelle  que  tant  de  défaites  inspiraient  aux 
Saxons.  Il  avait  toujours  prétendu,  malgré  Tavis  des 
généraux  allemands  ,  que  l'infanterie  pouvait  résister 
en  plaine  campagne ,  même  sans  chevaux  de  frise ,  à 
la  cavalerie:  il  en  osa  faire  ce  jour-là  l'expérience 
contre  cette  cavalerie  victorieuse  ,  commandée  par 
deux  rois  etparl'élite  des  généraux  suédois.  Il  se  posta 
si  avantageusement ,  qu'il  ne  put  être  entouré.  Son 
premier  rang  mit  le  genou  en  terre  :  il  était  armé  de 
piques  et  de  fusils  :  les  soldats ,  extrêmement  serrés , 
présentaient  aux  chevaux  des  ennemis  une  espèce  de 
rempart  hérissé  de  piques  et  de  baïonnettes  :  le  se- 
cond rang,  un  peu  courbé  sur  les  épaules  du  premier, 
tirait  par-dessus  ;  et  le  troisième ,  debout,  fesait  feu  en 
même  temps  derrière  les  deux  autres.  Les  Suédois  fon- 
dirent avec  leur  impétuosité  ordinaire  sur  les  Saxons , 
qui  les  attendirent  sans  s'ébranler  :  les  coups  de  fusil, 
de  pique ,  et  de  baïonnette ,  effarouchèrent  les  che- 
vaux, qui  se  cabraient  au  lieu  d'avancer.  Par  ce  moyen, 


i  î6  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

les  Suédois  n'attaquèrent  c^'eii  désordre,  et  les  Saxons 

se  défendirent  en  gardant  leurs  rangs. 

Il  en  fit  un  bataillon  carré  long  ;  et ,  quoique  chargé 
de  cinq  blessures ,  il  se  retira  en  bon  ordre  en  cette 
forme ,  au  milieu  de  la  nuit ,  dans  la  petite  ville  de  Gu- 
rau ,  à  trois  lieues  du  champ  de  bataille.  A  peine  com- 
mençait-il à  respirer  dans  cet  endroit ,  que  les  deux 
rois  paraissent  tout-à-coup  derrière  lui. 

Au-delà  de  Gurau,  en  tirant  vers  le  fleuve  de  l'O- 
der ,  était  un  bois  épais ,  à  travers  duquel  le  général 
saxon  sauva  son  infanterie  fatiguée.  Les  Suédois,  sans 
se  rebuter,  le  poursuivirent  par  le  bois  même,  avan- 
çant avec  difficulté  dans  des  routes  à  peine  praticables 
pour  des  gens  de  pied.  Les  Saxons  n'eurent  traversé 
le  bois  que  cinq  heures  avant  la  cavalerie  suédoise.  Au 
sortir  de  ce  bois  coule  la  rivière  de  Parts,  au  pied  d'un 
village  nommé  Rutsen.  SchuUembourg  avait  envoyé 
en  diligence  rassembler  des  bateaux  ;  il  fait  passer  la 
rivière  à  sa  troupe  ,  qui  était  déjà  diminuée  de  moitié. 
Charles  arrive  dans  le  temps  que  SchuUembourg  était 
à  l'autre  bord.  Jamais  vainqueur  n'avait  poursuivi  si 
vivement  son  ennemi.  La  réputation  de  SchuUembourg 
dépendait  d'échapper  au  roi  de  Suéde  :  le  roi ,  de  son 
côté,  croyait  sa  gloire  intéressée  à  prendre  SchuUem- 
bourg et  le  reste  de  son  armée  :  il  ne  perd  point  de 
temps  ;  il  fait  passer  sa  cavalerie  à  un  gué.  Les  Saxons 
se  trouvaient  enfermés  entre  cette  rivière  de  Parts  et 
le  grand  fleuve  de  l'Oder,  qui  prend  sa  source  dans 
la  Silésie ,  et  qui  est  déjà  profond  et  rapide  en  cet  en- 
droit. 

La  perte  de  SchuUembourg  paraissait  inévitable; 


LIVRE  TROISIÈME.  1  r  y 

cependant ,  après  avoir  sacrifié  peu  de  soldats,  il  passa 
roder  pendant  la  nuit.  Il  sauva  ainsi  son  armée  ;  et 
Charles  ne  put  s'empêcher  de  dire  :  «  Aujourd'hui 
«  Schullembourg  nous  a  vaincus.  » 

C'est  ce  même  Schullembourg  qui  fut  depuis  général 
des  Vénitiens,  et  à  qui  la  république  a  érigé  une  statue 
dans  Corfou ,  pour  avoir  défendu ,  contre  les  Turcs ,  ce 
rempart  de  l'Italie.  Il  n'y  a  que  les  républiques  qui 
rendent  de  tels  honneurs  ;  les  rois  ne  donnent  que  des 
récompenses. 

Mais  ce  qui  fesait  la  gloire  de  Schullembourg  n'était 
guère  utile  au  roi  Auguste.  Ce  prince  abandonna  en- 
core une  fois  la  Pologne  à  ses  ennemis  ;  il  se  retira  en 
Saxe,  et  fit  réparer  avec  précipitation  les  fortifications 
de  Dresde,  craignant  déjà,  non  sans  raison,  pour  la 
capitale  de  ses  états  héréditaires. 

Charles  XII  voyait  la  Pologne  soumise  ;  ses  géné- 
raux, à  son  exemple,  venaient  de  battre  enCourlande 
plusieurs  petits  corps  moscovites  ,  qui ,  depuis  la 
grande  bataille  de  Narva  ,  ne  se  montraient  plus  que 
par  pelotons  ,  et  qui ,  dans  ces  quartiers ,  ne  fesaient 
la  guerre  que  comme  des  Tartares  vagabonds  ,  qui 
pillent,  qui  fuient,  et  qui  reparaissent  pour  fuir  en- 
core. 

Partout  où  se  trouvaient  les  Suédois,  ils  se  croyaient 
sûrs  de  la  victoire  quand  ils  étaient  vingt  contre  cent.  . 
Dans  de  si  heureuses  conjonctures  ,  Stanislas  prépara 
son  couronnement.  La  fortune ,  qui  l'avait  fait  élire  à 
Varsovie ,  et  qui  l'en  avait  chassé ,  l'y  lappela  encore 
aux  acclamations  d'une  foule  de  noblesse  que  le  sort 
des  armes  lui  attachait.  Une  diète  y  fut  convoquée  ; 


1  l8  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

tous  les  obstacles  y  furent  aplanis  ;  il  n'y  eut  que  la 

cour  de  Rome  seule  qui  le  traversa. 

Il  était  naturel  qu'elle  se  déclarât  pour  le  roi  Au- 
guste ,  qui ,  de  protestant ,  s'était  fait  catholique  pour 
monter  sur  le  trône ,  contre  Stanislas ,  placé  sur  le 
même  trône  par  un  grand  ennemi  de  la  religion  ca- 
tholique. Clément  XI ,  alors  pape ,  envoya  des  brefs 
à  tous  les  prélats  de  Pologne ,  et  surtout  au  cardi- 
nal primat ,  par  lesquels  il  les  menaçait  de  l'excom- 
munication, s'ils  osaient  assister  au  sacre  de  Sta- 
nislas, et  attenter  en  rien  contre  les  droits  du  roi 
Auguste. 

Si  ces  brefs  parvenaient  aux  évêques  qui  étaient  à 
Varsovie,  il  était  à  craindre  que  quelques  uns  n'obéis- 
sent par  faiblesse,  et  que  la  plupart  ne  s'en  prévalussent 
pour  se  rendre  plus  difficiles,  à  mesure  qu'ils  seraient 
plus  nécessaires.  On  avait  donc  pris  toutes  les  pré- 
cautions pour  empêcher  que  les  lettres  du  pape  ne 
fussent  reçues  dans  Varsovie.  Un  franciscain  reçut  se- 
crètement les  brefs  pour  les  délivrer  en  main  propre 
aux  prélats.  Il  en  donna  d'abord  un  au  suffragant  de 
Chelm  :  ce  prélat ,  très  attaché  à  Stanislas ,  le  porta  au 
roi  tout  cacheté.  Le  roi  fit  venir  le  religieux ,  et  lui  de- 
manda comment  il  avait  osé  se  charger  d'une  telle 
pièce,  Le  franciscain  répondit  que  c'était  par  l'ordre  de 
son  général.  Stanislas  lui  ordonna  d'écouter  désormais 
les  ordres  de  son  roi  préférablement  à  ceux  du  général 
des  franciscains  ,  et  le  fit  sortir  dans  le  moment  de  la 
ville. 

Le  même  jour  on  publia  un  placard  du  roi  de  Suède , 
par  lequel  il  était  défendu  à  tous  ecclésiastiques  sécu- 


LIVRE  TROISIÈiME.  II9 

liers  et  réguliers  dans  Varsovie ,  sous  des  peines  très 
griéves  ,•  de  se  mêler  des  affoires  d'état.  Pour  plus  de 
sûreté ,  il  fit  mettre  des  gardes  aux  portes  de  tous  les 
prélats  ,  et  défendit  qu'aucun  étranger  entrât  dans  la 
ville.  Il  prenait  sur  lui  ces  petites  sévérités ,  afin  que 
Stanislas  ne  fût  point  brouillé  avec  le  clergé  à  son  avè- 
nement. Il  disait  qu'il  se  délassait  de  ses  l^atigues  mi- 
litaires en  arrêtant  les  intrigues  de  la  cour  romaine , 
et  qu'on  se  battait  contre  elle  avec  du  papier ,  au  lieu 
qu'il  fallait  attaquer  les  autres  souverains  avec  des 
armes  véritables. 

Le  cardinal  primat  était  sollicité  par  Charles  et  par 
Stanislas  de  venir  faire  la  cérémonie  du  couronne- 
ment. Il  ne  crut  pas  devoir  quitter  Dantzick  pour  sa- 
crer un  roi  qu'il  n'avait  point  voulu  élire  ;  mais  comme 
sa  politique  était  de  ne  jamais  rien  faire  sans  prétexte, 
il  voulut  préparer  une  excuse  légitime  à  son  refus.  Il 
fît  afficher,  pendant  la  nuit ,  le  bref  du  pape  à  la  porte 
de  sa  propre  maison.  Le  magistrat  de  Dantzick,  in- 
digné ,  fit  chercher  les  coupables ,  qu'on  ne  trouva 
point.  Le  primat  feignait  d'être  irrité ,  et  était  fort  con- 
tent :  il  avait  une  raison  pour  ne  point  sacrer  le  nou- 
veau roi  ;  et  il  se  ménageait  en  même  temps  avec  Char- 
les XII ,  Auguste ,  Stanislas ,  et  le  pape.  Il  mourut  peu 
de  jours  après  ,  laissant  son  pays  dans  une  confusion 
affreuse ,  et  n'ayant  réussi ,  par  toutes  ses  intrigues  , 
qu'à  se  brouiller  à-la -fois  avec  les  trois  rois  Charles , 
Auguste ,  et  Stanislas  ,  avec  sa  répubhque ,  et  avec  le 
pape ,  qui  lui  avait  ordonné  de  venir  à  Rome  rendre 
compte  de  sa  conduite;  mais  comme  les  politiques 
mêmes  ont  quelquefois  des  remords  dans  leurs  der- 


I  20  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

niers  moments,  il  écrivit  au  roi  Au(j,uste,  en  mourant, 

pour  lui  demander  pardon. 

(4  octobre  1706  )  Le  sacre  se  fit  tranquillement,  et 
avec  pompe,  dans  la  ville  de  Varsovie,  mal(>ré  l'usage 
où  l'on  est  en  Pologne  de  couronner  les  rois  à  Craco- 
vie.  Stanislas  Leczinski  et  sa  femme  Cbarlotta  Opa- 
linska  furent  sacrés  roi  et  reine  de  Pologne  par  les 
mains  de  l'archevêque  de  Léopold,  assisté  de  beau- 
coup d'autres  prélats.  Gbarles  XII  vit  cette  cérémonie 
incognito:  unique  fruit  qu'il  retirait  de  ses  conquêtes. 

Tandis  qu'il  donnait  un  roi  à  la  Pologne  soumise, 
que  le  Danemarck  n'osait  le  troubler,  que  le  roi  de 
Prusse  recherchait  son  amitié,  et  que  le  roi  Auguste' 
se  retirait  dans  ses  états  héréditaires,  le  czar  deve- 
nait de  jour  en  jour  redoutable.  Il  avait  faiblement 
secouru  Auguste  en  Pologne ,  mais  il  avait  fait  de  puis- 
santes diversions  en  Ingrie. 

Pour  lui ,  non  seulement  il  commençait  à  être  grand 
homme  de  guerre,  mais  même  à  montrer  l'art  à  ses 
Moscovites  :  la  discipline  s'établissait  dans  ses  troupes  ; 
il  avait  de  bons  ingénieurs,  une  artillerie  bien  servie, 
beaucoup  de  bons  officiers;  il  savait  le  grand  aft  de 
faire  subsister  des  armées.  Quelques  uns  de  ses  géné- 
raux avaient  appris,  et  à  bien  combattre,  et,  selon  le 
besoin,  à  ne  combattre  pas;  bien  plus,  il  avait  formé 
une  marine  capable  de  faire  tête  aux  Suédois  dans  la 
mer  Baltique. 

(21  auguste  1704)  Fort  de  tous  ces  avantages  dus 
à  son  seul  génie,  et  de  l'absence  du  roi  de  Suéde,  il 
prit  Narva  d'assaut,  après  un  siège  régulier,  et  après 
avoir  empêché  qu'elle  ne  fût  secourue  par  mer  et  par 


LIVRE  TROISIÈME.  121 

terre.  Les  soldats,  maîtres  de  la  ville,  coururent  au 
pillage;  ils  s'abandonnèrent  aux  barbaries  les  plus 
énormes.  Le  czar  courait  de  tous  côtés  pour  arrêter 
le  désordre  et  le  massacre;  il  arracha  lui-même  des 
femmes  des  mains  des  soldats,  qui  les  allaient  égor- 
ger après  les  avoir  violées.  Il  fut  même  obligé  de  tuer 
de  sa  ffiain  quelques  Moscovites  qui  n'écoutaient  point 
ses  ordres.  On  montre  encore  à  î^arva,  dans  Thôtel 
de  ville,  la  table  sur  laquelle  il  posa  son  épée  en  en- 
trant; et  on  s'y  ressouvient  des  paroles  qu'il  adressa 
aux  citoyens  qui  s'y  rassemblèrent  :  «  Ce  n'est  point 
«  du  sang  des  habitants  que  cette  épée  est  teinte;  mais 
«  de  celui  des  Moscovites ,  que  j'ai  répandu  pour  sau- 
«  ver  vos  vies.  » 

Si  le  czar  avait  toujours  eu  cette  humanité,  c'était 
le  premier  des  hommes.  Il  aspirait  à  plus  qu'à  dé- 
truire des  villes;  il  en  fondait  une  alors  peu  loin  de 
Narva  même,  au  milieu  de  ses  nouvelles  conquêtes; 
c'était  la  ville  de  Pétersbourg,  dont  il  fit  depuis  sa  ré- 
sidence et  le  centre  du  commerce.  Elle  est  située  entre 
la  Finlande  et  J'ingrie,  dans  une  île  marécageuse,  au- 
tour de  laquelle  la  Neva  se  divise  en  plusieurs  bras 
avant  de  tomber  dans  le  golfe  de  Finlande  :  lui-même 
traça  le  plan  de  la  ville,  de  la  forteresse,  du  port,  des 
quais  qui  l'embellissent,  et  des  forts  qui  en  défendent 
l'entrée.  Cette  île  inculte  et  déserte,  qui  n'était  qu'un 
amas  de  boue  pendant  le  court  été  de  ces  climats,  et 
dans  l'hiver  qu'un  étang  glacé,  où  l'on  ne  pouvait 
aborder  par  terre  qu'à  travers  des  forêts  sans  route  et 
des  marais  profonds,. et  qui  n'avait  été  jusqu'alors 
que  le  repaire  des  loups  et  des  ours,  fut  reniphe  en 


122  HISTOIRE  DE  CHAULES  XII. 

1703  de  plus  de  trois  cent  mille  hommes  que  le  czar 
avait  rassemblés  de  ses  états.  Les  paysans  du  royaume 
d'Astracan,  et  ceux  qui  habitent  les  frontières  de  la 
Chine ,  furent  transportés  à  Pétersbourg.  Il  fallut  per- 
cer des  forêts,  faire  des  chemins,  sécher  des  marais, 
élever  des  digues,  avant  de  jeter  les  fondements  de 
la  ville.  La  nature  fut  forcée  partout.  Le  czar  s'obstina 
à  peupler  un  pays  qui  semblait  n'être  pas  destiné 
pour  des  hommes  :  ni  les  inondations  qui  ruinèrent 
ses  ouvrages,  ni  la  stérilité  du  terrain ,  ni  l'ignorance 
des  ouvriers,  ni  la  mortalité  même,  qui  fit  périr  deux 
cent  mille  hommes  dans  ces  commencements,  ne  lui 
firent  point  changer  de  résolution.  La  ville  fut  fondée 
parmi  les  obstacles  que  la  nature ,  le  génie  des  peuples, 
et  une  guerre  malheureuse,  y  apportaient.  Péters- 
bourg était  déjà  une  ville  en  lyoS,  et  son  port  était 
rempli  de  vaisseaux.  L'empereur  y  attirait  les  étran- 
gers par  des  bienfaits,  distribuant  des  terres  aux  uns , 
donnant  des  maisons  aux  autres,  et  encourageant 
tous  les  arts  qui  venaient  adoucir  ce  climat  sauvage. 
Surtout  il  avait  rendu  Pétersbourg  inaccessible  aux 
efforts  des  ennemis.  Les  généraux  suédois,  qui  bat- 
taient souvent  ses  troupes  partout  ailleurs,  n'avaient 
pu  endommager  cette  colonie  naissante.  Elle  était 
tranquille  au  milieu  de  la  guerre  qui  l'environnait. 

Le  czar,  en  se  créant  ainsi  de  nouveaux  états,  ten- 
dait toujours  la  main  au  roi  Auguste  qui  perdait  les 
siens;  il  lui  persuada  par  le  général  Patkul ,  passé  de- 
puis peu  au  service  de  Moscovie  et  alors  ambassadeur 
du  czar  en  Saxe,  de  venir  à  Grodno  conférer  encore 
une  fois  avec  lui  sur  l'état  malheureux  de  ses  affaires. 


LIVRE  TROISIÈME.  123 

Le  roi  Auguste  y  vint  avec  quelques  troupes,  accom- 
pagné du  général  Schullembourg,  que  son  passage  de 
l'Oder  avait  rendu  illustre  dans  le  ISord,  et  en  qui  il 
mettait  sa  dernière  espérance.  Le  czar  y  arriva,  fe- 
sant  marcher  après  lui  une  armée  de  soixante  et  dix 
mille  hommes.  Les  deux  monarques  firent  de  nou- 
veaux plans  de  guerre.  Le  roi  Auguste  détrôné  ne 
craignait  plus  d'irriter  les  Polonais  en  abandonnant 
leur  pays  aux  troupes  moscovites.  Il  fut  résolu  que 
Tarmée  du  czar  se  diviserait  en  plusieurs  corps  pour 
arrêter  le  roi  de  Suéde  à  chaque  pas.  Ce  fut  dans  le 
temps  de  cette  entrevue  que  le  roi  Auguste  renouvela 
Tordre  de  l'aigle  blanc ,  faible  ressource  alors  pour 
lui  attacher  quelques  seigneurs  polonais,  plus  avides 
d'avantages  réels  que  d'un  vain  honneur  qui  devient 
ridicule  quand  on  le  tient  d'un  prince  qui  n'est  roi 
que  de  nom.  La  conférence  des  deux  rois  finit  d'une 
manière  extraordinaire.  Le  czar  partit  soudainement, 
et  laissa  ses  troupes  à  son  allié,  pour  courir  éteindre 
lui-même  une  rébellion  dont  il  était  menacé  à  Astracan . 
A  peine  était-il  parti,  que  le  roi  Auguste  ordonna  que 
Patkul  fût  arrêté  à  Dresde.  Toute  l'Europe  fut  sur- 
prise qu'il  osât,  contre  le  droit  des  gens,  et  en  appa- 
rence contre  ses  intérêts ,  mettre  en  prison  l'ambas- 
sadeur du  seul  prince  qui  le  protégeait. 

Voici  le  nœud  secret  de  cet  événement,  selon  ce 
que  le  maréchal  de  Saxe,  fils  du  roi  Auguste,  m'a  fait 
l'honneur  de  me  dire.  Patkul ,  proscrit  en  Suéde ,  pour 
avoir  soutenu  les  privilèges  de  la  Livonie  sa  patrie, 
avait  été  général  du  roi  Auguste  ;  mais  son  esprit  vif 
et  altier  s'accommodant  mal  des  hauteurs  du  général 


124  HISTOmE  DE  CHARLES  Xîl. 

Fleraming,  favori  du  roi,  plus  impérieux  et  plus  vif 
que  lui,  il  avait  passé  au  service  du  czar,  dont  il  était 
alors  général  et  ambassadeur  auprès  d'Auguste.  C'é' 
tait  un  esprit  pénétrant,  il  avait  démêlé  que  les  vues 
de  Flemming  et  du  chancelier  de  Saxe  étaient  de  pro- 
poser la  paix  au  roi  de  Suéde  à  quelque  prix  que  ce 
fut.  Il  forma  aussitôt  le  dessein  de  les  prévenir,  et  de 
ménager  un  accommodement  entre  le  czar  etla  Suéde. 
Le  chancelier  éventa  son  projet,  et  obtint  qu'on  se 
saisit  de  sa  personne.  Le  roi  Auguste  dit  au  czar  que 
Patkul  était  un  perfide  qui  les  trahissait  tous  deux. 
Il  n'était  pourtant  coupable  que  d'avoir  trop  bien 
servi  son  nouveau  maître;  mais  un  service  rendu  mal 
à  propos  est  souvent  puni  comme  une  trahison. 

Cependant,  d'un  côté,  les  soixante  mille  Russes, 
divisés  en  plusieurs  petits  corps,  brûlaient  et  rava- 
geaient les  terres  des  partisans  de  Stanislas  :  de  l'autre , 
Schullembourg  s'avançait  avec  ses  nouvelles  troupes. 
La  fortune  des  Suédois  dissipa  ces  deux  armées  en 
moins  de  deux  mois.  Charles  XII  et  Stanislas  attaquè- 
rent les  corps  séparés  des  Moscovites  l'un  après 
l'autre,  mais  si  vivement,  qu'un  général  moscovite 
était  battu  avant  qu'il  sût  la  défaite  de  son  compa- 
gnon. 

Nul  obstacle  n'arrêtait  le  vainqueur  :  s'il  se  trouvait 
une  rivière  entre  les  ennemis  et  lui,  Charles  XII  et 
ses  Suédois  la  passaient  à  la  nage.  Un  parti  suédois 
prit  le  bagage  d'Auguste,  où  il  y  avait  deux  cent  mille 
écus  d'argent  monnayé.  Stanislas  saisit  huit  cent  mille 
ducats  appartenants  au  prince  Menzikoff,  général 
moscovite.  Charles,  à  la  tête  de  sa  cavalerie,  fit  trente 


LIVRE  TROISIÈME.  125 

lieues  en  vingt-quatre  heures,  chaque  cavaUer  me- 
nant un  cheval  en  main  pour  le  monter  quand  le  sien 
serait  rendu.  Les  Moscovites,  épouvantés  et  réduits  à 
uîi  petit  nombre,  fuyaient  en  désordre  au-delà  du 
Borysthène. 

Tandis  que  Charles  chassait  devant  lui  les  Mosco* 
vites  jusqu'au  fond  de  la  Lithuanie,  Schullembourg 
repassa  enfin  l'Oder,  et  vint  à  la  tète  de  vingt  mille 
hommes  présenter  la  bataille  au  grand  maréchal  Ren- 
schild ,  qui  passait  pour  le  meilleur  général  de  Char- 
les XII,  et  que  l'on  appelait  le  Parménion  de  VÂleiandre 
du  Nord.  Ces  deux  illustres  généraux,  qui  semblaient 
participer  à  la  destinée  de  leurs  maîtres ,  se  rencontrè- 
rent assez  près  de  Punits,  dans  un  lieu  nommé  Frauen- 
stadt,  territoire  déjà  fatal  aux  troupes  d'xluguste.  Ren- 
schild  n'avait  que  treize  bataillons  et  vingt-deux  esca- 
drons ,  qui  fesaient  en  tout  près  de  dix  mille  hommes. 
Schullembourg  en  avait  une  fois  autant.  Il  est  à  re- 
marquer qu'il  y  avait  dans  son  armée  un  corps  de  six 
à  sept  mille  Moscovites,  que  l'on  avait  long-temps 
disciplinés,  et  sur  lesquels  on  comptait  comme  sur 
des  soldats  aguerris.  Cette  bataille  de  Frauenstadt  se 
donna  le  1 1  février  1 706  ;  mais  ce  même  général  Schul- 
lembourg, qui,  avec  quatre  mille  hommes,  avait  en 
quelque  façon  troublé  la  fortune  du  roi  de  Suéde, 
succomba  sous  celle  du  général  Renschild.  Le  com- 
bat ne  dura  pas  un  quart  d'heure  ;  les  Saxons  ne  ré- 
sistèrent pas  un  moment;  les  Moscovites  jetèrent 
leurs  armes  dès  qu'ils  virent  les  Suédois  :  l'épouvante 
fut  si  subite  et  le  désordre  si  grand,  que  les  vain- 
queurs trouvèrent  sur  le  champ  de  bataille  sept  mille 


126  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

fusils  tout  chargés  qu'on  avait  jetés  à  terre  sans  tirer. 
Jamais  déroute  ne  fut  plus  prompte ,  plus  complète ,  et 
plus  honteuse;  et  cependant  jamais  général  n'avait 
fait  une  si  belle  disposition  que  Schullembourg,  de  l'a- 
veu de  tous  les  officiers  saxons  et  suédois,  qui  virent 
en  cette  journée  combien  la  prudence  humaine  est 
peu  maîtresse  des  événements. 

Parmi  les  prisonniers ,  il  se  trouva  un  régiment  en- 
tier de  Français.  Ces  infortunés  avaient  été  pris  par 
les  troupes  de  Saxe ,  l'an  1704,3  cette  fameuse  bataille 
de  Hochstedt ,  si  funeste  à  la  grandeur  de  Louis  XIV. 
Ils  avaient  passé  depuis  au  service  du  roi  Auguste , 
qui  en  avait  fait  un  régiment  de  dragons ,  et  en  avait 
donné  le  commandement  à  un  Français  de  la  maison 
de  Joyeuse.  Le  colonel  fut  tué  à  la  première  ou  plu- 
tôt à  la  seule  charge  des  Suédois;  le  régiment  tout 
entier  fut  fait  prisonnier  de  guerre.  Dès  le  jour  même 
ces  Français  demandèrent  à  servir  Charles  XII,  et  ils 
furent  reçus  à  son  service ,  par  une  destinée  singulière 
qui  les  réservait  à  changer  encore  de  vainqueur  et  de 
maître. 

A  légard  des  Moscovites ,  ils  demandèrent  la  vie  à 
genoux;  mais  on  les  massacra  inhumainement  plus 
de  six  heures  après  le  combat,  pour  punir  sur  eux  les 
violences  de  leurs  compatriotes ,  et  pour  se  débarras- 
ser de  ces  prisonniers  dont  on  n'eût  su  que  faire. 

Auguste  se  vit  alors  sans  ressources  :  il  ne  lui  res- 
tait plus  que  Cracovie,  où  il  s'était  enfermé  avec  deux 
régiments  de  Moscovites ,  deux  de  Saxons ,  et  quelques 
troupes  de  l'armée  de  la  couronne,  par  lesquelles 
même  il  craignait  d'être  livré  au  vainqueur;  mais  son 


LIVRE  TROISIÈME.  127 

malheur  fut  au  comble,  quand  il  sut  que  Charles  XII 
était  enfin  entré  en  Saxe  le  i"  septembre  1706. 

(1706)  Il  avait  traversé  la  Silésie  sans  daigner  seu- 
lement en  faire  avertir  la  cour  de  Vienne.  L'Alle- 
magne était  consternée;  la  diète  de  Ratisbonne,  qui 
représente  Tempire,  mais  dont  les  résolutions  sont 
souvent  aussi  infructueuses  que  solennelles ,  déclara 
le  roi  de  Suéde  ennemi  de  l'empire  s'il  passait  au-delà 
de  l'Oder  avec  son  armée  ;  cela  même  le  détermina  à 
venir  plus  tôt  en  Allemagne. 

A  son  approche  les  villages  furent  déserts;  les  ha- 
bitants fuyaient  de  tous  côtés.  Charles  en  usa  alors 
comme  à  Copenhague;  il  fit  afficher  partout  qu'il  n'é- 
tait venu  que  pour  donner  la  paix;  que  tous  ceux  qui 
reviendraient  chez  eux,  et  qui  paieraient  les  contri- 
butions qu'il  ordonnerait,  seraient  traités  comme  ses 
propres  sujets ,  et  les  autres  poursuivis  sans  quartier. 
Cette  déclaration  d'un  prince  qu'on  savait  n'avoir  ja- 
mais manqué  à  sa  parole,  fit  revenir  en  foule  tous 
ceux  que  la  peur  avait  écartés.  Il  choisit  son  camp  à 
Alt-Rantstadt,  près  de  la  campagne  deLutzen,  champ 
de  bataille  fameux  par  la  victoire  et  par  la  mort  de 
Gustave-Adolphe.  Il  alla  voir  la  place  où  ce  grand 
homme  avait  été  tué.  Quand  on  l'eut  conduit  sur  le 
lieu  :  «  J'ai  tâché ,  dit-il ,  de  vivre  comme  lui  ;  Dieu 
«  m'accordera  peut-être  un  jour  une  mort  aussi  glo- 
«  rieuse.  » 

De  ce  camp  il  ordonna  aux  états  de  Saxe  de  s'as- 
sembler, et  de  lui  envoyer  sans  délai  les  registres  des 
finances  de  l'électorat.  Dès  qu'il  les  eut  en  son  pouvoir, 
et  qu'il  fut  informé  au  juste  de  ce  que  la  Saxe  pouvait 


Î28  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

fournir,  il  la  taxa  à  six  cent  vingt-cinq  mille  rixdales 
par  mois.  Outre  cette  contribution,  les  Saxons  furent 
obligés  de  fournir  à  chaque  soldat  suédois  deux  livres 
de  viande,  deux  livres  de  pain,  deux  pots  de  bière,  et 
quatre  sous  par  jour,  avec  du  fourrage  pour  la  cava- 
lerie. Les  contributions  ainsi  réglées,  le  roi  établit 
une  nouvelle  police  pour  garantir  les  Saxons  des  in- 
sultes de  ses  soldats  :  il  ordonna ,  dans  toutes  les  villes 
où  il  mit  garnison ,  que  chaque  hôte  chez  qui  les 
soldats  logeraient  donnerait  des  certificats  tous  les 
mois  de  leur  conduite;  faute  de  quoi  le  soldat  n'au- 
rait point  sa  paie.  De  plus ,  des  inspecteurs  allaient 
tous  les  quinze  jours  de  maison  en  maison,  s'infor- 
mer si  les  Suédois  n'avaient  point  commis  de  dégât. 
Ils  avaient  soin  de  dédommager  le9»hôtes,  et  de  punir 
les  coupables. 

On  sait  sous  quelle  discipline  sévère  vivaient  les 
troupes  de  Charles  XII;  qu'elles  ne  pillaient  pas  les 
villes  prises  d'assaut  avant  d'en  avoir  reçu  la  permis- 
sion ;  qu'elles  allaient  même  au  pillage  avec  ordre ,  et 
le  quittaient  au  premier  signal.  Les  Suédois  se  vantent 
encore  aujourd'hui  de  la  discipline  qu'ils  observèrent 
en  Saxe;  et  cependant  les  Saxons  se  plaignent  des  dé- 
gâts affreux  qu'ils  y  commirent;  contradictions  qu'il 
serait  impossible  de  concilier ,  si  l'on  ne  savait  com- 
bien les  hommes  voient  différemment  les  mêmes  ob- 
jets. Il  était  bien  difficile  que  les  vainqueurs  n'abu- 
sassent quelquefois  de  leurs  droits ,  et  que  les  vaincus 
ne  prissent  les  plus  légères  lésions  pour  des  brigan- 
dages barbares.  Un  jour,  le  roi  se  promenant  à  che- 
val près  de  Leipsick,  un  paysan  saxon  vint  se  jeter 


LIVRE  TROISIÈME.  1  oc^ 

à  ses  pieds  pour  lui  demander  justice  d'un  grenadier 
qui  venait  de  lui  enlever  ce  qui  était  destiné  pour  le 
dîner  de  sa  famille.  Le  roi  fit  venir  le  soldat  :  «  Est-il 
«  vrai,  dit-il  d'un  visapje  sévère,  que  vous  avez  volé 
«  cet  homme?  Sire ,  dit  le  soldat ,  je  ne  lui  ai  pas  fait 
«  tant  de  mal  que  votre  majesté  en  a  fait  à  son  maître  ; 
«  vous  lui  avez  ôté  un  royaume,  et  je  n'ai  pris  à  ce 
«  manant  qu'un  dindon.  »  Le  roi  donna  dix  ducats  de 
sa  main  au  paysan ,  et  pardonna  au  soldat  en  faveur 
de  la  hardiesse  du  bon  mot ,  en  lui  disant  :  «  Souviens- 
«  toi ,  mon  ami ,  que  si  j'ai  ôté  un  royaume  au  roi  Au- 
«  guste ,  je  n'en  ai  rien  pris  pour  moi.  » 

La  grande  foire  de  Leipsick  se  tint  comme  à  l'or- 
dinaire :  les  marchands  y  vinrent  avec  une  sûreté  en- 
tière :  on  ne  vit  pas  un  soldat  suédois  dans  la  foire  ; 
on  eût  dit  que  l'armée  du  roi  de  Suéde  n'était  en  Saxe 
que  pour  veiller  à  la  conservation  du  pays.  Il  com- 
mandait dans  tout  Félectorat  avec  un  pouvoir  aussi 
absolu  et  une  tranquillité  aussi  profonde  que  dans 
Stockholm. 

Le  roi  Auguste ,  errant  dans  la  Pologne ,  privé  à-la- 
fois  de  son  royaume  et  de  son  électorat,  écrivit  enfin 
une  lettre  de  sa  main  à  Charles  XII  pour  lui  deman- 
der la  paix.  Il  chargea  en  secret  le  baron  d'Imhof 
d'aller  porter  la  lettre ,  conjointement  avec  M.  Fings- 
ten,  référendaire  du  conseil  privé;  il  leur  donna  à 
tous  deux  ses  pleins  pouvoirs,  et  son  blanc-signé. 
«  Allez ,  leur  dit -il  en  propres  mots ,  tâchez  de  m'ob- 
«  tenir  des  conditions  raisonnables  et  chrétiennes.  » 
Il  était  réduit  à  la  nécessité  de  cacher  ses  démarches 
pour  la  paix  ,  et  de  ne  recourir  à  la  médiation  d\uicun 

^■H AHLE.S  XII.  9 


|3o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

prince  ;  car  étant  alors  en  Pologne  à  la  merci  des 
Moscovites  ,  il  craignait ,  avec  raison  ,  que  le  dange- 
reux allié  qu'il  abandonnait  ne  se  vengeât  sur  lui  de 
sa  soumission  au  vainqueur.  Ses  deux  plénipoten- 
tiaires arrivèrent  de  nuit  au  camp  de  Charles  XÏI  ;  ils 
eurent  une  audience  secrète.  Le  roi  lut  la  lettre.  «  Mes- 
«  sieurs  ,  dit-il  aux  plénipotentiaires ,  vous  aurez  dans 
«  un  moment  ma  réponse.  »  Il  se  retira  aussitôt  dans 
son  cabinet ,  et  fît  écrire  ce  qui  suit  : 

«  Je  consens  de  donner  la  paix  aux  conditions  sui- 
«  vantes  ,  auxquelles  il  ne  faut  pas  s'attendre  que  je 
«  change  rien. 

1 .  «  Que  le  roi  Auguste  renonce  pour  jamais  à  la 
«  couronne  de  Pologne  ,  qu'il  reconnaisse  Stanislas 
«  pour  légitime  roi ,  et  qu'il  promette  de  ne  jamais 
«  songer  à  remonter  sur  le  trône ,  même  après  la  mort 
«  de  Stanislas. 

2.  «  Qu'il  renonce  à  tous  autres  traités ,  et  parti cu- 
«  lièrement  à  ceux  qu'il  a  faits  avec  la  Moscovie. 

3.  «  Qu'il  renvoie  avec  honneur  en  mon  camp  les 
«  princes  Sobieski  et  tous  les  prisonniers  qu'il  a  pu 
«  faire. 

4.  «  Qu'il  me  livre  tous  les  déserteurs  qui  ont  passé 
«  à  son  service  ,  et  nommément  Jean  Patkul ,  et  qu'il 
«  cesse  toute  procédure  contre  ceux  qui  de  son  ser- 
«  vice  ont  passé  dans  le  mien.  » 

Il  donna  ce  papier  au  comte  Piper ,  le  chargeant  de 
négocier  le  reste  avec  les  plénipotentiaires  du  roi  Au- 


LIVRE  TROISIÈME.  l3l 

^uste.  Ils  furent  épouvantés  de  la  dureté  de  ces  pro- 
positions. Ils  mirent  en  usage  le  peu  d'art  qu'on  peut 
employer  quand  on  est  sans  pouvoir,  pour  tâcher  de 
fléchir  la  rigueur  du  roi  de  Suéde.  Ils  eurent  plu- 
sieurs conférences  avec  le  comte  F*iper.  Ce  ministre 
ne  répondit  autre  chose  à  toutes  leurs  insinuations , 
sinon  :  «  Telle  est  la  volonté  du  roi  mon  maître  ;  il  ne 
«  change  jamais  ses  résolutions.  » 

Tandis  que  cette  paix  se  négociait  sourdement  en 
Saxe ,  la  fortune  sembla  mettre  le  roi  Auguste  en  état 
d'en  obtenir  une  plus  honorable ,  et  de  traiter  avec 
son  vainqueur  sur  un  pied  plus  égal. 

Le  prince  Menzikoff,  généralissime  des  armées 
moscovites ,  vint  avec  trente  mille  hommes  le  trou- 
ver en  Pologne  dans  le  temps  que  non  seulement  il 
ne  souhaitait  plus  ses  secours ,  mais  que  même  il  les 
craignait:  il  avait  avec  lui  quelques  troupes  polonaises 
et  saxonnes,  qui  fesaient  en  tout  six  mille  hommes. 
Environné  avec  ce  petit  corps  de  l'armée  du  prince 
Menzikoff,  il  avait  tout  à  redouter  en  cas  qu'on  dé- 
couvrît sa  négociation.  Il  se  voyait  en  même  temps 
détrôné  par  son  ennemi ,  et  en  danger  d'être  arrêté 
prisonnier  par  son  allié.  Dans  cette  circonstance  dé- 
licate ,  l'armée  se  trouva  en  présence  d'un  des  géné- 
raux suédois ,  nommé  Meyerfeld ,  qui  était  à  la  tête 
de  dix  mille  hommes  à  Calish ,  près  du  palatinat  de 
Posnanie.  Le  prince  Menzikoff  pressa  le  roi  Auguste 
de  donner  bataille.  Le  roi,  très  embarrassé,  différa 
sous  divers  prétextes  ;  car ,  quoique  les  ennemis  fus- 
sent trois  fois  moins  forts  que  lui ,  il  y  avait  quatre 
mille  Suédois  dans  l'armée  de  Meyerfeld  ;  et  c'en  était 

9- 


l32  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

assez  pour  rendre  révénement  douteux.  Donner  ba- 
taille aux  Suédois  pendant  les  négociations  ,  et  la 
perdre ,  c'était  creuser  Fabîme  où  il  était  ;  il  prit  le 
parti  d'envoyer  un  bomme  de  confiance  au  général 
ennemi  pour  lui  donner  part  du  secret  de  la  paix ,  et 
lavertir  de  se  retirer  ;  mais  cet  avis  eut  un  effet  tout 
contraire  à  ce  qu'il  en  attendait.  Le  général  Meyer- 
feld  crut  qu'on  lui  tendait  un  piège  pour  Fintimider , 
et  sur  cela  seul  il  se  résolut  à  risquer  le  combat. 

Les  Russes  vainquirent  ce  jour-là  les  Suédois  en 
bataille  rangée  pour  la  première  fois.  Cette  victoire, 
que  le  roi  Auguste  remporta  presque  malgré  lui ,  fut 
complète  :  il  entra  triomphant ,  au  milieu  de  sa  mau- 
vaise fortune  ,  dans  Varsovie ,  autrefois  sa  capitale , 
ville  alors  démantelée  et  ruinée ,  prête  à  recevoir  le 
vainqueur,  quel  qu'il  fût,  et  à  reconnaître  le  plus 
fort  pour  son  roi.  Il  fut  tenté  de  saisir  ce  moment  de 
prospérité ,  et  d'aller  attaquer  en  Saxe  le  roi  de  Suède 
avec  l'armée  moscovite.  Mais  ayant  réfléchi  que  Char- 
les XII  était  à  la  tête  d'une  armée  suédoise  jusqu'a- 
lors invincible  ;  que  les  Russes  l'abandonneraient  au 
premier  bruit  de  son  traité  commencé  ;  que  la  Saxe , 
son  pays  héréditaire ,  déjà  épuisée  d'argent  et  d'hom- 
mes ,  serait  ravagée  également  par  les  Suédois  et  par 
les  Moscovites;  que  l'empire,  occupé  de  la  guerre 
contre  la  France ,  ne  pouvait  le  secourir;  qu'il  demeu- 
rerait sans  états  ,  sans  argent ,  sans  amis  ;  il  conçut 
qu'il  fallait  fléchir  sous  la  loi  qu'imposait  le  roi  de 
Suède.  Cette  loi  ne  devint  que  plus  dure  quand  Charles 
eut  appris  que  le  roi  Auguste  avait  attaqué  ses  troupes 
pendant  la  négociation.  Sa  colère  et  le  plaisir  d'humi- 


LIVRE  TROISIÈME.  i33 

lier  davantage  un  ennemi  qui  venait  de  le  vaincre ,  le 
rendirent  plus  inflexible  sur  tous  les  articles  du  traité. 
Ainsi  la  victoire  du  roi  Auguste  ne  servit  qu'à  rendre 
sa  situation  plus  malheureuse  ;  ce  qui  peut-être  n'é- 
tait jamais  arrivé  qu'à  lui. 

Il  venait  de  faire  chanter  le  Te  Deum  dans  Varso- 
vie, lorsque  Fingsten ,  l'un  de  ses  plénipotentiaires, 
arriva  de  Saxe  avec  ce  traité  de  paix  qui  lui  ôtait  la 
couronne.  Auguste  hésita ,  mais  il  signa ,  et  partit 
pour  la  Saxe  dans  la  vaine  espérance  que  sa  présence 
pourrait  fléchir  le  roi  de  Suéde ,  et  que  son  ennemi  se 
souviendrait  peut-être  des  anciennes  alliances  de  leurs 
maisons ,  et  du  sang  qui  les  unissait. 

Ces  deux  princes  se  virent ,  pour  la  première  fois , 
dans  un  lieu  nommé  Gutersdorf ,  au  quartier  du  comte 
Piper,  sans  aucune  cérémonie.  Charles  XII  était  en 
grosses  bottes ,  ayant  pour  cravate  un  taffetas  noir 
qui  lui  serrait  le  cou  :  son  habit  était ,  comme  à  l'or- 
dinaire ,  d'un  gros  drap  bleu ,  avec  des  boutons  de 
cuivre  doré.  Il  portait  au  côté  une  longue  épée  qui 
lui  avait  servi  à  la  bataille  de  Narva ,  et  sur  le  pom- 
meau de  laquelle  il  s'appuyait  souvent.  La  conversa- 
tion ne  roula  que  sur  ses  grosses  bottes.  Charles  XII 
dit  au  roi  Auguste  qu'il  ne  les  avait  quittées  depuis  six 
ans  que  pour  se  coucher.  Ces  bagatelles  furent  le  seul 
entretien  de  deux  rois  dont  l'un  ôtait  une  couronne  à 
l'autre.  Auguste  surtout  parlait  avec  un  air  de  com- 
plaisance et  de  satisfaction  que  les  princes  et  les 
hommes  accoutumés  aux  grandes  affaires  savent 
prendre  au  miheu  des  mortifications  les  plus  cruelles. 
Les  deux  rois  dînèrent  deux  fois  ensemble.  Charles  XII 


l34  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

affecta  toujours  de  donner  la  droite  au  roi  Auguste  ; 
mais  bien  loin  de  rien  relâcher  de  ses  demandes  ,  il 
en  fit  encore  de  plus  dures.  C'était  déjà  beaucoup 
qu'un  souverain  fût  forcé  à  livrer  un  général  d'armée , 
un  ministre  public  :  c'était  un  grand  abaissement  d'être 
obligé  d'envoyer  à  son  successeur  Stanislas  les  pierre- 
ries et  les  archives  de  la  couronne  ;  mais  ce  fut  le 
comble  à  cet  abaissement  d'être  réduit  enfin  à  féli- 
citer de  son  avènement  au  trône  celui  qui  allait  s'y  as- 
seoir à  sa  place.  Charles  exigea  une  lettre  d'Auguste  à 
Stanislas  :  le  roi  détrôné  se  le  fit  dire  plus  d'une  fois  ; 
mais  Charles  voulait  cette  lettre ,  et  il  fallait  l'écrire. 
La  voici  telle  que  je  l'ai  vue  depuis  peu  copiée  fidè- 
lement sur  l'original  que  le  roi  Stanislas  garde  en- 
core. 

Monsieur  et  frère  , 

«  Nous  avions  jugé  qu'il  n'était  pas  nécessaire  d'en- 
«  trer  dans  un  commerce  particulier  de  lettres  avec 
«  votre  majesté  ;  cependant,  pour  faire  plaisir  à  sa  ma- 
«  jesté  suédoise ,  et  afin  qu'on  ne  nous  impute  pas  que 
«  nous  fesons  difficulté  de  satisfaire  à  son  désir,  nous 
«  vous  félicitons  par  celle-ci  de  votre  avènement  à  la 
«  couronne ,  et  vous  souhaitons  que  vous  trouviez 
«  dans  votre  patrie  des  sujets  plus  fidèles  que  ceux 
a  que  nous  y  avons  laissés.  Tout  le  monde  nous  fera 
«  la  justice  de  croire  que  nous  n'avons  été  payés  que 
«  d'ingratitude  pour  tous  nos  bienfaits ,  et  que  la  plu- 
«  part  de  nos  sujets  ne  se  sont  appliqués  qu'à  avancer 
i<  notre  ruine.  Nous  souhaitons  que  vous  ne  soyez  pas 


LIVRE  TROISIÈME.  l35 

«  exposé  à  de  pareils  malheurs ,  vous  remettant  à  la 
«  protection  de  Dieu.  » 

A  Dresde,  le  8  avril  1707. 

Votre  frère  et  voisin,  AUGUSTE,  roi. 

Il  fallut  qu'Auguste  ordonnât  lui-même  à  tous  ses 
officiers  de  magistrature  de  ne  plus  le  qualifier  de  roi 
de  Pologne ,  et  qu'il  fit  effacer  des  prières  publiques 
ce  titre  auquel  il  renonçait.  Il  eut  moins  de  peine  à 
élargir  les  Sobieski  :  ces  princes ,  au  sortir  de  leur  pri- 
son ,  refusèrent  de  le  voir  ;  mais  le  sacrifice  de  Patkul 
fut  ce  qui  dut  lui  coûter  davantage.  D'un  côté,  le  czar 
le  redemandait  hautement  comme  son  ambassadeur; 
de  l'autre ,  le  roi  de  Suéde  exigeait ,  en  menaçant , 
qu'on  le  lui  livrât.  Patkul  était  alors  enfermé  dans  le 
château  de  Koënigstein  en  Saxe.  Le  roi  Auguste  crut 
pouvoir  satisfaire  Charles  XII  et  son  honneur  en 
même  temps.  Il  envoya  des  gardes  pour  livrer  ce 
malheureux  aux  troupes  suédoises  ;  mais  auparavant 
il  envoya  au  gouverneur  de  Koënigstein  un  ordre  se- 
cret de  laisser  échapper  son  prisonnier.  La  mauvaise 
fortune  de  Patkul  l'emporta  sur  le  soin  qu'on  prenait 
de  le  sauver.  Le  gouverneur,  sachant  que  Patkul  était 
très  riche,  voulut  lui  faire  acheter  sa  liberté.  Le  pri- 
sonnier ,  comptant  encore  sur  le  droit  des  gens ,  et 
informé  des  intentions  du  roi  Auguste ,  refusa  de 
payer  ce  qu'il  pensait  devoir  obtenir  pour  rien.  Pen- 
dant cet  intervalle  les  gardes  commandés  pour  saisir 
le  prisonnier  arrivèrent ,  et  le  livrèrent  immédiate- 
ment à  quatre  capitaines  suédois ,  qui  l'emmenèrent 


ï36  HISTOmE  DE  CHARLES  XII. 

d'abord  au  quartier-général  d'Alt-Rantstadt,  où  il  de- 
meura trois  mois  attaché  à  un  poteau  avec  une  grosse 
chaîne  de  fer.  De  là  il  fut  conduit  à  Casimir. 

Charles  XII ,  oubliant  que  Patkul  était  ambassadeur 
du  czar,  et  se  souvenant  seulement  qu'il  était  né  son 
sujet,  ordonna  au  conseil  de  guerre  de  le  juger  avec 
la  dernière  rigueur.  Il  fut  condamné  à  être  rompu 
vif,  et  à  être  mis  en  quartiers.  Un  chapelain  vint  lui 
annoncer  qu'il  fallait  mourir,  sans  lui  apprendre  le 
genre  du  supplice.  Alors  cet  homme,  qui  avait  bravé 
la  mort  dans  tant  de  batailles ,  se  trouvant  seul  avec 
un  prêtre,  et  son  courage  n'étant  plus  soutenu  par  la 
gloire  ni  par  la  colère ,  sources  de  l'intrépidité  des 
hommes ,  répandit  amèrement  des  larmes  dans  le  sein 
du  chapelain.  Il  était  fiancé  avec  une  dame  saxonne 
nommée  madame  d'Einsiedel,  qui  avait  de  la  nais- 
sance ,  du  mérite ,  et  de  la  beauté  ,  et  qu'il  avait 
compté  d'épouser  à  peu  près  dans  le  temps  même 
qu'on  le  livra  au  supplice.  Il  recommanda  au  chape- 
lain d'aller  la  trouver  pour  la  consoler,  et  de  l'assurer 
qu'il  mourait  plein  de  tendresse  pour  elle.  Quand  on 
l'eut  conduit  au  lieu  du  supplice ,  et  qu'il  vit  les  roues 
et  les  pieux  dressés ,  il  tomba  dans  des  convulsions 
de  frayeur,  et  se  rejeta  dans  les  bras  du  ministre,  qui 
l'embrassa  en  le  couvrant  de  son  manteau ,  et  en  pleu- 
rant. Alors  un  officier  suédois  lut  à  haute  voix  un  pa- 
pier dans  lequel  étaient  ces  paroles  : 

«  On  fait  savoir  que  l'ordre  très  exprès  de  sa  ma- 
«  jesté,  notre  seigneur  très  clément,  est  que  cet  homme, 
«  qui  est  traître  à  la  patrie ,  soit  roué  et  écartelé  pour 
«  réparation  de  ses  crimes ,  et  pour  l'exemple  des  au- 


LIVRE  TROISIEME.  ijj 

«  très.  Que  cliacim  se  donne  de  garde  de  la  trahison , 
«  et  serve  son  roi  fidèlement.  »  A  ces  mots  de  prince 
très  clément ,  Quelle  clémence!  dit  Patkul;  et  à  ceux 
de  traître  à  la  patrie  ,  Hélas  !  dit -il ,  je  l'ai  trop  bien 
servie.  Il  reçut  seize  coups ,  et  souffrit  le  supplice  le 
plus  long  et  le  plus  affreux  qu  on  puisse  imaginer. 
Ainsi  périt  linfortuné  Jean  Réginold  Patkul ,  ambas- 
sadeur et  général  de  l'empereur  de  Russie. 

Ceux  qui  ne  voyaient  en  lui  qu'un  sujet  révolté 
contre  son  roi  disaient  qu'il  avait  mérité  la  mort;  ceux 
qui  le  regardaient  comme  un  Livonien,  né  dans  une 
province  laquelle  avait  des  privilèges  à  défendre ,  et 
qui  se  souvenaient  qu'il  n'était  sorti  de  la  Livonie 
que  pour  en  avoir  soutenu  les  droits ,  l'appelaient  le 
martyr  de  la  liberté  de  son  pays.  Tous  convenaient 
d'ailleurs  que  le  titre  d'ambassadeur  du  czar  devait 
rendre  sa  personne  sacrée.  Le  seul  roi  de  Suède ,  élevé 
dans  les  principes  du  despotisme  ,  crut  n'avoir  fait 
qu'un  acte  de  justice ,  tandis  que  toute  l'Europe  con- 
damnait sa  cruauté. 

Ses  membres  coupés  en  quartiers  restèrent  exposés 
sur  des  poteaux  jusqu'en  17 13  ,  qu'Auguste  étant  re- 
monté sur  son  trône  fit  i^ssembler  ces  témoignages 
de  la  nécessité  où  il  avait  été  réduit  à  Alt-Rantstadt  : 
on  les  lui  apporta  à  Varsovie ,  dans  une  cassette ,  en 
présence  de  Buzenval ,  envoyé  de  France.  Le  roi  de 
Pologne  montrant  la  cassette  à  ce  ministre  ,  «  Voilà , 
«  lui  dit  -  il  simplement ,  les  membres  de  Patkul  »  , 
sans  rien  ajouter  pour  blâmer  ou  pour  plaindre  sa 
mémoire ,  et  sans  que  personne  de  ceux  qui  étaient 
présents  osât  parler  sur  un  sujet  si  délicat  et  si  triste. 


j38  histoire  de  Charles  xii. 

Environ  ce  temps -là  un  Livonien  nommé  Paikel, 
officier  dans  les  troupes  saxonnes ,  fait  prisonnier  les 
armes  à  la  main ,  venait  d'être  jugé  à  mort  à  Stock- 
holm par  arrêt  du  sénat  ;  mais  il  n'avait  été  condamné 
qu'à  perdre  la  tête.  Cette  différence  de  supplice  dans 
le  même  cas  fesait  trop  voir  que  Charles ,  en  fesant 
périr  Patkul  d'une  mort  si  cruelle,  avait  plus  songé  à 
se  venger  qu'à  punir.  Quoi  qu'il  en  soit,  Paikel,  après 
sa  condamnation ,  fît  proposer  au  sénat  de  donner  au 
roi  le  secret  de  faire  de  l'or,  si  on  voulait  lui  par- 
donner :  il  fît  faire  l'expérience  de  son  secret  dans  la 
prison ,  en  présence  du  colonel  Hamilton  et  des  ma- 
gistrats de  la  ville  ;  et  soit  qu'il  eût  en  effet  découvert 
quelque  art  utile,  soit  qu'il  n'eût  que  celui  de  tromper 
habilement ,  ce  qui  est  beaucoup  plus  vraisemblable , 
on  porta  à  la  Monnaie  de  Stockholm  l'or  qui  se  trouva 
dans  le  creuset  à  la  fîn  de  l'expérience,  et  on  en  fit  au 
sénat  un  rapport  si  juridique ,  et  qui  parut  si  impor- 
tant, que  la  reine  aïeule  de  Charles  ordonna  de  sus- 
pendre l'exécution  jusqu'à  ce  que  le  roi ,  informé  de 
cette  singularité  ,  envoyât  ses  ordres  à  Stockholm. 

Le  roi  répondit  qu'il  avait  refusé  à  ses  amis  la  grâce 
du  criminel ,  et  qu'il  n'accorderait  jamais  à  l'intérêt  ce 
qu'il  n'avait  pas  donné  à  lamitié.  Cette  inflexibilité 
eut  quelque  chose  d'héroïque  dans  un  prince  qui  d'ail- 
leurs croyait  le  secret  possible.  Le  roi  Auguste,  qui  en 
fut  informé ,  dit  :  «  Je  ne  m'étonne  pas  que  le  roi  de 
«  Suède  ait  tant  d'indifférence  pour  la  pierre  philoso- 
«  phale  ;  il  l'a  trouvée  en  Saxe.  » 

Quand  le  czar  eut  appris  l'étrange  paix  que  le  roi 
Auguste,  malgré  leurs,  traités ,  avait  conclue  à  iHt- 


I 


LIVRE  TROISIÈME.  i3() 

Rantstadt ,  et  que  Patkul ,  son  ambassadeur  plénipo- 
tentiaire, avait  été  livré  au  roi  de  Suéde,  au  mépris 
des  lois  des  nations ,  il  fit  éclater  ses  plaintes  dans 
toutes  les  cours  de  l'Europe  :  il  écrivit  à  l'empereur 
d'Allemagne ,  à  la  reine  d'Angleterre ,  aux  états-géné- 
raux des  Provinces-Unies  :  il  appelait  lâcheté  et  per- 
fidie la  nécessité  douloureuse  sous  laquelle  Auguste 
avait  succombé  :  il  conjura  toutes  ces  puissances  d'in- 
terposer leur  médiation  pour  lui  faire  rendre  son  am- 
bassadeur, et  pour  prévenir  l'affront  qu'on  allait  faire 
en  sa  personne  à  toutes  les  têtes  couronnées  ;  il  les 
pressa ,  par  le  motif  de  leur  honneur,  de  ne  pas  s'a- 
vilir jusqu'à  donner  de  la  paix  d'Alt- Rantstadt  une 
garantie  que  Charles  XII  leur  arrachait  en  menaçant. 
Ces  lettres  n'eurent  d'autre  effet  que  de  mieux  faire 
voir  la  puissance  du  roi  de  Suéde,  L'empereur,  l'An- 
gleterre ,  et  la  Hollande,  avaient  alors  à  soutenir  contre 
la  France  une  guerre  ruineuse  :  ils  ne  jugèrent  pas 
à  propos  d'irriter  Charles  XÏI  par  le  refus  de  la  vaine 
cérémonie  de  la  garantie  d'un  traité.  A  l'égard  du 
malheureux  Patkul ,  il  n'y  eut  pas  une  puissance  qui 
interposât  ses  bons  offices  en  sa  faveur ,  et  qui  ne  fît 
voir  combien  peu  un  sujet  doit  compter  sur  des  rois,  et 
combien  tous  les  rois  alors  craignaient  celui  de  Suéde. 

On  proposa  dans  le  conseil  du  czar  d'user  de  re- 
présailles envers  les  officiers  suédois,  prisonniers  à 
Moscou.  Le  czar  ne  voulut  point  consentir  à  une  bar- 
barie qui  eût  eu  des  suites  si  funestes  :  il  y  avait  plus 
de  Moscovites  prisonniei^  en  Suéde  que  de  Suédois  en 
Moscovie. 

Il  chercha  une  vengeance  plus  utile.  La  grande 


l4o  mSTOIRE  DE  CHABLES  XII. 

armée  de  son  ennemi  était  en  Saxe  sans  agir.  Leven- 
haupt,  général  du  roi  de  Suéde,  qui  était  resté  en 
Pologne ,  à  la  tête  d'environ  vingt  mille  hommes ,  ne 
pouvait  garder  les  passages  dans  un  pays  sans  forte- 
resses et  plein  de  factions.  Stanislas  était  au  camp  de 
Charles  XII.  L'empereur  moscovite  saisit  cette  con- 
joncture ,  et  rentre  en  Pologne  avec  plus  de  soixante 
mille  hommes  :  il  les  sépare  en  plusieurs  corps,  et 
marche  avec  un  camp  volant  jusqu'à  Léopold  ,  où  il 
n'y  avait  point  de  garnison  suédoise.  Toutes  les  villes 
de  Pologne  sont  à  celui  qui  se  présente  à  leurs  portes 
avec  des  troupes.  Il  fit  convoquer  une  assemblée  à 
Léopold ,  telle  à  peu  près  que  celle  qui  avait  détrôné 
Auguste  à  Varsovie. 

La  Pologne  avait  alors  deux  primats ,  aussi  bien  que 
deux  rois ,  l'un  de  la  nomination  d'Auguste ,  l'autre  de 
celle  de  Stanislas.  Le  primat  nommé  par  Auguste  con- 
voqua l'assemblée  de  Léopold ,  où  se  rendirent  tous 
ceux  que  ce  prince  avait  abandonnés  par  la  paix  d'Alt- 
Rantstadt,  et  ceux  que  l'argent  du  czar  avait  gagnés. 
On  y  proposa  d'élire  un  nouveau  souverain.  Il  s'en 
fallut  peu  que  la  Pologne  n'eût  alors  trois  rois ,  sans 
qu'on  eût  pu  dire  quel  était  le  véritable. 

Pendant  les  conférences  de  Léopold,  le  czar,  lié 
d'intérêt  avec  l'empereur  d'Allemagne,  par  la  crainte 
commune  où  ils  étaient  du  roi  de  Suéde,  obtint  secrè- 
tement qu'on  lui  envoyât  beaucoup  d'officiers  alle- 
mands. Ceux-ci  venaient  de  jour  en  jour  augmenter 
considérablement  ses  forces ,  en  apportant  avec  eux 
la  discipline  et  l'expérience.  Il  les  engageait  à  son 
service  par  des  libérahtés  ;  et  pour  mieux  encourager 


LIVRE  TROISIÈME.  l4l 

ses  propres  troupes ,  il  donna  son  portrait  enrichi  de 
diamants  aux  officiers  généraux  et  aux  colonels  qui 
avaient  combattu  à  la  bataille  de  Calish  :  les  officiers 
subalternes  eurent  des  médailles  d'or;  les  simples  sol- 
dats en  eurent  d'argent.  Ces  monuments  de  la  victoire 
de  Calish  furent  tous  frappés  dans  sa  nouvelle  ville  de 
Pétersbourg,  où  les  arts  florissaient  à  mesure  qu'il 
apprenait  à  ses  troupes  à  connaître  l'émulation  et  la 
gloire. 

La  confusion ,  la  multiplicité  des  factions ,  les  ra- 
vages continuels  en  Pologne ,  empêchèrent  la  diète  de 
Léopold  de  prendre  aucune  résolution.  Le  czar  la  fit 
transférer  à  Lublin.  Le  changement  de  lieu  ne  dimi- 
nua rien  des  troubles  et  de  l'incertitude  où  tout  le 
monde  était  :  l'assemblée  se  contenta  de  ne  recon- 
naître ni  xiuguste  qui  avait  abdiqué ,  ni  Stanislas  élu 
malgré  eux;  mais  ils  ne  furent  ni  assez  unis  ni  assez 
hardis  pour  nommer  un  roi.  Pendant  ces  délibérations 
inutiles ,  le  parti  des  princes  Sapieha ,  celui  d'Oginski , 
ceux  qui  tenaient  en  secret  pour  le  roi  Auguste,  les 
nouveaux  sujets  de  Stanislas,  se  fesaient  tous  la  guerre, 
pillaient  les  terres  les  uns  des  autres ,  et  achevaient  la 
ruine  de  leur  pays.  Les  troupes  suédoises,  comman- 
dées par  Levenhaupt,  dont  une  partie  était  en  Livo- 
nie,  une  autre  en  Lithuanie,  une  autre  en  Pologne, 
cherchaient  toutes  les  troupes  moscovites.  Elles  brû- 
laient tout  ce  qui  était  ennemi  de  Stanislas.  Les  Piusses 
ruinaient  également  amis  et  ennemis;  on  ne  voyait 
que  des  villes  en  cendres  et  des  troupes  errantes  de 
Polonais  dépouillés  de  tout,  qui  détestaient  également 
et  leurs  deux  rois,  et  Charles ^11,  et  le  czar. 


l42  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

(i6  juillet  1707)  Le  roi  Stanislas  partit  d'Alt-Rant- 
stadt  avec  le  général  Renschild ,  seize  régiments  sué- 
dois et  beaucoup  d'argent ,  pour  apaiser  tous  ces  trou- 
bles en  Pologne ,  et  se  faire  reconnaître  paisiblement. 
11  fut  reconnu  partout  où  il  passa  :  la  discipline  de  ses 
troupes,  qui  fesaient  mieux  sentir  la  barbarie  des 
Moscovites,  lui  gagna  les  esprits  :  son  extrême  affa- 
bilité lui  réunit  presque  toutes  les  factions ,  à  mesure 
qu'elle  fut  connue:  son  argent  lui  donna  la  plus  grande 
partie  de  l'armée  de  la  couronne.  Le  czar,  craignant 
de  manquer  de  vivres  dans  un  pays  que  ses  troupes 
avaient  désolé ,  se  retira  en  Lithuanie ,  où  était  le  ren- 
dez-vous de  ses  corps  d'armée,  et  où  il  devait  établir 
des  magasins.  Cette  retraite  laissa  le  roi  Stanislas  pai- 
sible souverain  de  presque  toute  la  Pologne. 

Le  seul  qui  le  troublât  alors  dans  ses  états  était  le 
comte  Siniawski ,  grand  général  de  la  couronne ,  de  la 
nomination  du  roi  Auguste.  Cet  homme  ,  qui  avait 
d'assez  grands  talents  et  beaucoup  d'ambition ,  était  à 
la  tête  d'un  tiers-parti  :  il  ne  reconnaissait  ni  Auguste 
ni  Stanislas;  et  après  avoir  tout  tenté  pour  se  faire 
élire  lui-même ,  il  se  contentait  d'être  chef  de  parti , 
ne  pouvant  pas  être  roi.  Les  troupes  de  la  couronne, 
qui  étaient  demeurées  sous  ses  ordres ,  n'avaient  guère 
d'autre  solde  que  la  liberté  de  piller  impunément  leur 
propre  pays.  Tous  ceux  qui  craignaient  ces  brigan- 
dages, ou  qui  en  souffraient,  se  donnèrent  bientôt  à 
Stanislas,  dont  la  puissance  s'affermissait  de  jour  en 
jour. 

Le  roi  de  Suéde  recevait  alors  dans  son  camp  d'Alt- 
Rantstadt  les  ambassadeurs  de  presque  tous  les  princes 


LIVRE  TROISIÈxME.  l43 

de  la  chrétienté.  Les  uns  venaient  le  supplier  de  quit- 
ter les  terres  de  l'empire;  les  autres  eussent  bien  voulu 
qu  il  eût  tourné  ses  armes  contre  l'empereur;  le  bruit 
même  s'était  répandu  partout  qu'il  devait  se  joindre 
à  la  France  pour  accabler  la  maison  d'Autriche.  Parmi 
tous  ces  ambassadeurs  vint  le  fameux  Jean ,  duc  de 
Marlborough .  de  la  part  d'Anne ,  reine  de  la  Grande- 
Bretagne.  Cet  homme ,  qui  n'a  jamais  assiégé  de  ville 
qu'il  n'ait  prise ,  ni  donné  de  bataille  qu'il  n'ait  gagnée, 
était  à  Saint-James  un  adroit  courtisan ,  dans  le  par- 
lement un  chef  de  parti,  dans  les  pays  étrangers  le 
plus  habile  négociateur  de  son  siècle.  Il  avait  fait  au- 
tant de  mal  à  la  France  par  son  esprit  que  par  ses 
armes.  On  a  entendu  dire  au  secrétaire  des  états-gé- 
néraux, M.  Fa  gel ,  homme  d'un  très  grand  mérite, 
que  plus  d'une  fois  les  états-généraux  ayant  résolu  de 
s'opposer  à  ce  que  le  duc  de  Marlborough  devait  leur 
proposer,  le  duc  arrivait,  leur  parlait  en  français, 
langue  dans  laquelle  il  s'exprimait  très  mal ,  et  les 
persuadait  tous.  C'est  ce  que  le  lord  Bolingbroke  m'a 
confirmé. 

Il  soutenait  avec  le  prince  Eugène,  compagnon  de 
ses  victoires ,  et  avec  Heinsius ,  grand  pensionnaire  de 
Hollande,  tout  le  poids  des  entreprises  des  alliés  contre 
la  France.  Il  savait  que  Charles  était  aigri  contre  l'em- 
pire et  contre  l'empereur,  qu'il  était  sollicité  secrète- 
ment par  les  Français;  et  que  si  ce  conquérant  em- 
brassait le  parti  de  Louis  XIV,  les  alhés  seraient  op- 
primés. 

(i  700)  Il  est  vrai  que  Charles  avait  donné  sa  parole 
de  ne  se  mêler  en  rien  de  la  guerre  de  Louis  XIV 


r  44  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

contre  les  alliés,  mais  le  duc  de  Mai  Iborough  ne  croyait 
pas  (Ju'il  y  eût  un  prince  assez  esclave  de  sa  parole 
pour  ne  pas  la  sacrifier  à  sa  grandeur  et  à  son  intérêt. 
Il  partit  donc  de  La  Haye  dans  le  dessein  d'aller  son- 
der les  intentions  du  roi  de  Suéde.  M.  Fabrice,  qui 
était  alors  auprès  de  Charles  XIJ ,  m'a  assuré  que  le 
duc  de  Marlborough,  en  arrivant,  s'adressa  secrète- 
ment ,  non  pas  au  comte  Piper ,  premier  ministre , 
mais  au  baron  de  Goërtz,  qui  commençait  à  partager 
avec  Piper  la  confiance  du  roi.  Il  arriva  même  dans 
le  carrosse  de  ce  baron  au  quartier  de  Charles  XII ,  et 
il  y  eut  des  froideurs  marquées  entre  lui  et  le  chance- 
lier Piper.  Présenté  ensuite  par  Piper,  avec  Robinson , 
ministre  d'Angleterre,  il  parla  au  roi  en  français;  il 
lui  dit  qu'il  s'estimerait  heureux  de  pouvoir  apprendre 
sous  ses  ordres  ce  qu'il  ignorait  de  Fart  de  la  guerre. 
Le  roi  ne  répondit  à  ce  compliment  par  aucune  civi- 
lité, et  parut  oublier  que  c'était  Marlborough  qui  lui 
parlait.  Je  sais  même  qu'il  trouva  que  ce  grand  homme 
était  vêtu  d'une  manière  trop  recherchée ,  et  avait  l'air 
trop  peu  guerrier.  La  conversation  fut  fatigante  et  gé- 
nérale, Charles  XII  s'exprimant  en  Suédois,  et  Ro- 
binson servant  d'interprète.  Marlborough ,  qui  ne  se 
jiâtait  jamais  de  faire  ses  propositions,  et  qui  avait, 
par  une  longue  habitude ,  acquis  l'art  de  démêler  les 
hommes ,  et  de  pénétrer  les  rapports  qui  sont  entre 
leurs  plus  secrètes  pensées,  et  leurs  actions,  leurs  ges- 
tes ,  leurs  discours ,  étudia  attentivement  le  roi.  En  lui 
pariant  de  guerre  en  général ,  il  crut  apercevoir  dans 
Charles  XII  une  aversion  naturelle  pour  la  France;  il 
remarqua  qu'il  se  plaisait  à  parler  des  conquêtes  des 


LIVRE  TROISIÈME.  l45 

alliés.  Il  lui  prononça  le  nom  du  czar,  et  vit  que  les 
yeux  du  roi  s'allumaient  toujours  à  ce  nom,  malpré 
la  modération  de  cette  conférence.  Il  aperçut  de  plus , 
sur  une  table,  une  carte  de  Moscovie.  Il  ne  lui  en  fal- 
lut pas  davantage  pour  juger  que  le  véritable  dessein 
du  roi  de  Suéde  et  sa  seule  ambition  était  de  détrôner 
le  czar  après  le  roi  de  Pologne.  Il  comprit  que  si  ce 
prince  restait  en  Saxe ,  c'était  pour  imposer  quelques 
conditions  un  peu  dures  à  Fempereur  d'Allemagne. 
Il  savait  bien  que  l'empereur  ne  résisterait  pas,  et 
qu'ainsi  les  affaires  se  termineraient  aisément.  Il  laissa 
Charles  XII  à  son  penchant  naturel;  et,  satisfait  de 
l'avoir  pénétré,  il  ne  lui  fit  aucune  proposition.  Ces 
particularités  m'ont  été  confirmées  par  madame  la 
duchesse  de  Marlborough ,  sa  veuve ,  encore  vivante'^. 
Comme  peu  de  négociations  s'achèvent  sans  argent, 
et  qu'on  voit  quelquefois  des  ministres  qui  vendent 
la  haine  ou  la  faveur  de  leur  maître ,  on  crut  dans 
toute  l'Europe  que  le  duc  de  Marlborough  n'avait 
réussi  auprès  du  roi  de  Suéde  qu'en  donnant  à  propos 
une  grosse  somme  au  comte  Piper  ;  et  la  mémoire  de 
ce  Suédois  en  est  restée  flétrie  jusqu'aujourd'hui .  Pour 
moi  qui  ai  remonté,  autant  qu'il  m'a  été  possible, 
à  la  source  de  ce  bruit,  j'ai  su  que  Piper  avait  reçu  un 
présent  médiocre  de  l'empereur  par  les  mains  du 
comte  de  Wratislau ,  avec  le  consentement  du  roi  son 
maître,  et  rien  du  duc  de  Marlborough.  Il  est  certain 
que  Charles  était  inflexible  dans  le  dessein  d'aller  dé- 
trôner l'empereur  des  Russes,  qu'il  ne  recevait  alors 

"  L'auteur  écrivait  en  1727.  On  voit  par  d'autres  dates  que  lou- 
vrage  a  été  retouché  depuis  à  plusieurs  reprises. 

riIARLES   XII.  fO 


l46  HISTOIRE  DE  CHARLES  Xll. 

conseil  de  personne ,  et  qu'il  n'avait  pas  besoin  des 
avis  du  comte  Piper  pour  prendre  de  Pierre  Alexiowit? 
une  ven[jeance  qu'il  cherchait  depuis  si  long-temps. 

Enfin  ce  qui  achève  de  justifier  ce  ministre ,  c'est 
l'honneur  rendu  long-temps  après  à  sa  mémoire  par 
Charles  XII,  qui,  ayant  appris  que  Piper  était  mort 
en  Russie ,  fit  transporter  son  corps  à  Stockholm ,  et 
lui  ordonna  à  ses  dépens  des  obsèques  magnifiques. 

Le  roi  qui  n'avait  point  encore  éprouvé  de  revers , 
ni  même  de  retardement  dans  ses  succès,  croyait 
qu'une  année  lui  suffirait  pour  détrôner  le  czar,  et 
qu'il  pourrait  ensuite  revenir  :ur  ses  pas,  s'ériger  en 
arbitre  de  l'Europe  ;  mais  il  voulait  auparavant  humi- 
lier l'empereur  d'Allemagne. 

Le  baron  de  Stralheim ,  envoyé  de  Suède  à  Vienne , 
avait  eu  dans  un  repas  une  querelle  avec  le  comte  de 
Zobor,  chambellan  de  l'empereur  :  celui-ci  ayant  re- 
fusé de  boire  à  la  santé  de  Charles  XII ,  et  ayant  dit 
durement  que  ce  prince  en  usait  trop  mal  avec  son 
maître ,  Stralheim  lui  avait  donné  un  démenti  et  un 
soufflet ,  et  avait  osé ,  après  cette  insulte ,  demander 
réparation  à  la  cour  impériale.  La  crainte  de  déplaire 
au  roi  de  Suède  avait  forcé  l'empereur  à  bannir  son 
sujet,  qu'il  devait  venger.  Charles  XII  ne  fut  pas  sa- 
tisfait; il  voulut  qu'on  lui  livrât  le  comte  de  Zobor.  La 
fierté  de  la  cour  de  Vienne  fut  obligée  de  fléchir;  on 
mit  le  comte  entre  les  mains  du  roi ,  qui  le  renvoya  , 
après  l'avoir  gardé  quelque  temps  prisonnier  à  Stetin. 

Il  demanda  de  plus ,  contre  toutes  les  lois  des  na- 
tions ,  qu'on  lui  livrât  quinze  cents  malheureux  Mos- 
covites qui ,  ayant  échappé  à  ses  armes ,  avaient  fui 


LIVRE  TROISIÈME.  i^-^ 

jusque  sur  les  terres  de  l'empire.  Il  fallut  encore  que 
la  cour  de  Vienne  consentît  à  cette  étrange  demande, 
et  si  l'envoyé  moscovite  à  Vienne  n'avait  adroitement 
fait  évader  ces  malheureux  par  divers  chemins,  ils 
étaient  tous  livrés  à  leurs  ennemis. 

La  troisième  et  la  dernière  de  ses  demandes  fut  la 
plus  forte.  Il  se  déclara  le  protecteur  des  sujets  pro- 
testants de  l'empereur  en  Silésie,  province  apparte- 
nante à  la  maison  d'Autriche,  non  à  l'empire.  Il  vou- 
lut que  l'empereur  leur  accordât  des  libertés  et  dès 
privilèges ,  établis ,  à  la  vérité ,  par  les  traités  de  Vest- 
phalie ,  mais  éteints ,  ou  du  moins  éludés  par  ceux  de 
Rysvick.  L'empereur,  qui  ne  cherchait  qu'à  éloigner 
un  voisin  si  dangereux ,  plia  encore ,  et  accorda  tout 
ce  qu'on  voulut.  Les  luthériens  de  Silésie  eurent  plus 
de  cent  églises  que  les  catholiques  furent  obligés  de 
leur  céder  par  ce  traité  ;  mais  beaucoup  de  ces  con- 
cessions, que  leur  assurait  la  fortune  du  roi  de  Suéde , 
leur  furent  ravies  dès  qu'il  ne  fut  plus  en  état  d'imposer 
des  lois. 

L'empereur  qui  fit  ces  concessions  forcées ,  et  qui 
plia  en  tout  sous  la  volonté  de  Charles  XFI,  s'appelait 
Joseph;  il  était  fils  aîné  de  Léopold,  et  frère  de  Char- 
les VI  qui  lui  succéda  depuis.  L'internonce  du  pape, 
qui  résidait  alors  auprès  de  Joseph,  lui  fit  des  repro- 
ches fort  vifs  de  ce  qu'un  empereur  catholique  comme 
lui  avait  fait  céder  l'intérêt  de  sa  propre  religion  à 
ceux  des  hérétiques.  «  Vous  êtes  bien  heureux,  lui  ré- 
«  pondit  l'empereur  en  riant,  que  le  roi  de  Suéde  ne 
«  m'ait  pas  proposé  de  me  faire  luthérien  ;  car  s'il  l'a- 
«  vait  voulu ,  je  ne  sais  pas  ce  que  j'aurais  fait.  » 


l48  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Le  comte  de  Wratislau ,  son  ambassadeur  auprès 
de  Charles  XII ,  apporta  à  Leipsick  le  traité  en  faveur 
des  Silésiens,  signé  de  la  main  de  son  maître.  x\lors 
Charles  dit  qu'il  était  le  meilleur  ami  de  l'empereur  ; 
cependant  il  ne  vit  pas  sans  dépit  que  Rome  Teût  tra- 
versé autant  qu  elle  l'avait  pu.  Il  regardait  avec  mé- 
pris la  faiblesse  de  cette  cour  qui ,  ayant  aujourd'hui 
la  moitié  de  l'Europe  pour  ennemie  irréconciliable, 
est  toujours  en  défiance  de  l'autre,  et  ne  soutient  son 
crédit  que  par  l'habileté  des  négociations;  cependant 
il  songeait  à  se  venger  d'elle.  Il  dit  au  comte  de  Wra- 
tislau que  les  Suédois  avaient  autrefois  subjugué 
Rome,  et  qu'ils  n'avaient  pas  dégénéré  comme  elle. 
H  fît  avertir  le  pape  qu'il  lui  redemanderait  un  jour 
les  effets  que  la  reine  Christine  avait  laissés  à  Rome. 
On  ne  sait  jusqu'oii  ce  jeune  conquérant  eût  porté  ses 
ressentiments  et  ses  armes ,  si  la  fortune  eût  secondé 
ses  desseins.  Rien  ne  lui  paraissait  alors  impossible: 
il  avait  même  envoyé  secrètement  plusieurs  officiers 
en  Asie,  et  jusque  dans  l'Egypte  ,  pour  lever  le  plan 
des  villes,  et  l'informer  des  forces  de  ces  états.  Il  est 
certain  que  si  quelqu'un  eût  pu  renverser  l'empire  des 
Persans  et  des  Turcs  ,  et  passer  ensuite  en  Italie ,  c'é- 
tait Charles  XII.  Il  était  aussi  jeune  qu'Alexandre, 
aussi  guerrier,  aussi  entreprenant,  plus  infatigable, 
plus  robuste ,  et  plus  tempérant  ;  et  les  Suédois  va- 
laient peut-être  mieux  que  les  Macédoniens  :  mais  de 
pareils  projets  ,  qui  sont  traités  de  divins  quand  ils 
réussissent,  ne  sont  regardés  que  comme  des  chi- 
mères quand  on  est  malheureux. 

Enfin  toutes  les  difficultés  étant  aplanies,  toutes 


LIVRE  TROISIÈME.  149 

ses  volontés  exécutées ,  après  avoir  humilié  Tempe- 
reur,  donné  la  loi  dans  Tempire,  avoir  protégé  sa  re- 
ligion luthérienne  au  milieu  des  catholiques ,  détrôné 
un  roi,  couronné  un  autre,  se  voyant  la  terreur  de 
tous  les  princes ,  il  se  prépara  à  partir.  Les  délices  de 
la  Saxe,  où  il  était  resté  oisif  une  année ,  n'avaient  en 
rien  adouci  sa  manière  de  vivre.  Il  montait  à  cheval 
trois  fois  par  jour,  se  levait  à  quatre  heures  du  matin , 
sliabillait  seul ,  ne  buvait  point  de  vin ,  ne  restait  à 
table  qu  un  quart  d'heure ,  exerçait  ses  troupes  tous 
les  jours,  et  ne  connaissait  d'autre  plaisir  que  celui 
de  faire  trembler  l'Europe. 

Les  Suédois  ne  savaient  point  encore  où  le  roi  vou- 
lait les  mener.  On  se  doutait  seulement ,  dans  l'armée , 
que  Charles  pourrait  aller  à  Moscou.  Il  ordonna , 
quelques  jours  avant  son  départ,  à  son  grand  maré- 
chal-des-logis,  de  lui  donner  par  écrit  la  route  depuis 
Leipsick....  Il  s'arrêta  un  moment  à  ce  mot;  et  de 
peur  que  le  maréchal-des-logis  ne  put  rien  deviner  de 
ses  projets ,  il  ajouta  en  riant  :  Jusqu'à  toutes  les  capi- 
tales de  l'Europe.  Le  maréchal  lui  apporta  une  liste 
de  toutes  ces  routes ,  à  la  tête  desquelles  il  avait  af- 
fecté de  mettre  en  grosses  lettres  :  Route  de  Leipsick  à 
Stockholm.  La  plupart  des  Suédois  n'aspiraient  qu'à  y 
retourner;  mais  le  roi  était  bien  éloigné  de  songer  à 
leur  faire  revoir  leur  patrie.  »  Monsieur  le  maréchal , 
«dit-il,  je  vois  bien  où  vous  voudriez  me  mener; 
«  mais  nous  ne  retournerons  pas  à  Stockholm  si  tôt.  » 

L'armée  était  déjà  en  marche ,  et  passait  auprès  de 
Dresde:  Charles  était  à  la  tête  courant  toujours,  se- 
lon sa  coutume,  deux  ou  trois  cents  pas  devant  ses 


ÏDO  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

gardes.  On  le  perdit  tout  d'un  coup  de  vue  :  quelques 
officiers  s'avancèrent  à  bride  abattue  pour  savoir  où 
il  pouvait  être  :  on  courut  de  tous  côtés ,  on  ne  le  trouva 
point  :  Talarme  est  en  un  moment  dans  toute  l'armée  : 
on  fait  halte;  les  généraux  s'assemblent;  on  était  déjà 
dans  la  consternation;  on  apprit  enfin  d'un  Saxon  qui 
passait  ce  qu'était  devenu  le  roi. 

L'envie  lui  avait  pris ,  en  passant  si  près  de  Dresde , 
d'aller  rendre  une  visite  au  roi  Auguste  :  il  était  entré 
à  cheval  dans  la  ville ,  suivi  de  trois  ou  quatre  offi- 
ciers généraux;  on  leur  demanda  leur  nom  à  la  bar- 
rière :  Charles  dit  qu'il  s'appelait  Cari ,  et  qu'il  était 
draban;  chacun  prit  un  nom  supposé.  Le  comte  Flem- 
ming,  les  voyant  passer  dans  la  place,  n'eut  que  le 
temps  de  courir  avertir  son  maître.  Tout  ce  qu'on 
pouvait  faire  dans  une  occasion  pareille  s'était  déjà 
présenté  à  l'idée  du  ministre  :  il  en  parlait  à  Auguste; 
mais  Charles  entra  tout  botté  dans  la  chambre,  avant 
qu'Auguste  eût  eu  même  le  temps  de  revenir  de  sa 
surprise.  Il  était  malade  alors ,  et  en  robe  de  chambre  : 
il  s'habilla  en  hâte.  Charles  déjeuna  avec  lui  comme 
un  voyageur  qui  vient  prendre  congé  de  son  ami;  en- 
suite il  voulut  voir  les  fortifications.  Pendant  le  peu 
de  temps  qu'il  employa  à  les  parcourir,  un  Livonien 
proscrit  en  Suéde,  qui  servait  dans  les  troupes  de 
Saxe,  crut  que  jamais  il  ne  s'offrirait  une  occasion 
plus  favorable  d'obtenir  sa  grâce;  il  conjura  le  roi  Au- 
guste de  la  demander  à  Charles ,  bien  sûr  que  ce  roi 
ne  refuserait  pas  cette  légère  condescendance  à  un 
prince  à  qui  il  venait  d'ôter  une  couronne,  et  entre 
les  mains  duquel  il  était  dans  ce  moment.  Auguste  se 


LIVRE  TROISIÈME.  l5[ 

charfTeaaisementdecetteaffaire.il  était  un  peu éloijjné 
du  roi  de  Suéde,  et  s'entretenait  avec  Hord,  général 
suédois.  «  Je  crois,  lui  dit-il,  en  souriant,  que  votre 
«  maître  ne  me  refusera  pas.  —  Vous  ne  le  connaissez 
«  pas ,  repartit  le  général  Hord  ;  il  vous  refusera  plu- 
«  tôt  ici  que  partout  ailleurs.  »  Auguste  ne  laissa  pas 
de  demander  au  roi  en  termes  pressants  la  grâce  du 
Livonien.  Charles  la  refusa  d'une  manière  à  ne  se  la 
pas  faire  demander  une  seconde  fois.  Après  avoir 
passé  quelques  heures  dans  cette  étrange  visite,  il 
embrassa  le  roi  Auguste,  et  partit.  Il  trouva,  en  re- 
joignant son  armée,  tous  ses  généraux  encore  en 
alarmes  ;  ils  lui  dirent  qu'ils  comptaient  assiéger 
Dresde,  en  cas  qu'on  eût  retenu  sa  majesté  prison- 
nière. «  Bon,  dit  le  roi,  on  n'oserait.  »  Le  lendemain, 
sur  la  nouvelle  qu'on  reçut  que  le  roi  Auguste  tenait 
conseil  extraordinaire  à  Dresde,  vous  verrez,  dit  le 
baron  de  Stralheim  ,  qu'ils  délibèrent  sur  ce  qu'ils 
devaient  faire  hier.  A  quelques  jours  de  là  Renschild, 
étant  venu  trouver  le  roi,  lui  parla  avec  étonnement 
de  ce  voyage  de  Dresde  «  Je  me  suis  fié,  dit  Charles, 
«  sur  ma  bonne  fortune  :  J'ai  vu  cependant  un  mo- 
«  ment  qui  n'était  pas  bien  net;  Flemming  n'avait 
'  nulle  envie  que  je  sortisse  de  Dresde  si  tôt.  » 


FIN    DU    LIVRE    TROISIEME, 


fw^'V»r».'x/vx'»/v».^/wx'»/v'vv^'W^ 


LIVRE  QUATRIEME, 


ARGUMENT. 

Charles  victorieux  quitte  la  Saxe  ,  poursuit  le  czar ,  s'enfonce  dans 
l'Ukraine.  Ses  pertes;  sa  blessure.  Bataille  de  Pultava.  Suites  de 
cette  bataille.  Charles  réduit  à  fuir  en  Turquie.  Sa  réception  en 
Bessarabie. 


Charles  partit  enfin  de  Saxe  en  septembre  1707, 
suivi  d'une  armée  de  quarante-trois  mille  hommes, 
autrefois  couverte  de  fer,  et  alors  brillante  d'or  et  d'ar- 
gent, et  enrichie  des  dépouilles  de  la  Pologne  et  de  la 
Saxe.  Chaque  soldat  emportait  avec  lui  cinquante  écus 
d'argent  comptant  ;  non  seulement  tous  les  régiments 
étaient  complets,  mais  il  y  avait  dans  chaque  com- 
pagnie plusieurs  surnuméraires.  Outre  cette  armée, 
le  comte  Levenhaupt,  l'un  de  ses  meilleurs  généraux, 
l'attendait  en  Pologne  avec  vingt  mille  hommes;  il 
avait  encore  une  autre  armée  de  quinze  mille  hommes 
en  Finlande ,  et  de  nouvelles  recrues  lui  venaient  de 
Suéde.  Avec  toutes  ces  forces  on  ne  douta^as  qu'il  ne 
dût  détrôner  le  czar. 

Cet  empereur  était  alors  en  Lithuanie ,  occupé  à 
ranimer  un  parti  auquel  le  roi  Auguste  semblait 
avoir  renoncé  :  ses  troupes  ,  divisées  en  plusieurs 
corps ,  fuyaient  de  tous  côtés  au  premier  bruit  de  l'ap- 
proche du  roi  de  Suéde.  Il  avait  recommandé  lui- 
même  à  tous  se?  généraux  de  ne  jamais  attendre  ce 


HISTOIRE  DE  CHARLES  XII.  i53 

conquérant  avec  des  forces  inégales ,  et  il  était  bien 
obéi. 

Le  roi  de  Suéde ,  an  milieu  de'  sa  marche  victo- 
rieuse ,  reçut  un  ambassadeur  de  la  part  des  Turcs. 
L'ambassadeur  eut  son  audience  au  quartier  du  comte 
Piper  ;  c'était  toujours  chez  ce  ministre  que  se  fesaient 
les  cérémonies  d'éclat.  Il  soutenait  la  dignité  de  son 
maître  par  des  dehors  qui  avaient  alors  un  peu  de 
magnificence  :  et  le  roi ,  toujours  plus  mal  logé ,  plus 
mal  servi,  et  plus  simplement  vêtu  que  le  moindre 
officier  de  son  armée ,  disait  que  son  palais  était  le 
quartier  de  Piper.   L'ambassadeur  turc  présenta  à 
Charles  cent  soldats  suédois  qui ,  ayant  été  pris  par 
des  Calmoucks,  et  vendus  en  Turquie,  avaient  été 
rachetés  par  le  grand  seigneur,  et  que  cet  empereur 
envoyait  au  roi  comme  le  présent  le  plus  agréable 
qu'il  pût  lui  faire  ;  non  que  la  fierté  ottomane  prétendît 
rendre  hommage  à  la  gloire  de  Charles  XII ,  mais  par- 
ceque  le  sultan,  ennemi  naturel  des  empereurs  deMos- 
covie  et  d'Allemagne,  voulait  se  fortifier  contre  eux 
de  l'amitié  de  la  Suède,  et  de  l'alhance  de  la  Pologne. 
L'ambassadeur  complimenta  Stanislas  sur  son  avè- 
nement :  ainsi  ce  roi  fut  reconnu  en  peu  de  temps  par 
l'Allemagne,  la  France,  l'Angleterre,  l'Espagne,  et 
la  Turquie.  Il  n'y  eut  que  le  pape  qui  voulut  attendre , 
pour  le  reconnaître,  que  le  temps  eût  affermi  sin-  sa 
tête  cette  couronne  qu'une   disgrâce  pouvait  faire 
tomber. 

A  peine  Charles  eut-il  donné  audience  à  l'ambassa- 
deur de  la  Porte  ottomane  qu'il  courut  chercher  les 
Moscovites.  Les  troupes  du  czar  étaient  sorties  de  Po- 


j54  histoire  de  CHARLES  XII. 

logne,  et  y  étaient  rentrées  plus  de  vingt  fois  pendant 
le  cours  de  la  guerre  :  ce  pays  ouvert  de  toutes  parts , 
n'ayant  point  de  places  fortes  qui  coupent  la  retraite 
à  une  armée,  laissait  aux  Russes  la  liberté  de  repa- 
raître souvent  au  même  endroit  où  ils  avaient  été  bat- 
tus, et  même  de  pénétrer  dans  le  pays  aussi  avant 
que  le  vainqueur.  Pendant  le  séjour  de  Charles  en 
Saxe,  le  czar  s'était  avancé  jusqu'à  Léopold,  à  l'extré- 
mité méridionale  de  la  Pologne.  Il  était  alors  vers  le 
nord,  àGrodno  en  Lithuanie,  à  cent  lieues  de  Léopold. 

Charles  laissa  en  Pologne  Stanislas  qui ,  assisté  de 
dix  mille  Suédois,  et  de  ses  nouveaux  sujets,  avait  à 
conserver  son  nouveau  royaume  contre  les  ennemis 
étrangers  et  domestiques  :  pour  lui  il  se  mit  à  la  tête 
de  sa  cavalerie,  et  marcha  vers  Grodno,  au  milieu 
des  glaces,  au  mois  de  janvier  1708. 

(1708)  Il  avait  déjà  passé  le  Niémen,  à  deux  lieues 
de  la  ville  ;  et  le  czar  ne  savait  encore  rien  de  sa  mar- 
che. A  la  première  nouvelle  que  les  Suédois  arrivent, 
le  czar  sort  par  la  porte  du  nord ,  et  Charles  entre  par 
celle  qui  est  au  midi.  Le  roi  n'avait  avec  lui  que  six 
cents  gardes;  le  reste  n'avait  pu  le  suivre.  Le  czar 
fuyait  avec  plus  de  deux  mille  hommes,  dans  l'opi- 
nion que  toute  une  armée  entrait  dans  Grodno.  Il  ap- 
prend ,  le  jour  même ,  par  un  transfuge  polonais ,  qu'il 
n'a  quitté  la  place  qu'à  six  cents  hommes,  et  que  le 
gros  de  l'armée  ennemie  était  encore  éloigné  de  plus 
de  cinq  lieues.  Il  ne  perd  point  de  temps;  il  détache 
quinze  cents  chevaux  de  sa  troupe  à  l'entrée  de  la 
nuit  pour  aller  surprendre  le  roi  de  Suéde  dans  la 
ville.  Les  quinze  cents  Moscovites  arrivèrent  à  la  faveur 


LIVRE  QUATRIÈME.  I  .V5 

de  Tobscurité  jusqu'à  la  première  garde  suédoise, 
sans  être  reconnus.  Trente  hommes  composaient 
cette  garde  ;  ils  soutinrent  seuls  un  demi-quart  d'heure 
Teffort  des  quinze  cents  hommes.  Le  roi,  qui  était  à 
l'autre  bout  de  la  ville,  accourut  bientôt  avec  le  reste 
de  ses  six  cents  gardes.  Les  Russes  s'enfuirent  avec 
précipitation.  Son  armée  ne  fut  pas  long-temps  sans 
le  joindre,  ni  lui  sans  poursuivre  l'ennemi.  Tous  les 
corps  moscovites  répandus  dans  la  Lithuanie  se  reti- 
raient en  hâte  du  côté  de  l'Orient,  dans  le  palatinat 
de  Minski,  près  des  frontières  de  la  Moscovie,  où 
était  leur  rendez-vous.  Les  Suédois,  que  le  roi  par- 
tagea aussi  en  divers  corps,  ne  cessèrent  de  les  suivre 
pendant  plus  de  trente  lieues  de  chemin.  Ceux  qui 
fuyaient,  et  ceux  qui  poursuivaient,  fesaient  des  mar- 
ches forcées  presque  tous  les  jours,  quoiqu'on  fût  au 
miheu  de  l'hiver,  il  y  avait  déjà  long-temps  que  toutes 
les  saisons  étaient  devenues  égales  pour  les  soldats  de 
Charles  et  pour  ceux  du  czar;  la  seule  terreur  qu'in- 
spirait le  nom  du  roi  Charles  mettait  alors  de  la  diffé- 
rence entre  les  Russes  et  les  Suédois. 

Depuis  Grodno  jusqu'au  Borysthène ,  en  tirant  vers 
l'Orient,  ce  sont  des  marais,  des  déserts,  des  forêts 
immenses;  dans  les  endroits  qui  sont  cultivés  on  ne 
trouve  point  de  vivres ,  les  paysans  enfouissent  dans 
la  terre  tous  leurs  grains,  et  tout  ce  qui  peut  s'y  con- 
server :  il  faut  sonder  la  terre  avec  de  grandes  perches 
ferrées  pour  découvrir  ces  magasins  souterrains.  Les 
Moscovites  et  les  Suédois  se  servirent  tour-à-tour  de 
ces  provisions:  mais  on  n'en  trouvait  pas  toujours,  et 
elles  n'étaient  pas  suffisantes. 


l5G  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

Le  roi  de  Suéde ,  qui  avait  prévu  ces  extrémités , 
avait  fait  apporter  du  biscuit  pour  la  subsistance  de 
son  armée  :  rien  ne  l'arrêtait  dans  sa  marche.  Après 
qu'il  eut  traversé  la  forêt  de  Minski,  où  il  fallut 
abattre  à  tout  moment  des  arbres  pour  faire  un  che- 
min à  ses  troupes  et  à  son  bagage,  il  se  trouva  le  aS 
juin  1708  devant  la  rivière  de  Bérézine,  vis-à-vis  Bo- 
rislou. 

Le  czar  avait  rassemblé  en  cet  endroit  la  plus  grande 
partie  de  ses  forces;  il  y  était  avantageusement  re- 
tranché. Son  dessein  était  d'empêcher  les  Suédois  de 
passer  la  rivière.  Charles  posta  quelques  régiments 
sur  le  bord  de  la  Bérézine ,  à  Fopposite  de  Borislou , 
comme  s'il  avait  voulu  tenter  le  passage  à  la  vue  de 
l'ennemi.  Dans  le  même  temps  il  remonte  avec  son 
armée  trois  lieues  au-delà  vers  la  source  de  la  rivière: 
il  y  fait  jeter  un  pont ,  passe  sur  le  ventre  à  un  corps 
de  trois  mille  hommes  qui  défendait  ce  poste,  et 
marche  à  l'armée  ennemie  sans  s'arrêter.  Les  Russes 
ne  l'attendirent  pas,  ils  décampèrent,  et  se  retirèrent 
vers  le  Borysthène ,  gâtant  tous  les  chemins ,  et  détrui- 
sant tout  sur  leur  route  pour  retarder  au  moins  les 
Suédois. 

Charles  surmonta  tous  les  obstacles,  avançant  tou- 
jours vers  le  Borysthène.  Il  rencontra  sur  son  chemin 
vingt  mille  Moscovites,  retranchés  dans  un  lieu  nommé 
Hollosin,  derrière  un  marais,  auquel  on  ne  pouvait 
aborder  qu'en  passant  une  rivière.  Charles  n'attendit 
pas  ,  pour  les  attaquer,  que  le  reste  de  son  infanterie 
fût  arrivé  ;  il  se  jette  dans  l'eau  à  la  tête  de  ses  gardes 
à  pied  ;  il  traverse  la  rivière  et  le  marais ,  ayant  sou- 


LIVRE  QUATP.lÈiME.  1  5 7 

vent  de  Teau  au-dessus  des  épaules.  Pendant  quil 
allait  ainsi  aux  ennemis ,  il  avait  ordonné  à  sa  ca- 
valerie de  faire  le  tour  du  marais  pour  prendre  les, 
ennemis  en  flanc.  Les  Moscovites,  étonnés  qu'aucune 
barrière  ne  put  les  défendre ,  furent  enfoncés  en  même 
temps  par  le  roi ,  qui  les  attaquait  à  pied,  et  par  la 
cavalerie  suédoise. 

Cette  cavalerie,  s'étant  fait  jour  à  travers  les  enne- 
mis ,  joignit  le  roi  au  milieu  du  combat.  Alors  il  monta 
à  cbeval  ;  mais  quelque  temps  après  il  trouva  dans  la 
mêlée  un  jeune  gentilhomme  suédois  nommé  GylleR- 
stiern,  qu'il  aimait  beaucoup,  blessé  et  hors  d'état  de 
marcher;  il  le  força  à  prendre  son  cheval ,  et  continua 
de  commander  à  pied  à  la  tête  de  son  infanterie.  De 
toutes  les  batailles  qu'il  avait  données,  celle-ci  était 
peut-être  la  plus  glorieuse,  celle  où  il  avait  essuyé 
les  plus  grands  dangers ,  et  où  il  avait  montré  le  plus 
d'habileté.  On  en  conserva  la  mémoire  par  une  mé- 
daUle,  où  on  lisait  d'un  côté  ,  Sylvœ,  paludes,  aggeres, 
hostes,  victi;  et  de  l'autre  ce  vers  de  Lucain  ,  Victrices 
copias  aliiim  laturus  in  orbem.  (Phars.,  liv.  V,  v.  238.) 
Les  Russes ,  chassés  partout,  repassèrent  le  Borys- 
thène ,  qui  sépare  la  Pologne  de  leur  pays.  Charles  ne 
tarda  pas  à  les  poursuivre  ;  il  passa  ce  grand  fleuve 
après  eux  à  Mohilou ,  dernière  ville  de  la  Pologne , 
qui  appartient  tantôt  aux  Polonais  ,  tantôt  aux  czars  ; 
destinée  commune  aux  places  frontières. 

Le  czar,  qui  vit  alors  son  empire,  où  il  venait  de 
faire  naître  les  arts  et  le  commerce ,  en  proie  à  une 
guerre  capable  de  renverser  dans  peu  tous  ses  grands 
desseins ,  et  peut-être  son  trône ,  songea  à  parler  de 


l58  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

paix  :  il  fit  liasaider  quelques  propositions  par  un 
gentilhomme  polonais  qui  vint  à  l'armée  de  Suéde. 
Charles  XII ,  accoutumé  à  n'accorder  la  paix  à  ses 
ennemis  que  dans  leurs  capitales,  répondit:  «  Je  trai- 
te terai  avec  le  czar  à  Moscou.  »  Quand  on  rapporta 
au  czar  cette  réponse  hautaine  :  «  Mon  frère  Charles , 
«  dit-il ,  prétend  faire  toujours  l'Alexandre  ;  mais  je  me 
«  flatte  qu'il  ne  trouvera  pas  en  moi  un  Darius.  » 

De  Mohilou ,  place  où  le  roi  traversa  le  Borysthène , 
si  vous  remontez  au  nord  le  long  de  ce  fleuve ,  tou- 
jours sur  les  frontières  de  Pologne  et  de  Moscovie , 
vous  trouvez  à  trente  lieues  le  pays  de  Smolensko ,  par 
oii  passe  la  grande  route  qui  va  de  Pologne  à  Moscou. 
Le  czar  fuyait  par  ce  chemin.  Le  roi  le  suivait  à  gran- 
des journées.  Une  partie  de  l'arrière-garde  moscovite 
fut  plus  d'une  fois  aux  prises  avec  les  dragons  de  l'a- 
vant-garde  suédoise.  L'avantage  demeurait  presque 
toujours  à  ces  derniers;  mais  ils  s'affaiblissaient,  à  force 
de  vaincre  dans  de  petits  combats  qui  ne  décidaient 
rien ,  et  où  ils  perdaient  toujours  du  monde. 

Le  2  2  septembre  de  cette  année  1 708 ,  le  roi  attaqua 
auprès  de  Smolensko  un  corps  de  dix  mille  hommes 
de  cavalerie ,  et  de  six  mille  Calmoucks. 

Ces  Calmoucks  sont  des  Tartares  qui  habitent  entre 
le  royaume  d'Astracan,  domaine  du  czar,  et  celui  de 
Samarcande,  pays  des  Tartares  Lsbecks,  et  patrie 
de  Timur ,  connu  sous  le  nom  de  Tamerlan.  Le  pays 
des  Calmoucks  s'étend  à  l'orient  jusqu'aux  montagnes 
qui  séparent  le  Mogol  de  l'Asie  occidentale.  Ceux  qui 
habitent  vers  Astracan  sont  tributaires  du  czar  :  il 
prétend  sur  eux  un  empire  absolu;  mais  leur  vie  va- 


LIVRE  QUATRIÈME.  169 

gabonde  l'empêche  d'en  être  le  maître,  et  fait  qu'il  se 
conduit  avec  eux  comme  le  grand -seigneur  avec  les 
Arabes,  tantôt  souffrant  leurs  brigandages,  et  tantôt 
les  punissant.  H  y  a  toujours  de  ces  Calmoucks  dans 
les  troupes  de  Moscovie.  Le  czar  était  même  parvenu 
à  les  discipliner  comme  le  reste  de  ses  soldats. 

Le  roi  fondit  sur  cette  armée,  n'ayant  avec  lui  que 
six  régiments  de  cavalerie,  et  quatre  mille  fantassins. 
Il  enfonça  d'abord  les  Moscovites  à  la  tête  de  son  ré- 
giment d'Ostrogothie  •  les  ennemis  se  retirèrent.  Le 
roi  avança  sur  eux  par  des  chemins  creux  et  inégaux, 
où  les  Calmoucks  étaient  cachés  :  ils  parurent  alors , 
et  se  jetèrent  entre  le  régiment  où  le  roi  combattait 
et  le  reste  de  l'armée  suédoise.  A  l'instant  et  Russes 
et  Calmoucks  entourèrent  ce  régiment ,  et  percèrent 
jusqu'au  roi.  Ils  tuèrent  deux  aides-de-camp  qui  com- 
battaient auprès  de  sa  personne.  Le  cheval  du  roi  fut 
tué  sous  lui  :  un  écuyer  lui  en  présentait  un  autre; 
mais  l'écuyer  et  le  cheval  furent  percés  de  coups. 
Charles  combattit  à  pied ,  entouré  de  quelques  offi- 
ciers qui  accoururent  incontinent  autour  de  lui. 

Plusieurs  furent  pris ,  blessés  ou  tués ,  ou  entraînés 
loin  du  roi  par  la  foule  qui  se  jetait  sur  eux  ;  il  ne  res- 
tait que  cinq  hommes  auprès  de  Charles.  Il  avait  tué 
plus  de  douze  ennemis  de  sa  main .  sans  avoir  reçu 
une  seule  blessure ,  par  ce  bonheur  inexprimable  qui 
jusqu'alors  l'avait  accompagné  partout ,  et  sur  lequel 
il  compta  toujours.  Enfin  un  colonel,  nommé Dardoff, 
se  fait  jour  à  travers  des  Calmoucks  avec  seulement 
une  compagnie  de  son  régiment  ;  A  arrive  à  temps 
pour  dégager  le  roi  :  le  reste  des  Suédois  fit  main 


l6o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

basse  sur  ces  Tar tares.  L'armée  reprit  ses  rangs  : 
Charles  monta  à  cheval  ;  et ,  tout  fatigué  qu'il  était,  il 
poursuivit  les  Russes  pendant  deux  lieues. 

Le  vainqueur  était  toujours  dans  le  grand  chemin 
de  la  capitale  de  Moscovie.  Il  y  a  de  Smolensko ,  au- 
près duquel  se  donna  ce  combat,  jusqu'à  Moscou, 
environ  cent  de  nos  lieues  françaises  :  l'armée  n'avait 
presque  plus  de  vivres.  On  pria  fortement  le  roi  d'at- 
tendre que  le  général  Levenhaupt,  qui  devait  lui  en 
amener  avec  un  renfort  de  quinze  mille  hommes , 
vînt  le  joindre.  Non  seulement  le  roi ,  qui  rarement 
prenait  conseil ,  n'écouta  point  cet  avis  judicieux  ; 
mais ,  au  grand  étonnement  de  toute  l'armée ,  il  quitta 
le  chemin  de  Moscou ,  et  fit  marcher  au  midi  vers 
l'Ukraine ,  pays  des  Cosaques ,  situé  entre  la  Petite- 
Tartarie ,  la  Pologne ,  et  la  Moscovie.  Ce  pays  a  en- 
viron cent  de  nos  lieues  du  midi  au  septentrion ,  et 
presque  autant  de  l'orient  au  couchant.  Il  est  partagé 
en  deux  parties  à  peu  près  égales  par  le  Borysthène , 
qui  le  traverse  en  coulant  du  nord-ouest  au  sud-est  : 
la  principale  ville  est  Bathurin ,  sur  la  petite  rivière 
de  Sem.  La  partie  la  plus  septentrionale  de  l'Ukraine 
est  cultivée  et  riche.  La  plus  méridionale,  située  près 
du  quarante-huitième  degré  ,  est  un  des  pays  les  plus 
fertiles  du  monde,  et  les  plus  déserts.  Le  mauvais 
gouvernement  y  étouffait  le  bien  que  la  nature  s'ef- 
force de  faire  aux  hommes.  Les  habitants  de  ces  can- 
tons ,  voisins  de  la  petite-Tartarie ,  ne  semaient  ni  ne 
plantaient ,  parceque  les  Tartares  de  Budziack ,  ceux 
de  Précop ,  les  Moldaves ,  tous  peuples  brigands ,  au- 
raient ravagé  leurs  moissons. 


LIVRE.  QUATRIÈME.  i  6 1 

L'Ukraine  a  toujours  aspiré  à  être  libre  :  mais  étant 
^tourée  de  la  Moscovie,  des  états  du  grand-seijjneur, 
et  de  la  Pologne,  il  lui  a  fallu  chercher  un  protecteur, 
et  par  conséquent  un  maître  dans  l'un  de  ces  trois 
états.  Elle  se  mit  d'abord  sous  la  protection  de  la  Po- 
logne ,  qui  la  traita  trop  en  sujette  :  elle  se  donna  de- 
puis au  Moscovite,  qui  la  gouverna  en  esclave  autant 
qu'il  le  put.  D'abord  les  Ukrainiens  jouirent  du  privi- 
lège d'élire  un  prince  sous  le  nom  de  général  ;  mais 
bientôt  ils  furent  dépouillés  de  ce  droit ,  et  leur  gé- 
néral fut  nommé  par  la  cour  de  Moscou. 

Celui  qui  remplissait  alors  cette  place  était  un  gen- 
tilhomme polonais,  nommé  Mazeppa  ,  né  dans  le  pa- 
latinat  de  Podolie  ;  il  avait  été  élevé  page  de  Jean- 
Casimir,  et  avait  pris  à  sa  cour  quelque  teinture  des 
belles-lettres.  Une  intrigue  qu'il  eut  dans  sa  jeunesse 
avec  la  femme  d'un  gentilhomme  polonais  ayant  été 
découverte ,  le  mari  le  fit  lier  tout  nu  sur  un  cheval 
farouche  ,  et  le  laissa  aller  en  cet  état.  Le  cheval,  qui 
était  du  pays  de  l'Ukraine,  y  retourna,  et  y  porta 
Mazeppa  demi-mort  de  fatigue  et  de  faim.  Quelques 
paysans  le  secoururent  :  il  resta  long -temps  parmi 
eux ,  et  se  signala  dans  plusieurs  courses  contre  les 
Tartares.  La  supériorité  de  ses  lumières  lui  donna 
une  grande  consid^ation  parmi  les  Cosaques  :  sa  ré- 
putation, s'augmentant  de  jour  en  jour,  obligea  le 
czar  à  le  faire  prince  de  l'Ukraine. 

Un  jour,  étant  à  table  à  Moscou  avec  le  czar,  cet 
empereur  lui  proposa  de  discipliner  les  Cosaques ,  et 
de  rendre  ces  peuples  plus  dépendants.  Mazeppa  ré- 
pondit que  la  situation  de  l'Ukraine  et  le  génie  de  cette 


CHARLES  XII. 


l62  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

nation  étaient  des  obstacles  insurmontables.  Le  czar, 
qui  commençait  à  être  échauffé  par  le  vin  ,  et  qui  q^ 
commandait  pas  toujours  à  sa  colère ,  4'appela  traître, 
et  le  menaça  de  le  faire  empaler. 

Mazeppa,  de  retour  en  Ukraine,  forma  le  projet 
d'une  révolte  :  l'armée  de  Suéde ,  qui  parut  bientôt 
après  sur  les  frontières ,  lui  en  facilita  les  moyens  :  il 
prit  la  résolution  d'être  indépendant ,  et  de  se  former 
un  puissant  royaume  de  l'Ukraine  et  des  débris  de 
l'empire  de  Russie.  C'était  un  homme  courageux,  en- 
treprenant, et  d'un  travail  infatigable ,  quoique  dans 
une  grande  vieillesse.  Il  se  ligua  secrètement  avec  le 
roi  de  Suéde  pour  hâter  la  chute  du  czar,  et  pour  en 
profiter. 

Le  roi  lui  donna  rendez -vous  auprès  de  la  rivière 
de  Desna.  Mazeppa  promit  de  s'y  rendre  avec  trente 
mille  hommes,  des  munitions  de  guerre,  des  provi- 
sions de  bouche ,' et  ses  trésors  qui  étaient  immenses. 
L'armée  suédoise  marcha  donc  de  ce  côté ,  au  grand 
regret  de  tous  les  officiers ,  qui  ne  savaient  rien  du 
traité  du  roi  avec  les  Cosaques.  Charles  envoya  ordre 
à  Levenhaupt  de  lui  amener  en  diligence  ses  troupes, 
et  des  provisions  dans  l'Ukraine,  où  il  projetait  de 
passer  l'hiver,  afin  que ,  s'étant  assuré  de  ce  pays,  il 
pût  conquérir  la  Moscovie  au  prjptemps  suivant  ;  et 
cependant  il  s'avança  vers  la  rivière  de  Desna ,  qui 
tombe  dans  le  Borysthène  à  Kiovie. 

Les  obstacles  qu'on  avait  trouvés  jusqu'alors  dans 
la  route  étaient  légers  en  comparaison  de  ceux  qu'on 
rencontra  dans  ce  nouveau  chemin.  Il  fallut  traverser 
une  forêt  de  cinquante  lieues  pleine  de  marécages.  Le 


LIVRE  QUATRIEME.  1  63 

[jénéral  Lagercron ,  qui  marchait  devant  avec  cinq 
mille  hommes  et  des  pionniers  ,  égara  l'armée  vers 
Torien^,  à  trente  lieues  de  la  véritable  route.  Après 
quatre  jours  de  marche ,  le  roi  reconnut  la  faute  de 
Lagercron  :  on  se  remit  avec  peine  dans  le  chemin  ; 
mais  presque  toute  l'artillerie  et  tous  les  chariots  res- 
tèrent embourbés  ou  abîmés  dans  les  marais. 

Enfin,  après  douze  jours  d'une  marche  si  pénible , 
pendant  laquelle  les  Suédois  avaient  consommé  le  peu 
de  biscuit  qui  leur  restait,  jcettdiarmée,  exténuée  de 
lassitude  et  de  faim,  arrive  sur  l^s  bords  de  la  Desna , 
dans  l'endroit  où  Mazeppa  avait  marqué  le  rendez- 
vous  ;  mais  au  lieu  d'y  trouver  ce  prince ,  on  trouva 
un  corps  de  Moscovites  qui  avançait  vers  l'autre  bord 
de  la  rivière.  Le  roi  fut  étonné  ;  mais  il  résolut  sur-le- 
champ  de  passer  la  Desna ,  et  d  attaquer  les  ennemis. 
Les  bords  de  cette  rivière  étaient  si  escarpés  qu'on 
fut  obligé  de  descendre  les  soldats  avec  des  cordes. 
Ils  traversèrent  la  rivière  selon  leur  manière  accou- 
tumée ,  les  uns  sur  des  radeaux  faits  à  la  hâte ,  les 
autres  à  la  nage.  Le  corps  des  Moscovites,  qui  arri- 
vait dans  ce  temps-là  même ,  n'était  que  de  huit  mille 
hommes  ;  il  ne  résista  pas  long-temps  ,  et  cet  obstacle 
fut  encore  surmonté. 

Charles  avançait  dans  ces  pays  perdus,  incertain  de 
sa  route  et  de  la  fidélité  de  Mazeppa  :  ce 'Cosaque  pa- 
rut enfin ,  mais  plutôt  comme  un  fugitif  que  comme 
un  allié  puissant.  Les  Moscovites  avaient  découvert  et 
prévenu  ses  desseins.  Ils  étaient  venus  fondre  sur  ses 
Cosaques  ,  qu'ils  avaient  taillés  en  pièces  :  ses  princi- 
paux amis  ,  pris  les  armes  à  la  main  ,  avaient  péri  au 


l64  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

nombre  de  trente  par  le  supplice  de  la  roue  ;  ses  villes 
étaient  réduites  en  cendres ,  ses  trésors  pillés ,  les^  pro- 
visions qu'il  préparait  au  roi  de  Suéde  saisies  :  et  peine 
avait-il  pu  échapper  avec  six  mille  hommes  ,  e't  quel- 
ques chevaux  chargés  d'or  et  d'argent.  Toutefois ,  il 
apportait  au  roi  l'espérance  de  se  soutenir,  par  ses 
intelligences ,  dans  ce  pays  inconnu ,  et  l'affection  de 
tous  les  Cosaques,  qui,  enragés  contre  les  Russes, 
arrivaient  par  troupes  au  camp ,  et  le  firent  subsister. 

Charles  espérait  aft  moins  que  son  général  Leven- 
haupt  viendrait  réparer  cette  mauvaise  fortune.  Il  de- 
vait amener  environ  quinze  mille  Suédois  qui  valaient 
mieux  que  cent  mille  Cosaques ,  et  apporter  des  pro- 
visions de  guerre  et  de  bouche.  Il  arriva  à  peu  près 
dans  le  même  état  que  Mazeppa. 

Il  avait  déjà  passé  leBorysthène  au-dessus  de  Mohi- 
lou,  et  s'était  avancé  vingt  de  nos  lieues  au-delà,  sur 
le  chemin  de  l'Ukraine.  Il  amenait  au  roi  un  convoi  de 
huit  mille  chariots ,  avec  l'argent  qu'il  avait  levé  en 
Lithuanie  sur  sa  route.  Quand  il  fut  vers  le  bourg  de 
Lesno ,  près  de  l'endroit  oii  les  rivières  de  Pronia  et 
vSossa  se  joignent  pour  aller  tomber  loin  au-dessous 
dans  le  Borysthènc ,  le  czar  parut  à  la  tête  de  près  de 
quarante  mille  hommes. 

(i  708)  Le  général  suédois ,  qui  n'en  avait  pas -seize 
mille  complets  ,  ne  voulut  pas  se  retrancher.  Tant  de 
victoires  avaient  donné  aux  Suédois  une  si  grande 
confiance ,  qu'ils  ne  s'informaient  jamais  du  nombre 
de  leurs  ennemis,  mais  seulement  du  lieu  où  ils  étaient. 
Levenhaupt  marcha  donc  à  eux  sans  balancer  le  7  d'oc- 
tobre après  midi.  Dans  le  premier  choc ,  les  Suédois 


LIVRE  QUATRIÈME.  iG5 

tuèrent  quinze  cents  Moscovites.  La  confusion  serait 
dans  Tarmée  du  czar  ;  oni^iyait  de  tous  côtés.  L'em- 
pereur des  Russes  vit  le  moment  où  il  allait  être  en- 
tièrement défait.  Il  sentait  que  le  salut  de  ses  états  dé- 
jjendait  de  cette  journée,  et  qu'il  était  perdu  ,  si  Le- 
venhaupt  joignait  le  roi  de  Suéde  avec  une  armée  vic- 
torieuse. 

Dès  qu'il  vit  que  ses  troupes  commençaient  à  recu- 
ler, il  courut  à  l'arrière-garde ,  où  étaient  des  Cosaques 
et  des  Calmoucks  :  «  Je  vous  ordonne  ,  leur  dit-il ,  de 
<«  tirer  sur  quiconque  fuira,  et  de  me  tuer  moi-même , 
«  si  j'étais  assez  lâche  pour  me  retirer.  »  De  là  il  re- 
tourna à  lavant-garde ,  et  rallia  ses  troupes  lui-même, 
aidé  du  prince  Menzikoff  et  du  prince  Gallitzin.  Le- 
venhaupt ,  qui  avait  des  ordres  pressants  de  rejoindre 
son  maître,  aima  mieux  continuer  sa  marche  que  re- 
commencer le  combat,  croyant  en  avoir  assez  fait  pour 
ôter  aux  ennemis  la  résolution  de  le  poursuivre. 

Dès  le  lendemain  à  onze  heures,  le  czar  l'attaqua 
au  bord  d'un  marais ,  et  étendit  son  armée  pour  l'en- 
velopper. Les  Suédois  firent  face  partout  :  on  se  battit 
pendant  deux  heures  avec  une  opiniâtreté  égale.  Les 
Moscovites  perdirent  trois  fois  plus  de  monde;  mais 
aucun  ne  lâcha  pied ,  et  la  victoire  fut  indécise. 

A  quatre  heures  le  général  Bayer  amena  au  czar  un 
renfort  de  troupes.  La  bataille  recommença  alors  poiu^ 
la  troisième  fois  avec  plus  de  furie  et  d'acharnement  : 
elle  dura  jusqu'à  la  nuit  :  enfin  le  nombre  l'emporta  ; 
les  Suédois  furent  rompus,  enfoncés,  et  poussés  jus- 
qu'à leur  bagage.  Levenhaupt  rallia  ses  troupes  der- 
rière ses  chariots.  Les  Suédois  étaient  vaincus  ,  mais 


l66  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

ils  ne  s'enfuirent  point.  Ils  étaient  environ  neuf  mille 
hommes ,  dont  aucun  ne  #'écarta  :  le  général  les  mit 
en  ordre  de  bataille  aussi  facilement  que  s'ils  n'avaient 
point  été  vaincus.  Le  czar,  de  l'autre  côté,  passa  la 
nuit  sous  les  armes;  il  défendit  aux  officiers,  sous 
peine  d'être  cassés,  et  aux  soldats ,  sous  peine  de  mort, 
de  s'écarter  pour  piller. 

Le  lendemain  encore ,  il  commanda ,  au  point  du 
jour,  une  nouvelle  attaque.  Levenhaupt  s'était  retiré 
à  quelques  milles,  dans  un  lieu  avantageux,  après 
avoir  encloué  une  partie  de  son  canon  ,  et  mis  le  feu 
à  ses  chariots. 

Les  Moscovites  arrivèrent  assez  à  temps  pour  em- 
pêcher tout  le  convoi  d'être  consumé  par  les  flammes  ; 
ils  se  saisirent  de  plus  de  six  mille-  chariots  qu'ils  sau- 
vèrent. Le  czar,  qui  voulait  achever  la  défaite  des  Sué- 
dois, envoya  un  de  ses  généraux,  nommé  Phlug,  les 
attaquer  encore  pour  la  cinquième  fois  :  ce  général  leur 
offrit  une  capitulation  honorable.  Levenhaupt  la  re- 
fusa ,  et  livra  un  cinquième  combat,  aussi  sanglant 
que  les  premiers.  De  neuf  mille  soldats  qu'il  avait  en- 
core ,  il  en  perdit  environ  la  moitié ,  l'autre  ne  put  être 
forcée  ;  enfin ,  la  nuit  survenant ,  Levenhaupt ,  après 
avoir  soutenu  cinq  combats  contre  quarante  mille 
hommes*,  passa  la  Sossa  avec  environ  cinq  mille  com- 
battants qui  lui  restaient.  Le  czar  perdit  près  de  dix 
mille  hommes  dans  ces  cinq  combats,  où  il  eut  la  gloire 
de  vaincre  les  Suédois ,  et  Levenhaupt  celle  de  dispu- 

Dans  ï Histoire  de  Russie^  M.  de  Voltaire  dit  que  de  nouveaux 
mémoires  lui  ont  fait  connaître  que  le  czar  n'arait  que  vingt  mille 
liomraes  et  non  quarante. 


LIVRE  QUATRIÈME.  167 

ter  trois  jours  la  victoire,  et  de  se  retirer  sans  avoir 
été  forcé  dans  son  dernier  poste.  Il  vint  donc  au  camp 
de  son  maître  avec  Tbonneur  de  s'être  si  bien  défendu, 
mais  n'amenant  avec  lui  ni  munitions  ,  ni  armée.  Le 
roi  de  Suéde  se  trouva  ainsi  sans'provisions  et  sans 
communication  avec  la  Pologne ,  entouré  d'ennemis , 
au  milieu  d'un  pays  où  il  n'avait  guère  de  ressource 
que  son  courage. 

Dans  cette  extrémité ,  le  mémorable  biver  de  1 709 , 
plus  terrible  encore  sur  ces  frontières  de  l'Europe 
<jue  nous  ne  l'avons  senti  en  France  ,  détruisit  une 
partie  de  son  armée.  Cbarles  voulait  braver  les  saisons 
comme.il  fesait  ses  ennemis  \  il  osait  faire  de  longues 
marcbes  de  troupes  pendant  ce  froid  mortel.  Ce  fut 
dans  une  de  ces  marches  que  deux  mille  bommes  tom- 
bèrent mort  de  froid  sous  ses  yeux.  Les  cavaliers  n'a- 
vaient plus  de  bottes  ,  les  fantassins  étaient  sans  sou- 
liers, et  presque  sans  babits.  Ils  étaient  réduits  à  se 
faire  des  chaussures  de  peaux  de  bêtes,  comme  ils 
pouvaient  :  souvent  ils  manquaient  de  pain.  On  avait 
été  réduit  à  jeter  presque  tous  les  canons  dans  des  ma- 
rais et  dans  des  rivières ,  faute  de  cbevaux  pour  les 
traîner.  Cette  armée ,  auparavant  si  ilorissante ,  était 
réduite  à  vingt -quatre  mille  bommes  prêts  à  mourir 
de  faim.  On  ne  recevait  plus  de  nouvelles  de  la  Suéde  ; 
et  on  ne  pouvait  y  en  faire  tenir.  Dans  cet  état,  un  seul 
officier  se  plaignit.  «  Hé  quoi  !  lui  dit  le  roi ,  vous  en- 
«  nuyez-vous  d'être  loin  de  votre  femme?  Si  vous  êtes 
«  un  vrai  soldat,  je  vous  mènerai  si  loin,  que  vous 
«  pourrez  à  peine  recevoir  des  nouvelles  de  Suéde  un^ 
«  fois  en  trois  ans.  v 


l68  HISTOIRE  DE  CHARLES  XIL 

Le  marquis  de  Brancas,  depuis  ambassadeur  en 
Suéde ,  m'a  conté  qu'un  soldat  osa  présenter  au  roi , 
avec  murmure,  en  présence  de  toute  Tarmée ,  un  mor- 
ceau de  pain  noii^  et  moisi,  fait  d'orge  efd'avoine  , 
seule  nourriture  qu'ils  avaient  alors ,  et  dont  ils  n  a- 
vaient  pas  même  suffisamment.  Le  roi  reçut  le  mor- 
ceau de  pain  sans  s'émouvoir,  le  mangea  tout  entier, 
et  dit  ensuite  froidement  au  soldat  :  «  Il  n'est  pas  bon, 
«  mais  il  peut  se  manger.  »  Ce  trait,  tout  petit  qu'il 
est ,  si  ce  qui  augmente  le  respect  et  la  confiance  peut 
être  petit ,  contribua  plus  que  tout  le  reste  à  faire  sup- 
porter à  l'armée  suédoise  des  extrémités  qui  eussent 
été  intolérables  sous  tout  autre  général. 

Dans  cette  situation,  il  reçut  enfin  des  nouvelles  de 
Stockholm  ;  elles  lui  apprirent  la  mort  de  la  duchesse 
de  Holstein,  sa  sœur,  que  la  petite -vérole  enleva  au 
mois  de  décembre  1 708,  dans  la  vingt-septième  année 
de  son  âge.  C'était  une  princesse  aussi  douce  et  aussi 
compatissante  que  son  frère  était  impérieux  dans  ses 
volontés,  et  implacable  dans  ses  vengeances.  Il  avait 
toujours  eu  pour  elle  beaucoup  de  tendresse  ;  il  fut 
d'autant  plus  affligé  de  sa  perte ,  que  ,  commençant 
alors  à  devenir  malheureux,  il  en  devenait  un  peu  plus 
sensible. 

Il  apprit  aussi  qu'on  avait  levé  des  troupes  et  de 
l'argent,  en  exécution  de  ses  ordres  ;  mais  rien  ne  pou- 
vait arriver  jusqu'à  son  camp ,  puisque ,  entre  lui  et 
Stockholm ,  il  y  avait  près  de  cinq  cents  lieues  à  tra- 
verser, et  des  ennemis  supérieurs  en  nombre  à  com- 
battre. 

Le  czar,  aussi  agissant  que  lui ,  après  avoir  envoyé 


LIVRE  QUATRIÈME.  iGi) 

lie  nouvelles  troupes  au  secours  des  confédérés  en 
Polo^jne,  réunis  contre  Stanislas,  sous  le  (général  Si- 
niawski,  s'avança  bientôt  dans  l'Ckraine,  au  milieu 
de  ce  rude  hiver,  pour  faire  tête  au  roi  de  Suéde.  Là 
il  continua  dans  la  politique  d'affaiblir  son  ennemi 
par  de  petits  combats  ,  jugeant  bien  que  Tarmée  sué- 
doise périrait  entièrement  à  la  longue ,  puisqu  elle  ne 
pouvait  être  recrutée.  Il  fallait  que  le  froid  fût  bien  ex- 
cessif, puisque  les  deux  ennemis  furent  contraints  de 
s'accorder  une  suspension  d'armes.  Mais  dès  le  i"  de 
février,  on  recommença  à  se  battre  au  milieu  des  gla- 
ces et  des  neiges. 

Après  plusieurs  petits  combats ,  et  quelques  désa- 
vantages ,  le  roi  vit  au  mois  d'avril  qu'il  ne  lui  restait 
plus  que  dix-huit  mille  Suédois.  Mazeppa  seul ,  ce 
prince  des  Cosaques ,  les  fesait  subsister  :  sans  ce  se- 
cours ,  l'armée  eût  péri  de  faim  et  de  misère.  Le  czar, 
dans  cette  conjoncture ,  fit  proposer  à  Mazeppa  de  ren- 
trer sous  sa  domination  ;  mais  le  Cosaque  fut  fidèle  à 
son  nouvel  alhé ,  soit  que  le  supplice  affreux  de  la 
roue ,  dont  avaient  péri  ses  amis ,  le  fît  craindre  pour 
lui-même,  soit  qu'il  voulût  les  venger. 

Charles,  avec  ses  dix -huit  mille  Suédois,  n'avait 
perdu  ni  le  dessein  ni  l'espérance  de  pénétrer  jus- 
qu'à Moscou.  Il  alla ,  vers  la  fin  de  mai ,  investir  Pul- 
tava,  sur  la  rivière  Vorskla ,  à  l'extrémité  orientale  de 
rckraine,  à  treize  grandes  lieues  du  Borysthène.  Ce 
terrain  est  celui  des  Zaporaviens  ,  le  plus  étrange 
peuple  qui  soit  sur  la  terre  :  c'est  un  ramas  d'anciens 
Russes  ,  Polonais  ,  et  Tartares  ,  fesant  tous  profession 
d'une  espèce  de  christianisme  et  d'un  brigandage  scm- 


1  70  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

blable  à  celui  des  flibustiers.  Ils  élisent  un  chef  qu'ils 
déposent  ou  qu'ils  égorgent  souvent.  Ils  ne  souffrent 
point  de  femmes  chez  eux ,  mais  ils  vont  enlever  tous 
les  enfants  à  vingt  et  trente  lieues  à  la  ronde ,  et  les 
élèvent  dans  leurs  mœurs.  L'été  ils  sont  toujours  en 
campagne  ;  Thiver  ils  couchent  dans  des  granges  spa- 
cieuses qui  contiennent  quatre  ou  cinq  cents  hommes. 
Ils  ne  craignent  rien  ;  ils  vivent  libres  ;  ils  affrontent 
la  mort ,  pour  le  plus  léger  butin ,  avec  la  même  intré- 
pidité que  Charles  XII  la  bravait  pour  donner  des  cou- 
ronnes. Le  czar  leur  fit  donner  soixante  mille  florins, 
dans  l'espérance  qu'ils  prendraient  son  parti  ;  ils  pri- 
rent son  argent ,  et  se  déclarèrent  pour  Charles  XII , 
par  les  soins  de  Mazeppa  ;  mais  ils  servirent  très  peu, 
parcequ'ils  trouvent  ridicule  de  combattre  pour  autre 
chose  que  pour  piller.  C'était  beaucoup  qu'ils  ne  nui- 
sissent pas  ;  il  y  en  eut  environ  deux  mille  tout  au 
plus  qui  firent  le  service.  On  présenta  dix  de  leurs 
chefs  un  matin  au  roi  ;  mais  on  eut  bien  de  la  peine  à 
obtenir  d'eux  qu'ils  ne  fussent  point  ivres,  car  c'est 
par  là  qu'ils  commencent  la  journée.  On  les  mena  à 
la  tranchée,;  ils  y  firent  paraître  leur  adresse  à  tirer 
avec  de  longues  carabines;  car,  étant  montés  sur  le 
revers  ,  ils  tuaient  à  la  distance  de  six  cents  pas  les 
ennemis  qu'ils  choisissaient.  Charles  ajouta  à  ces  ban- 
dits quelque  mille  Valaques. que  lui  vendit  le  kan  de  la 
Petite-Tartarie.  Il  assiégeait  donc  Pultava  avec  toutes 
ses  troupes  de  Zapora  viens ,  deCosaques,  de  Valaques , 
qui ,  joints  à  ses  dix-huit  mille  Suédois  ,  fesaient  une 
armée  d'environ  trente  mille  hommes ,  mais  une  ar- 
mée délabrée ,  manquant  de  tout.  Le  czar  avait  fait  de 


LIVIŒ  QUATRIÈMli:.  I  y  I 

Pultava  un  magasin.  Si  le  roi  le  prenait ,  il  se  rouvrait 
le  chemin  de  Moscou ,  et  pouvait  au  moins  attendre 
dans  Tabondance  de  toutes  choses  les  secours  qu  il 
espérait  encore  de  Suéde ,  de  Livonie ,  de  Poméranie , 
et  de  Pologne.  Sa  seule  ressource  étant  donc  dans  la 
prise  de  Pultava,  il  en  pressa  le  siège  avec  ardeur. 
Mazeppa  ,  qui  avait  des  intelligences  dans  la  ville , 
l'assura  qu'il  en  serait  bientôt  le  maître  :  l'espérance 
renaissait  dans  larmée.  Les  soldats  regardaient  la 
prise  de  Pultava  comme  la  fin  de  toutes  leurs  mi- 
sères. 

Le  roi  s'aperçut ,  dès  le  commencement  du  siège , 
qu'il  avait  enseigné  l'art  de  la  guerre  à  ses  ennemis. 
Le  prince  Menzikoff ,  malgré  toutes  ses  précautions  , 
jeta  du  secours  dans  la  ville.  La  garnison,  par  ce  moyen, 
se  trouva  forte  de  près  de  cinq  mille  hommes. 

On  fesait  des  sorties ,  et  quelquefois  avec  succès  ;  on 
fit  jouer  une  mine  ;  mais  ce  qui  rendait  la  ville  impre- 
nable, c'était  l'approche  du  czar,  qui  s'avançait  avec 
soixante  et  dix  mille  combattants.  Charles  XII  alla  les 
reconnaître  le  27  mai ,  jour  de  sa  naissance ,  et  battit 

•  un  de  leurs  détachements  :  mais  comme  il  retournait 
à  son  camp ,  il  reçut  un  coup  de  carabine  qui  lui  perça 
la  botte ,  et  lui  fracassa  l'os  du  talon.  On  ne  remarqua 

•  pas  sur  son  visage  le  moindre  changement  qui  pût 
faire  soupçonner  qu'il  était  blessé  :  il  continua  à  donner 
tranquillement  ses  ordres ,  et  demeura  encore  près  de 
six  heures  à  cheval.  Un  de  ses  domestiques  s'aperce- 
vant  que  le  soulier  de  la  botte  du  prince  était  tout  san- 
glant,  courut  chercher  des  chirurgiens  :  la  douleur  du 
roi  commençait  à  être  si  cuisante ,  qu'il  fallut  l'aider  à 


1-2  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

descendre  de  cheval ,  et  remporter  dans  sa  tente.  Les 
chirurgiens  visitèrent  sa  plaie  ;  ils  furent  d'avis  de  lui 
couper  la  jambe.  La  consternation  de  l'armée  était  in- 
exprimable. Un  chirurgien  ,  nommé  Neuman ,  plus 
habile  et  plus  hardi  que  les  autres ,  assura  qu'en  fe- 
sant  de  profondes  incisions ,  il  sauverait  la  jambe  du 
roi.  «  Travaillez  donc  tout-à-l'heure,  lui  dit  le  roi; 
«  taillez  hardiment,  ne  craignez  rien.  »  Il  tenait  lui- 
même  sa  jambe  avec  les  deux  mains ,  regardant  les  in- 
cisions qu'on  lui  fesait ,  comme  si  l'opération  eût  été 
faite  sur  un  autre. 

(8  juillet  1 709)  Dans  le  temps  même  qu'on  lui  met- 
tait un  appareil ,  il  ordonna  un  assaut  pour  le  lende- 
main ;  mais  à  peine  avait -il  donné  cet  ordre,  qu'on 
vint  lui  apprendre  que  toute  l'armée  ennemie  s'avan- 
çait sur  lui.  Il  fallut  alors  prendre  un  autre  parti. 
Charles ,  blessé ,  et  incapable  d'agir,  se  voyait  entre  le 
Borysthène  et  la  rivière  qui  passe  à  Pultava ,  dans  un 
pays  désert ,  sans  places  de  sûreté ,  sans  munitions , 
vis-à-vis  une  armée  qui  lui  coupait  la  retraite  et  les 
vivres.  Dans  cette  extrémité,  il  n'assembla  point  de 
conseil  de  guerre ,  comme  tant  de  relations  l'ont  dé- 
bité; mais  la  nuit  du  7  au  8  de  juillet,  il  fit  venir  le 
feld-maréchal  Renschild  dans  sa  tente ,  et  lui  ordonna 
sans  délibération,  comme  sans  inquiétude,  de  tout» 
disposer  pour  attaquer  le  czar  le  lendemain.  Renschild 
ne  contesta  point,  et  sortit  pour  obéir.  A  la  porte  de 
la  tente  du  roi ,  il  rencontra  le  comte  Piper ,  avec  qui 
il  était  fort  mal  depuis  long-temps ,  comme  il  arrive 
souvent  entre  le  ministre  et  le  général.  Piper  lui  de- 
manda s'il  n'y  avait  rien  de  nouveau  :  «  Non  » ,  dit  le 


LIVRE  QUATRIÈME.  1^3 

général  froidement,  et  passa  outre  pour  aller  donner 
ses  ordres.  Dès  que  le  comte  Piper  fut  entré  dans  la 
tente  :  «  Renschild  ne  vous  a-t-il  rien  appris?  lui  dit 
«  le  roi.  —  Rien ,  répondit  Piper.  —  Hé  bien  !  je  vous 
«  apprends  donc,  reprit  le  roi,  que  demain  nous  don- 
«  nous  bâta  die.  »  Le  comte  Piper  fut  effrayé  d'une  ré- 
solution si  désespérée;  mais  il  savait  bien  qu'on  ne  fe- 
sait  jamais  changer  son  maître  d'idée;  il  ne  marqua 
son  étonnement  que  par  son  silence  ,  et  laissa  Charles 
dormir  jusqu'à  la  pointe  du  jour. 

Ce  fut  le  8  juillet  de  l'année  1709  que  se  donna 
cette  bataille  décisive  de  Pultava ,  entre  les  deux  plus 
singuliers  monarques  qui  fussent  alors  dans  le  monde  : 
Charles  XII,  illustre  par  neuf  années  de  victoires; 
Pierre  Alexiowitz  par  neuf  années  de  peines,  prises 
pour  former  des  troupes  égales  aux  troupes  suédoises  ; 
l'un  glorieux  d'avoir  donné  des  états ,  l'autre  d'avoir 
civilisé  les  siens  ;  Charles  aimant  les  dangers ,  et  ne 
combattant  que  pour  la  gloire  ;  Alexiowitz  ne  fuyant 
point  le  péril ,  et  ne  fesant  la  guerre  que  pour  ses  in- 
térêts ;  le  monarque  suédois  libéral  par  grandeur 
dame,  le  Moscovite  ne  donnant  jamais  que  par  quel- 
que vue  ;  celui-là  d'une  sobriété  et  d'une  continence 
sans  exemple ,  d'un  naturel  magnanime ,  et  qui  n'a- 
vait été  barbare  qu'une  fois  ;  celui-ci  n'ayant  pas  dé- 
pouillé la  rudesse  de  son  éducation  et  de  son  pays , 
aussi  terrible  à  ses  sujets  qu'admirable  aux  étrangers, 
et  trop  adonné  à  des  excès  qui  ont  même  abrégé  ses 
jours.  Charles  avait  le  titre  d'invincible,  qu'un  mo- 
ment pouvait  lui  ôter  ;  les  nations  avaient  déjà  donné 
à  Pierre  Alexiowitz  Iç  nom  de  grand,  qu'une  défaite 


1-74  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

ne  pouvait  lui  faire  perdre ,  parcequ  il  ne  le  devait 

pas  à  des  victoires. 

Pour  avoir  une  idée  nette  de  cette  bataille  et  du 
lieu  où  elle  fut  donnée ,  il  faut  se  figurer  Pultava  au 
nord ,  le  camp  du  roi  de  Suéde  au  sud ,  tirant  un  peu 
vers  Torient ,  son  bagage  derrière  lui  à  environ  un 
mille ,  et  la  rivière  de  Pultava  au  nord  de  la  ville ,  cou- 
lant de  Vorjent  à  Foccident. 

Le  czar  avait  passé  la  rivière  à  une  lieue  de  Pul- 
tava ,  du  côté  de  l'occident ,  et  commençait  à  former 
son  camp. 

A  la  pointe  du  jour,  les  Suédois  parurent  hors  de 
leurs  tranchées  avec  quatre  canons  de  fer  pour  toute 
artillerie  :  le  reste  fut  laissé  dans  le  camp  avec  envi- 
ron trois  mille  hommes  ;  quatre  mille  demeurèrent  au 
bagage  :  de  sorte  que  l'armée  suédoise  marcha  aux  en- 
nemis forte  d'environ  vingt  et  un  mille  hommes ,  dont 
il  y  avait  environ  seize  mille  Suédois. 

Les  généraux  Renschild  ,  Roos ,  Levenhaupt ,  Sli- 
penbak ,  Hoorn ,  Sparre  ,  Hamilton ,  le  prince  de  Vir- 
temberg ,  parent  du  roi ,  et  quelques  autres ,  dont  la 
plupart  avaient  vu  la  bataille  de  INarva ,  fesaient  tous 
souvenir  les  officiers  subalternes  de  cette  journée  où 
huit  mille  Suédois  avaient  détruit  une  armée  de  quatre- 
vingt  mille  Moscovites  dans  un  camp  retranché.  Les 
officiers  le  disaient  aux  soldats  ;  tous  s'encourageaient 
en  marchant. 

Le  roi  conduisait  la  marche ,  porté  sur  un  bran- 
card à  la  tête  de  son  infanterie.  Une  partie  de  la  cava- 
lerie s'avança  par  son  ordre  pour  attaquer  celle  des 
ennemis  ;  la  bataille  commença  par  cet  engagement  à 


LIVRE  QUATRIÈME.  lyS 

quatre  heures  et  demie  du  matin  :  la  cavalerie  enne- 
mie était  à  l'occident ,  à  la  droite  du  camp  moscovite  ; 
le  prince  Menzikoff  et  le  comte  Gollovin  l'avaient  dis- 
posée par  intervalles  entre  des  redoutes  garnies  de  ca- 
nons. Le  général  Slipenbak ,  à  la  tête  des  Suédois , 
fondit  sur  cette  cavalerie.  Tous  ceux  qui  ont  servi 
dans  les  troupes  suédoises  savent  qu'il  était  presque 
impossible  de  résister  à  la  fureur  de  leur  premier 
choc.  Les  escadrons  moscovites  furent  rompus  et  en- 
foncés. Le  czar  accourut  lui-même  pour  les  rallier; 
son  chapeau  fut  percé  d'une  balle  de  mousquet  ;  Men- 
zikoff  eut  trois  chevaux  tués  sous  lui  :  les  Suédois 
crièrent  victoire. 

Charles  ne  douta  pas  que  la  bataille  ne  fût  gagnée  ; 
il  avait  envoyé  au  milieu  de  la  nuit  le  général  Creutz 
avec  cinq  mille  cavaliers  ou  dragons ,  qui  devaient 
prendre  les  ennemis  en  flanc ,  tandis  qu'il  les  attaque- 
rait de  front  ;  mais  son  malheur  voulut  que  Creutz 
s'égarât,  et  ne  parût  point.  Le  czar,  qui  s'était  cru 
perdu,  eut  le  temps  de  rallier  sa  cavalerie.  Il  fondit 
à  son  tour  sur  celle  du  roi ,  qui ,  n'étant  point  soute- 
nue par  le  détachement  de  Creutz  ,  fut  rompue  à  son 
tour  ;  Slipenbak  même  fut  fait  prisonnier  dans  cet  en- 
gagement. En  même  temps  soixante  et  douze  canons 
tiraient  du  camp  sur  la  cavalerie  suédoise ,  et  linfan- 
terie  russienne  débouchant  de  ses  lignes  venait  atta- 
quer celle  de  Charles. 

Le  czar  détacha  alors  le  prince  Menzikoff,  pour 
aller  se  poster  entre  Pultava  et  les  Suédois  :  le  prince 
Menzikoff  exécuta  avec  habileté  et  avec  promptitude 
l'ordre  de  son  maître  ;  non  seulement  il  coupa  la  com- 


l-yô  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

munication  entre  l'armée  suédoise  et  les  troupes  res- 
tées au  camp  devant  Pultava ,  mais  ayant  rencontré 
un  corps  de  réserve  de  trois  mille  hommes  ^  il  l'en- 
veloppa et  le  tailla  en  pièces.  Si  Menzikoff  fit  cette 
manœuvre  de  lui-même ,  la  Russie  lui  dut  son  salut  : 
si  le  czar  l'ordonna,  il  était  un  digne  adversaire  de 
Charles  XÏI.  Cependant  l'infanterie  moscovite  sortait 
de  ses  Hgnes,  et  s'avançait  en  bataille  dans  la  plaine. 
D'un  autre  côté  la  cavalerie  suédoise  se  ralliait  à  un 
quart  de  lieue  de  l'armée  ennemie  ;  et  le  roi ,  aidé  de 
son  feld-maréchal  Renschild ,  ordonnait  tout  pour  un 
combat  général. 

Il  rangea  sur  deux  lignes  ce  qui  lui  restait  de  trou- 
pes ,  son  infanterie  occupant  le  centre,  sa  cavalerie 
les  deux  ailes.  Le  czar  disposa  son  armée  de  même;  il 
avait  l'avantage  du  nombre  et  celui  de  soixante  et 
douze  canons ,  tandis  que  les  Suédois  ne  lui  en  oppo- 
saient que  quatre ,  et  qu'ils  commençaient  à  manquer 
de  poudre. 

L'empereur  moscovite  était  au  centre  de  son  armée, 
n'ayant  alors  que  le  titre  de  major-général,  et  semblait 
obéir  au  général  Sheremetoff  ;  mais  il  allait  comme 
empereur  de  rang  en  rang,  monté  sur  un  cheval  turc, 
qui  était  un  présent  du  grand-seigneur ,  exhortant  les 
capitaines  et  les  soldats ,  et  promettant  à  chacun  des 
récompenses. 

A  neuf  heures  du  matin  la  bataille  recommença  ; 
une  des  premières  volées  du  canon  moscovite  em- 
porta les  deux  chevaux  du  brancard  de  Charles  :  il  en 
fit  atteler  deux  autres  ;  une  seconde  volée  mit  le  bran- 
card en  pièces ,  et  renversa  le  roi.  De  vingt-quatre  dra- 


LIVRE  QUATRIÈME.  i-j-j 

bans  qui  se  relayaient  pour  le  porter,  vingt  et  un  furent 
tués.  Les  Suédois  consternés  s'ébranlèrent ,  et  le  canon 
ennemi  continuant  à  les  écraser ,  la  première  ligne  se 
replia  sur  la  seconde ,  et  la  seconde  s'enfuit.  Ce  ne  fut  ^ 
en  cette  dernière  action ,  qu'une  ligne  de  dix  mille 
hommes  de  l'infanterie  russe  ,  qui  mit  en  déroute 
l'armée  suédoise,  tant  les  choses  étaient  changées. 

Tous  les  écrivains  suédois  disent  qu'ils  aurdent 
gagné  la  bataille  si  on  n'avait  point  fait  de  fautes; 
mais  tous  les  officiers  prétendent  que  c  en  était  une 
grande  de  la  donner,  et  une  plus  grande  encore  de 
s'enfermer  dans  ces  pays  perdus ,  malgré  l'avis  des 
plus  sages ,  contre  un  ennemi  aguerri ,  trois  fois  plus 
fort  que  Charles  XII  par  le  nombre  d'hommes  et  par 
les  ressources  qui  manquaient  aux  Suédois.  Le  sou- 
venir de  Narva  fut  la  principale  cause  du  malheur  de 
Charles  à  Pultava. 

Déjà  le  prince  de  Virtemberg,  le  général  Renschild , 
et  plusieurs  officiers  principaux,  étaient  prisonniers , 
le  camp  devant  Pultava  forcé,  et  tout  dans  une  confu- 
sion à  laquelle  il  n'y  avait  plus  de  ressource.  Le  comte 
Piper  avec  quelques  officiers  de  la  chancellerie  étaient 
sortis  de  ce  camp ,  et  ne  savaient  ni  ce  qu'ils  devaient 
faire ,  ni  ce  qu'était  devenu  le  roi  ;  ils  couraient  de 
côté  et  d'autre  dans  la  plaine.  Un  major,  nommé  Bère, 
s'offrit  de  les  conduire  au  bagage  ;  mais  les  nuages  de 
poussière  et  de  fumée  qui  couvraient  la  campagne, 
et  l'égarement  d'esprit  naturel  dans  cette  désolation  , 
les  conduisirent  droit  sur  la  contrescarpe  de  la  \ille 
même  ,  où  ils  furent  tous  pris  par  la  garnison. 

Le  roi  ne  voulut  point  fuir,  et  ne  pouvait  se  dé- 


CHAftLES  XH. 


inS  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

fendre.  Il  avait  en  ce  moment  auprès  de  lui  le  géné- 
ral Poniatowski ,  colonel  de  la  garde  suédoise  du  roi 
Stanislas ,  homme  d'un  mérite  rare ,  que  son  attache- 
ment pour  la  personne  de  Charles  avait  engagé  à  le 
suivre  en  Ukraine  sans  aucun  commandement.  C'é- 
tait un  homme  qui ,  dans  toutes  les  occurrences  de  sa 
vie  et  dans  les  dangers ,  où  les  autres  n'ont  tout  au 
plus  que  de  la  valeur ,  prit  toujours  son  parti  sur-le- 
champ  ,  et  bien ,  et  avec  bonheur.  Il  fit  signe  à  deux 
drabans ,  qui  prirent  le  roi  par-dessous  les  bras ,  et  le 
mirent  à  cheval ,  malgré  les  douleurs  extrêmes  de  sa 
blessure. 

Poniatowski ,  quoiqu'il  n'eût  point  de  commande- 
ment dans  l'armée ,  devenu  en  cette  occasion  général 
par  nécessité ,  rallia  cinq  cents  cavaliers  auprès  de  la 
personne  du  roi  ;  les  uns  étaient  des  drabans ,  les  au- 
tres des  officiers  ,  quelques  uns  de  simples  cavahers  : 
cette  troupe  rassemblée ,  et  ranimée  par  le  malheur 
de  son  prince,  se  fît  jour  à  travers  plus  de  dix  régi- 
ments moscovites ,  et  conduisit  Charles  au  milieu  des 
ennemis ,  l'espace  d'une  lieue ,  jusqu'au  bagage  de 
l'armée  suédoise. 

Le  roi,  fuyant  et  poursuivi,  eut  son  cheval  tué  sous 
lui;  le  colonel  Gieta,  blessé  et  perdant  tout  son  sang, 
lui  donna  le  sien.  Ainsi  on  remit  deux  fois  à  cheval, 
dans  sa  fuite ,  ce  conquérant  qui  n'avait  pu  y  monter 
pendant  la  bataille. 

Cette  retraite  étonnante  était  beaucoup  dans  un  si 
grand  malheur ,  mais  il  fallait  fuir  plus  loin  ;  on  trouva 
dans  le  bagage  le  carrosse  du  comte  Piper,  car  le  roi 
n'en  eut  jamais  depuis  qu'il  sortit  de  Stockholm.  On  le 


LIVRE  QUATRIÈME.  I  ng 

mit  dans  cette  voiture ,  et  l  on  prit  avec  précipitation 
la  route  du  Borystbène.  Le  roi  qui ,  depuis  le  moment 
où  on  1  avait  mis  à  cheval  jusqu'à  son  arrivée  au  ba- 
gage, n'avait  pas  dit  un  seul  mot,  demanda  alors  ce 
qu'était  devenu  le  comte  Piper.  «  il  est  pris  avec  toute 
«  la  chancellerie,  lui  répondit-on. — Et  le  général  Rens- 
«  child ,  et  le  duc  de  Yirtemberg?  ajouta-t-il.  —  Ils  sont 
«  aussi  prisonniers ,  lui  dit  Poniatowski.  —  Prisonniers 
«  chez  des  Russes  !  YeT^Y\tÇ\\div\e?>  enhaussantles  épaules; 
«  allons  donc  y  allons  plutôt  chez  les  Turcs.  »  On  ne  re- 
marquait pourtant  point  d'abattement  sur  son  visa^ore, 
et  quiconque  l'eût  vu  alors ,  et  eût  ignoré  son  état , 
n'eût  point  soupçonné  qu'il  était  vaincu  et  blessé. 

Pendant  qu'il  s'éloignait,  les  Russes  saisirent  son 
artillerie  dans  le  camp  devant  Pultava ,  son  bagage ,  sa 
caisse  militaire ,  où  ils  trouvèrent  six  millions  en  es- 
pèces, dépouilles  des  Polonais  et  des  Saxons,  Près  de 
neuf  mille  hommes  Suédois  ou  Cosaques  furent  tués 
dans  la  bataille  ;  environ  six  mille  furent  pris.  Il  res- 
tait encore  environ  seize  mille  hommes,  tant  Suédois 
et  Polonais  que  Cosaques,  qui  fuyaient  vers  le  Borys- 
tbène, sous  la  conduite  du  général  Levenhaupt.  Il 
marcha  d'un  côté  avec  ses  troupes  fugitives  ;  le  roi  alla 
par  un  autre  chemin  avec  quelques  cavahers.  Le  car- 
rosse où  il  était  rompit  dans  la  marche,  on  le  remit  à 
cheval.  Pour  comble  de  disgrâce,  il  s'égara  pendant 
la  nuit  dans  un  bois  ;  là ,  son  courage  ne  pouvant  plus 
suppléer  à  ses  forces  épuisées ,  les  douleurs  de  sa 
blessure  devenues  plus  insupportables  par  la  fatigue, 
son  cheval  étant  tombé  de  lassitude,  il  se  coucha 
quelques  heures  au  pied  d'un  arbre,  en  danger  d'être 


l8o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

surpris  à  tout  moment  par  les  vainqueurs  qui  le  cher- 
chaient de  tous  côtés. 

Enfin  la  nuit  du  9  au  lo  juillet  il  se  trouva  vis-à-vis 
le  Borysthène.  Levenhaupt  venait  d'arriver  avec  les 
débris  de  l'armée.  Les  Suédois  revirent ,  avec  une  joie 
mêlée  de  douleur,  leur  roi  qu'ils  croyaient  mort.  L'en- 
nemi approchait;  on  n'avait  ni  pont  pour  passer  le 
fleuve ,  ni  temps  pour  en  faire ,  ni  poudre  pour  se  dé- 
fendre, ni  provision  pour  empêcher  de  mourir  de 
faim  une  armée  qui  n'avait  mangé  depuis  deux  jours. 
Cependant  les  restes  de  cette  armée  étaient  des  Sué- 
dois ,  et  ce  roi  vaincu  était  Charles  XIL  Presque  tous 
les  officiers  croyaient  qu'on  attendrait  là  de  pied  ferme 
les  Russes ,  et  qu'on  périrait  ou  qu'on  vaincrait  sur  le 
bord  du  Borysthène.  Charles  eût  pris  sans  doute  cette 
résolution,  s'il  n'eût  été  accablé  de  faiblesse.  Sa  plaie 
suppurait,  il  avait  la  fièvre  ;  et  on  a  remarqué  que  la 
plupart  des  hommes  les  plus  intrépides  perdent  dans 
Ja  fièvre  de  la  suppuration  cet  instinct  de  valeur  qui , 
comme  les  autres  vertus,  demande  une  tête  libre. 
Charles  n'était  plus  lui-même  :  c'est  ce  qu'on  m'a 
assuré ,  et  qui  est  plus  vraisemblable.  On  l'entraîna 
comme  un  malade  qui  ne  se  connaît  plus.  Il  y  avait 
encore  par  bonheur  une  mauvaise  calèche  qu'on  avait 
amenée  à  tout  hasard  jusqu'en  cet  endroit  :  on  l'em- 
barqua sur  un  petit  bateau  ;  le  roi  se  mit  dans  un  autre 
avec  le  général  Mazeppa.  Celui-ci  avait  sauvé  plusieurs 
coffres  pleins  d'argent;  mais  le  courant  étant  trop  ra- 
pide ,  et  un  vent  violent  commençant  à  souffler,  ce  Co- 
saque jeta  plus  des  trois  quarts  de  ses  trésors  dans  W 
fleuve  pour  soulager  le  bateau.  MuUern ,  chanceUer 


XIVRE  QUATRIÈME.  i8l 

âu  roi ,  et  le  comte  Poniatowski ,  homme  plus  que  ja- 
mais nécessaire  au  roi  par  les  ressources  que  son  es- 
prit lui  fournissait  dans  les  disgrâces ,  passèrent  dans 
d'autres  barques  avec  quelques  officiers.  Trois  cents 
cavaliers ,  et  un  très  grand  nombre  de  Polonais  et  de 
Cosaques ,  se  fiant  sur  la  bonté  de  leurs  chevaux ,  ha- 
sardèrent de  passer  le  fleuve  à  la  nage.  Leur  troupe , 
bien  serrée ,  résistait  au  courant ,  et  rompait  les  va- 
gues ;  mais  tous  ceux  qui  s'écartèrent  un  peu  au-des- 
sous furent  emportés  et  abîmés  dans  le  fleuve.  De  tous 
les  fantassins  qui  risquèrent  le  passage ,  aucun  n'ar- 
riva à  l'autre  bord. 

Tandis  que  les  débris  de  l'armée  étaient  dans  cette 
extrémité ,  le  prince  Menzikoff  s'approchait  avec  dix 
mille  cavaliers,  ayant  chacun  un  fantassin  en  croupe. 
Les  cadavres  des  Suédois  morts  ,  dans  le  chemin ,  de 
leurs  blessures ,  de  fatigue ,  et  de  faim ,  montraient  as- 
sez au  prince  Menzikoff  la  route  qu'avait  prise  le  gros 
de  l'armée  fugitive.  Le  prince  envoya  au  général  sué- 
dois un  trompette  pour  lui  offrir  une  capitulation. 
Quatre  officiers  généraux  furent  aussitôt  envoyés  par 
Levenhaupt  pour  recevoir  la  loi  du  vainqueur.  Avant 
ce  jour,  seize  mille  soldats  du  roi  Charles  eussent  atta- 
qué toutes  les  forces  de  l'empire  moscovite,  et  eussent 
péri  jusqu'au  dernier  plutôt  que  de  se  rendre  ;  mais , 
après  une  bataille  perdue ,  après  avoir  fui  pendant 
deux  jours ,  ne  voyant  plus  leur  prince ,  qui  était  con- 
traint de  fuir  lui-même,  les  forces  de  chaque  soldat 
étant  épuisées ,  leur  courage  n'étant  plus  soutenu  par 
aucune  espérance ,  l'amour  de  la  vie  l'emporta  sur  l'in- 
trépidité. Il  n'y  eut  que  le  colonel  Troutfetre,  qui, 


l82  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

voyant  approcher  les  Moscovites ,  s'ébranla  avec  un 
bataillon  suédois  pour  les  charger,  espérant  entraîner 
le  reste  des  troupes  ;  mais  Levenhaupt  fut  obligé  d'ar- 
rêter ce  mouvement  inutile.  La  capitulation  fut  ache- 
vée, et  cette  armée  entière  fut  faite  prisonnière  de 
guerre.  Quelques  soldats ,  désespérés  de  tomber  entre 
les  mains  des  Moscovites ,  se  précipitèrent  dans  le  Bo- 
rysthène.  Deux  officiers  du  régiment  de  ce  brave 
Troutfetre  s'entretuèrent ,  le  reste  fut  fait  esclave.  Ils 
défilèrent  tous  en  présence  du  prince  Menzikoff ,  met- 
tant les  armes  à  ses  pieds ,  comme  trente  mille  Mos- 
covites avaient  fait  neuf  ans  auparavant  devant  le  roi 
de  Suéde ,  à  Narva.  Mais  ,  au  lieu  que  le  roi  avait  alors 
renvoyé  tous  ces  prisonniers  moscovites  qu'il  ne  crai- 
gnait pas ,  le  czar  retint  les  Suédois  pris  à  Pultava. 

Ces  malheureux  furent  dispersés  depuis  dans  les 
états  du  czar,  mais  particulièrement  en  Sibérie ,  vaste 
province  de  la  grande  Tartarie ,  qui ,  du  côté  de  l'o- 
rient, s'étend  jusqu'aux  frontières  de  l'empire  chinois. 
Dans  ce  pays  barbare ,  où  l'usage  du  pain  n'était  pas 
même  connu ,  les  Suédois ,  devenus  ingénieux  par  le 
besoin ,  y  exercèrent  les  métiers  et  les  arts  dont  ils 
pouvaient  avoir  quelque  teinture.  Alors  toutes  les  dis- 
tinctions que  la  fortune  met  entre  les  hommes  furent 
bannies.  L'officier  qui  ne  put  exercer  aucun  métier  fut 
réduit  à  fendre  et  à  porter  le  bois  du  soldat,  devenu  tail- 
leur, drapier,  menuisier,  ou  maçon,  ou  orfèvre,  et  qui 
gagnait  de  quoi  subsister.  Quelques  officiers  devinrent 
peintres  ;  d'autres,  architectes.  Il  y  en  eut  qui  enseignè- 
rent les  langues ,  les  mathématiques  ;  ils  y  étabHrent 
même  des  écoles  publiques ,  qui ,  avec  le  temps  ,  de- 


LIVRE  QUATRIÈME.  l83 

vinrent  si  utiles  et  si  connues ,  qu  on  y  envoyait  des 
enfants  de  Moscou. 

Le  comte  Piper,  premier  ministre  du  roi  de  Suéde , 
fut  long-temps  enfermé  à  Pétersbourg.  Le  czar  était 
persuadé ,  comme  le  reste  de  l'Europe ,  que  ce  minis- 
tre avait  vendu  son  maître  au  duc  de  Marlborough ,  et 
avait  attiré  sur  la  Moscovie  les  armes  de  la  Suéde,  qui 
auraient  pu  pacifier  TEurope.  Il  lui  rendit  sa  captivité 
plus  dure.  Ce  ministre  mourut  quelques  années  après 
en  Moscovie ,  peu  secouru  par  sa  famille ,  qui  vivait  à 
Stockholm  dans  l'opulence ,  et  plaint  inutilement  par 
son  roi ,  qui  ne  voulut  jamais  s'abaisser  à  offrir  pour 
son  ministre  une  rançon  qu'il  craignait  que  le  czar 
n'acceptât  pas  ;  car  il  n'y  eut  jamais  de  cartel  d'échange 
entre  Charles  et  le  czar. 

L'empereur  moscovite ,  pénétré  d'une  joie  qu'il  ne 
se  mettait  pas  en  peine  de  dissimuler,  recevait  sur  le 
champ  de  bataille  les  prisoliniers,  qu'on  lui  amenait 
en  foule ,  et  demandait  à  tout  moment  :  «  Où  est  donc 
«  mon  frère  Charles?  » 

Il  fît  aux  généraux  suédois  l'honneur  de  les  inviter 
à  sa  table.  Entre  autres  questions  qu'il  leur  fit ,  il  de- 
manda au  général  Renschild  à  coihbien  les  troupes  du 
roi  son  maître  pouvaient  monter  avant  la  bataille. 
Renschild  répondit  que  le  roi  seul  en  avait  la  liste , 
qu'il  ne  communiquait  à  personne;  mais  que  pour  lui  il 
pensait  que  le  tout  pouvait  aller  à  environ  trente  mille 
hommes,  savoir,  dix-huit  mille  Suédois,  et  le  reste  Co- 
saques. Le  czar  parut  surpris ,  et  demanda  comment 
ils  avaient  pu  hasarder  de  pénétrer  dans  un  pays  si 
reculé ,  et  d'assiéger  Pultava  avec  ce  peu  de  monde. 


l84  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

«  ]Sous  n'avons  pas  toujours  été  consultés ,  reprit  le 
«  (général  suédois  ;  mais ,  comme  fidèles  serviteurs  , 
«  nous  avons  obéi  aux  ordres  de  notre  maître,  sans 
«  jamais  y  contredire.  »  Le  czar  se  tourna  à  cette  ré- 
ponse vers  quelques  uns  de  ses  courtisans ,  autrefois 
soupçonnés  d'avoir  trempé  dans  des  conspirations 
contre  lui  :  «  Ah  !  dit-il ,  voilà  comme  il  faut  servir  son 
«  souverain.  »  Alors  ,  prenant  un  verre  de  vin  :  «  A  la 
«  santé,  dit-il ,  de  mes  maîtres  dans  l'art  de  la  guerre.  » 
Ilenschild  lui  demanda  qui  étaient  ceux  qu'il  honorait 
d'un  si  beau  titre.  «  Vous,  messieurs  les  généraux  sué- 
«  dois ,  reprit  le  czar.  —  Votre  majesté  est  donc  bien 
«  ingrate,  reprit  le  comte,  d'avoir  tant  maltraité  ses 
f(  maîtres  !  »>  Le  czar,  après  le  repas,  fit  rendre  les  épées 
à  tous  les  officiers  généraux,  et  les  traita  comme  un 
prince  qui  voulait  donner  à  ses  sujets  des  leçons  de 
générosité  et  de  la  politesse  qu'il  connaissait.  Mais  ce 
même  prince,  qui  traita  si  bien  les  généraux  suédois, 
fit  rouer  tous  les  Cosaques  qui  tombèrent  dans  ses 
mains. 

Cependant  cette  armée  suédoise ,  sortie  de  la  Saxe 
si  triomphante,  n'était  plus.  La  moitié  avait  péri  de 
misère  ;  l'autre  moitié  était  esclave  ou  massacrée. 
Charles  XII  avait  perdu  en  un  jour  le  fruit  de  neuf  ans 
de  travaux,  et  de  près  de  cent  combats.  Il  fuyait  dans 
une  méchante  calèche ,  ayant  à  son  côté  le  major-gé- 
néral Hord,  blessé  dangereusement.  Le  reste  de  sa 
troupe  suivait,  les  uns  à  pied,  les  autres  à  cheval, 
quelques  uns  dans  des  charrettes ,  à  travers  un  désert 
où  ils  ne  voyaient  ni  huttes ,  ni  tentes ,  ni  hommes , 
ni  animaux,  ni  chemins  ;  tout  y  manquait  jusqu'à  1  eau 


LIVRE  QUATRIÈMK.  l85 

même.  C'était  dans  le  commencement  de  juillet.  Le 
pays  est  situé  au  quarante -septième  degré.  Le  sable 
aride  du  désert  rendait  la  chaleur  du  soleil  plus  insup- 
portal)le  ;  les  chevaux  tombaient;  les  hommes  étaient 
près  de  mourir  de  soif.  Un  ruisseau  d'eau  bourbeuse  fut 
Tunique  ressource  qu'on  trouva  vers  la  nuit  ;  on  rem- 
plit des  outres  de  cette  eau ,  qui  sauva  la  vie  à  la  petite 
troupe  du  roi  de  Suéde.  Après  cinq  jours  de  marche  , 
il  se  trouva  sur  le  rivage  du  fleuve  Hypanis ,  aujour- 
d'hui nommé  le  Bog  par  les  barbares,  qui  ont  défiguré 
jusqu'au  nom  de  ces  pays  ,  que  des  colonies  grecques 
firent  fleurir  autrefois.  Ce  fleuve  se  joint  à  quelques 
milles  de  là  au  Borvsthène ,  et  tombe  avec  lui  dans  la 
mer  Noire. 

Au-delà  du  Bog ,  du  côté  du  midi ,  est  la  petite  ville 
d'Oczakou,  frontière  de  Tempire  des  Turcs.  Les  habi- 
tants voyant  venir  à  eux  une  troupe  de  gens  de  guerre 
dont  Fhabillement  et  le  langage  leur  étaient  inconnus, 
refusèrent  de  les  passer  à  Oczakou  sans  un  ordre  de 
Mehemet  bâcha ,  gouverneur  de  la  ville.  Le  roi  en- 
voya un  exprès  à  ce  gouverneur,  pour  lui  demander 
le  passage  ;  ce  Turc ,  incertain  de  ce  qu'il  devait  faire 
dans  un  pays  où  une  fausse  démarche  coûte  souvent 
la  vie ,  n'osa  rien  prendre  sur  lui  sans  avoir  aupara- 
vant la  permission  du  sérasquier  de  la  province ,  qui 
réside  à  Bender,  dans  la  Bessarabie.  Pendant  qu'on 
attendait  cette  permission  ,  les  Russes  ,  qui  avaient 
pris  l'armée  du  roi  prisonnière ,  avaient  passé  le  Bo- 
rysthène ,  et  approchaient  pour  le  prendre  lui-même. 
Enfin ,  le  hacha  d'Oczakou  envoya  dire  au  roi  qu'il 
fournirait  une  petite  barque  pour  sa  personne  et  pour 


l86  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

deux  ou  trois  hommes  de  sa  suite.  Dans  cette  extré- 
mité ,  les  Suédois  prirent  de  force  ce  qu'ils  ne  pou- 
vaient avoir  de  gré  :  quelques  uns  allèrent  à  Tautre 
bord ,  dans  une  petite  nacelle ,  se  saisir  de  quelques 
bateaux ,  et  les  amenèrent  à  leur  rivage  :  ce  fut  leur 
salut  ;  car  les  patrons  des  barques  turques ,  craignant 
de  perdre  une  occasion  de  gagner  beaucoup,  vinrent  en 
foule  offrir  leurs  services.  Précisément  dans  le  même 
temps ,  la  réponse  favorable  du  sérasquier  de  Bender 
arrivait  aussi ,  et  le  roi  eut  la  douleur  de  voir  cinq  cents 
hommes  de  sa  suite  saisis  par  ses  ennemis ,  dont  il  en- 
tendait les  bravades  insultantes.  Le  bâcha  d'Oczakou 
lui  demanda,  par  un  interprète,  pardon  de  ses  retar- 
dements ,  qui  étaient  cause  de  la  prise  de  ces  cinq  cents 
hommes,  et  le  supplia  de  vouloir  bien  ne  point  s'en 
plaindre  au  grand-seigneur.  Charles  le  promit,  non 
sans  lui  faire  une  réprimande ,  comme  s'il  eût  parlé  à 
un  de  ses  sujets. 

Le  commandant  de  Bender,  qui  était  en  même  temps 
sérasquier,  titre  qui  répond  à  celui  de  général ,  et  ha- 
cha de  la  province,  qui  signifie  gouverneur  et  inten- 
dant ,  envoya  en  hâte  un  aga  complimenter  le  roi ,  et 
lui  offrir  une  tente  magnifique ,  avec  les  provisions , 
le  bagage ,  les  chariots  ,  les  commodités ,  les  officiers, 
toute  la  suite  nécessaire  pour  le  conduire  avec  splen- 
deur j  usqu  a  Bender  ;  car  tel  est  l'usage  des  Turcs ,  non 
seulement  de  défrayer  les  ambassadeurs  jusqu'au  lieu 
de  leur  résidence,  mais  de  fournir  tout  abondamment 
aux  princes  réfugiés  chez  eux ,  pendant  le  temps  de 
leur  séjour. 

FIN    DU    LIVRE    QUATRIÈME. 


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LIVRE  CINQUIEME, 


ARGUMENT. 

État  de  la  Porte  ottomane.  Charles  séjourne  près  de  Bendcr.  Ses 
occupations.  Ses  intrigues  à  la  Porte.  Ses  desseins.  Auguste  re- 
monte sur  son  trône.  Le  roi  de  Danemarck  fait  une  descente  en 
Suède.  Tous  les  autres  états  de  Charles  sont  attaquas.  Le  czar 
triomphe  dans  Moscou.  Affaire  du  Pruth.  Histoire  de  la  czarine, 
paysanne  devenue  impératrice. 

Achmet  III  gouvernait  alors  l'empire  de  Turquie. 
Il  avait  été  mis  en  lyoS  sur  le  trône,  à  la  place  de 
son  frère  Mustapha  ,  par  une  révolution  semblable  à 
celle  qui  avait  donné  en  Angleterre  la  couronne  de 
Jacques  II  à  son  gendre  Guillaume.  Mustapha,  gou- 
verné par  son  mufti ,  que  les  Turcs  abhorraient ,  sou- 
leva contre  lui  tout  Tempire.  Son  armée ,  avec  laquelle 
il  comptait  punir  les  mécontents ,  se  joignit  à  eux.  Il 
fut  pris ,  déposé  en  cérémonie ,  et  son  frère  tiré  du  sé- 
rail pour  devenir  sultan  ,  sans  qu'il  y  eût  presque  une 
goutte  jde  sang  répandue.  Achmet  renferma  le  sultan 
déposé  dans  le  sérail  de  Constantinople ,  où  il  vécut 
encore  quelques  années ,  au  grand  étonnement  de  la 
Turquie ,  accoutumée  à  voir  la  mort  de  ses  princes 
suivre  toujours  leur  détrônement. 

Le  nouveau  sultan ,  pour  toute  récompense  d'une 
couronne  qu'il  devait  aux  ministres  ,  aux  généraux , 
aux  officiers  des  janissaires ,  enfin  à  ceux  qui  avaient 
eu  part  à  la  révolution ,  les  fit  tous  périr  les  uns  après 


l88  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII, 

les  antres ,  de  peur  qu'un  jour  ils  n'en  tentassent  une 
seconde.  Par  le  sacrifice  de  tant  de  braves  gens  il  af- 
faiblit les  forces  de  l'empire  ;  mais  il  affermit  son 
trône,  du  moins  pour  quelques  années.  Il  s'appliqua 
depuis  à  amasser  des  trésors  :  c'est  le  premier  des 
Ottomans  qui  ait  osé  altérer  un  peu  la  monnaie  et 
établir  de  nouveaux  impôts  ;  mais  il  a  été  obligé  de 
s'arrêter  dans  ces  deux  entreprises ,  de  crainte  d'un 
soulèvement  ;  car  la  rapacité  et  la  tyrannie  du  grand 
seigneur  ne  s'étendent  presque  jamais  que  sur  les  of- 
ficiers de  l'empire ,  qui ,  quels  qu'ils  soient ,  sont  es- 
claves domestiques  du  sultan  ;  mais  le  reste  des  mu- 
sulmans vit  dans  une  sécurité  profonde ,  sans  craindre 
ni  pour  leurs  vies ,  ni  pour  leuis  fortunes ,  ni  pour  leur 
liberté. 

Tel  était  l'empereur  des  Turcs  chez  qui  le  roi  de 
Suède  vint  chercher  un  asile.  Il  lui  écrivit  dès  qu'il 
fut  sur  ses  terres;  sa  lettre  est  du  i3  juillet  1709.  Il 
en  courut  plusieurs  copies  différentes  ,  qui  toutes 
passent  aujourd'hui  pour  infidèles  :  mais  de  toutes 
celles  que  j'ai  vues ,  il  n'en  est  aucune  qui  ne  marquât 
de  la  hauteur ,  et  qui  ne  fût  plus  conforme  à  son  cou- 
rage qu'à  sa  situation.  Le  sultan  ne  lui  fit  réponse  que 
vers  la  fin  de  septembre.  La  fierté  de  la  Porte  otto- 
mane fit  sentir  à  Charles  XII  la  différence  qu  elle  met- 
tait entre  l'empereur  turc  et  un  roi  d'une  partie  de  la 
Scandinavie ,  chrétien ,  vaincu ,  et  fugitif.  Au  reste  , 
toutes  ces  lettres ,  que  les  rois  écrivent  très  rarement 
eux-mêmes ,  ne  sont  que  de  vaines  formalités  qui  ne 
font  connaître  ni  le  caractère  des  souverains  ni  leurs 
affaires. 


LIVRE  ClKQUliUME.  189 

Charles  XII ,  en  Turquie ,  n'était  en  effet  qu'un 
captif  honorablement  traité.  Cependant  il  concevait 
le  dessein  d'armer  l'empire  ottoman  contre  ses  enne- 
mis. Il  se  flattait  de  ramener  la  Pologne  sous  le  joug , 
et  de  soumettre  la  Bussie  ;  il  avait  un  envoyé  à  Con- 
stantinople  ;  mais  celui  qui  le  servit  le  plus  dans  ses 
vastes  projets  fut  le  comte  Poniatow  ski ,  lequel  alla  à 
Constantinople  sans  mission  ,  et  se  rendit  bientôt  né- 
cessaire au  roi ,  agréable  à  la  Porte ,  et  enfin  dange- 
reux aux  grands  visirs  mêmes  ^. 

Un  de  ceux  qui  secondèrent  plus  adroitement  se^ 
desseins  fut  le  médecin  Fonseca,  Portugais,  juif  éta- 
bli à  Constantinople ,  homme  savant  et  délié,  capable 
d'affaires  ,  et  le  seul  philosophe  peut-être  de  sa  na- 
tion :  sa  profession  lui  procurait  des  entrées  à  la  Porte 
ottomane ,  et  souvent  la  confiance  des  visirs.  Je  l'ai 
fort  connu  à  Paris  ;  il  m'a  confirmé  toutes  les  parti- 
cularités que  je  vais  raconter.  Le  comte  Poniatowski 
m'a  dit  lui-même ,  et  m'a  écrit  qu'il  avait  eu  l'adresse 
de  faire  tenir  des  lettres  à  la  sultane  Validé ,  mère  de 
l'empereur  régnant,  autrefois  maltraitée  par  son  fils, 
mais  qui  commençait  à  prendre  du  crédit  dans  le  sé- 
rail. Une  Juive,  qui  approchait  souvent  de  cette  prin- 
cesse ,  ne  cessait  de  lui  raconter  les  exploits  du  roi  de 
Suéde,  et  la  charmait  par  ses  récits.  La  sultane,  par 
une  secrète  inclination ,  dont  presque  toutes  les  fem- 
mes se  sentent  surprises  en  faveur  des  hommes  ex- 
traordinaires ,  même  sans  les  avoir  vus ,  prenait  hau- 

«  C'est  de  lui  dont  je  tiens  non  seulement  les  remarques  qui  ont 
été  imprimées,  et  dont  le  chapelain  ÎN^orberg  a  fait  usage,  mais  en- 
core beaucoup  d'autres  manuscrits  concernant  cette  liistoirc. 


I()0  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

tement  dans  le  sérail  le  parti  de  ce  prince  :  elle  ne 
l'appelait  que  son  lion.  «Quand  voulez-vous  donc, 
«  disait-elle  quelquefois  au  sultan ,  son  fds ,  aider  mon 
a  lion  à  dévorer  ce  czar?  »  Elle  passa  même  par-des- 
sus les  lois  austères  du  sérail,  au  point  d'écrire  de  sa 
main  plusieurs  lettres  au  comte  Poniatowski ,  entre 
les  mains  duquel  elles  sont  encore  au  temps  qu'on 
écrit  cette  histoire. 

Cependant  on  avait  conduit  le  roi  avec  honneur  à 
Bendcr ,  par  le  désert  qui  s'appelait  autrefois  la  soli- 
tude des  Gétes.  Les  Turcs  eurent  soin  que  rien  ne 
manquât  sur  sa  route  de  tout  ce  qui  pouvait  rendre 
son  voyage  plus  agréable.  Beaucoup  de  Polonais ,  de 
Suédois  ,  de  Cosaques ,  échappés  les  uns  après  les 
autres  des  mains  des  Moscovites ,  venaient  par  dif- 
férents chemins  grossir  sa  suite  sur  la  route.  Il  avait 
avec  lui  dix-huit  cents  hommes ,  quand  il  se  trouva  à 
Bender  :  tout  ce  monde  était  nourri ,  logé ,  eux  et  leurs 
chevaux ,  aux  dépens  du  grand-seigneur. 

Le  roi  voulut  camper  auprès  de  Bender ,  au  lieu  de 
deniRirêr  dans  la  ville.  Le  sérasquier  Jussuf ,  bâcha  , 
lui  fit  dresser  une  tente  magnifique ,  et  on  en  fournit 
à  tous  les  seigneurs  de  sa  suite.  Quelque  temps  après 
le  prince  se  fit  bâtir  une  maison  dans  cet  endroit  :  ses 
officiers  en  firent  autant  à  son  exemple  :  les  soldats 
dressèrent  des  baraques  ;  de  sorte  que  ce  camp  devint 
insensiblement  une  petite  ville.  Le  roi  n'étant  point 
encore  guéri  de  sa  blessure ,  il  fallut  lui  tirer  du  pied 
un  os  carié  ;  mais  dès  qu'il  put  monter  à  cheval ,  il  re- 
prit ses  fatigues  ordinaires ,  toujours  se  levant  avant 
le  soleil^  lassant  trois  chevaux  par  jour,  fesant  faire 


LIVRE  CINQUIÈME.  I9I 

lexercice  à  ses  soldats.  Pour  tout  amusement  il  jouait 
quelquefois  aux  échecs:  si  les  petites  choses  peignent 
les  hommes  ,  il  est  permis  de  rapporter  qu'il  fesait 
toujours  mai'cher  le  roi  à  ce  jeu  ;  il  s'en  servait  plus 
que  des  autres  pièces ,  et  par  là  il  perdait  toutes  les 
parties. 

Il  se  trouvait  à  Bender  dans  une  abondance  de  toutes 
choses ,  bien  rare  pour  un  prince.vaincu  et  fugitif;  car 
outre  les  provisions  plus  que  suffisantes  et  les  cinq 
cents  écus  par  jour  qu'il  recevait  de  la  magnificence 
ottomane ,  il  tirait  encore  de  l'argent  de  la  France ,  et 
il  empruntait  des  marchands  de  Constantinople.  Une 
partie  de  cet  argent  servit  à  ménager  des  intrigues 
dans  le  sérail ,  à  acheter  la  faveur  des  visirs ,  ou  à 
procurer  leur  perte.  Il  répandait  l'autre  partie  avec 
profusion  parmi  ses  officiers  et  les  janissaires  qui  lui 
servaient  de  gardes  à  Bender.  Grothusen ,  son  favori 
et  trésorier ,  était  le  dispensateur  de  ses  libéralités  : 
c'était  un  homme  qui ,  contre  l'usage  de  ceux  qui  sont 
en  cette  place ,  aimait  autant  à  donner  que  son  maître. 
Il  lui  apporta  un  jour  un  compte  de  soixante  mille 
écus  en  deux  lignes  :  dix  mille  écus  donnés  aux  Sué- 
dois et  aux  janissaires  par  les  ordres  généreux  de  sa 
majesté,  et  le  reste  mangé  par  moi,  «  Voilà  comme 
«  j'aime  que  mes  amis  me  rendent  leurs  comptes  ,  dit 
«  ce  prince  ;  Mullern  me  faire  lire  des  pages  entières 
«  pour  des  sommes  de  dix  mille  francs.  J'aime  mieux 
«  le  style  laconique  de  Grothusen.  »  Un  de  ses  vieux 
officiers ,  soupçonné  d'être  un  peu  avare ,  se  plaignit 
à  lui  de  ce  que  sa  majesté  donnait  tout  à  Grothusen  : 
«  Je  ne  donne  de  l'argent ,  répondit  le  roi ,  qu'à  ceux 


iy2  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

«  qui  savent  en  faire  usage.  »  Cette  générosité  le  ré- 
duisit souvent  à  n'avoir  pas  de  quoi  donner.  Plus  d'é- 
conomie dans  ses  libéralités  eût  été  aussi  honorable  et 
plus  utile  ;  mais  c'était  le  défaut  de  ce  prince  de  pous- 
ser à  l'excès  toutes  les  vertus. 

Beaucoup  d'étrangers  accouraient  de  Constanti- 
nople  pour  le  voir.  Les  Turcs ,  les  Tartares  du  voisi- 
nage y  venaient  en  foule  ;  tous  le  respectaient  et  l'ad- 
miraient. Son  opiniâtreté  à  s'abstenir  du  vin ,  et  sa 
régularité  à  assister  deux  fois  par  jour  aux  prières  pu- 
bliques ,  leur  fesaient  dire  :  Cest  un  vrai  musulman. 
Il  brûlaient  d'impatience  de  marcher  avec  lui  à  la 
conquête  de  la  Moscovie. 

Dans  ce  loisir  de  Bender ,  qui  fut  plus  long  qu'il  ne 
pensait,  il  prit  insensiblement  du  goût  pour  la  lecture. 
Le  baron  Fabrice ,  gentilhomme  du  duc  de  Holstein , 
jeune  homme  aimable ,  qui  avait  dans  l'esprit  cette 
gaieté  et  ce  tour  aisé  qui  plaît  aux  princes,  fut  celui 
qui  l'engagea  à  lire.  Il  était  envoyé  auprès  de  lui  à 
Bender  pour  y  ménager  les  intérêts  du  jeune  duc  de 
Holstein  ,  et  il  y  réussit  en  se  rendant  agréable.  Il 
avait  lu  tous  les  bons  auteurs  français.  Il  fit  lire  au 
roi  les  tragédies  de  Pierre  Corneille,  celles  de  Racine, 
et  les  ouvrages  de  Despréaux.  Le  roi  ne  prit  nul  goût 
aux  satires  de  ce  dernier ,  qui  en  effet  ne  sont  pas  ses 
meilleures  pièces  ;  mais  il  aimait  fort  ses  autres  écrits. 
Quand  on  lui  lut  ce  trait  de  la  satire  huitième  où  l'au- 
teur traite  Alexandre  de  fou  et  d'enragé ,  il  déchira  \%^ 
feuillet. 

De  toutes  les  tragédies  françaises,  Mithridate  était 
celle  qui  lui  plaisait  davantage,  pareeque  la  situation 


LIVRE  CINQUIÈME.  If)3 

de  ce  roi  vaincu ,  et  respirant  la  vengeance ,  était  con- 
forme à  la  sienne.  Il  montrait  avec  le  doigt  à  M.  Fa- 
brice les  endroits  qui  le  frappaient;  mais  il  n'en  vou- 
lait lire  aucun  tout  haut,  ni  hasarder  jamais  un  mot 
en  français.  Même  quand  il  vit  depuis  à  Bender  M.  Dé- 
saleurs ,  ambassadeur  de  France  à  la  Porte ,  homme 
d'un  mérite  distingué ,  mais  qui  ne  savait  que  sa  langue 
naturelle,  il  répondit  à  cet  ambassadeur  en  latin;  et 
sur  ce  que  M.  Désaleurs  protesta  qu'il  n'entendait  pas 
quatre  mots  de  cette  langue  ,  le  roi ,  plutôt  que  de  par- 
ler français ,  fit  venir  un  interprète. 

Telles  étaient  les  occupations  de  Charles  XII,  à 
Bender,  où  il  attendait  qu'une  armée  de  Turcs  vînt  à 
son  secours.  Son  envoyé  présentait  des  mémoires  en 
son  nom  au  grand-visir,  et  Poniatowski  les  soutenait 
par  le  crédit  qu'il  savait  se  donner.  L'insinuation 
réussit  partout  :  il  ne  paraissait  vêtu  qu'à  la  turque  : 
il  se  procurait  toutes  les  entrées.  Le  grand-seigneur 
lui  fit  présent  d'une  bourse  de  mille  ducats  ,  et  le 
grand-visir  lui  dit  :  «  Je  prendrai  votre  roi  d'une  main , 
«  et  une  épée  dans  l'autre ,  et  je  le  mènerai  à  Moscou 
«  à  la  tête  de  deux  Cent  raille  hommes.  »  Ce  grand-visir 
s'appelait  Chourlouli  Ali  bâcha  ;  il  était  fils  d'un  paysan 
du  village  de  Chourlou.  Ce  n'est  point  parmi  les  Turcs 
un  reproche  qu'une  telle  extraction  ;  on  n'y  connaît 
point  la  noblesse  ,  soit  celle  à  laquelle  les  emplois  sont 
attachés ,  soit  celle  qui  ne  consiste  que  dans  des  titres. 
Les  services  seuls  sont  censés  tout  faire ,  c'est  l'usage 
de  presque  tout  l'Orient  ;  usage  très  naturel  et  très 
bon,  si  les  dignités  pouvaient  n'être  données  qu'au 
mérite  ;  mais  les  visirs  ne  sont  d'ordinaire  que  des 

CHARLES  XII.  ^  l3 


/■  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 


194 

créatures  d'un  eunuque  noir  ,  ou  d'une  esclave  fa- 
vorite. 

Le  premier  ministre  changea  bientôt  d'avis.  Le  roi 
ne  pouvait  que  négocier ,  et  le  czar  pouvait  donner  de 
l'argent  ;  il  en  donna ,  et  ce  fut  de  celui,  même  de  Char- 
les XII  qu'il  se  servit.  La  caisse  militaire  prise  à  Pul- 
tava  fournit  de  nouvelles  armes  contre  le  vaincu  :  il  ne 
fut  plus  alors  question  de  faire  la  guerre  aux  Russes. 
Le  crédit  du  czar  fut  tout  puissant  à  la  Porte  ;  elle 
accorda  à  son  envoyé  des  honneurs  dont  les  ministres 
moscovites  n'avaient  point  encore  joui  à  Constanti- 
nople  :  on  lui  permit  d'avoir  un  sérail ,  c'est-à-dire  un 
palais  dans  le  quartier  des  Francs ,  et  de  communi- 
quer avec  les  ministres  étrangers.  Le  czar  crut  même 
pouvoir  demander  qu'on  lui  livrât  le  général  Mazeppa, 
comme  Charles  XI I  s'était  fait  livrer  le  malheureux  Pat- 
kul.  Chourlouli  Ali  hacha  ne  savait  plus  rien  refuser 
à  un  prince  qui  demandait  en  donnant  des  millions  : 
ainsi  ce  même  grand-visir,  qui  ,  auparavant  ,  avait 
promis  solennellement  de  mener  le  roi  de  Suéde  en 
Moscovie  avec  deux  cent  mille  hommes ,  osa  bien  lui 
faire  proposer  de  consentir  au  sacrifice  du  général 
Mazeppa.  Charles  fut  outré  de  cette  demande.  On  ne 
sait  jusqu'où  le  visir  eût  poussé  l'affaire  ,  si  Mazeppa, 
âgé  de  soixante  et  dix  ans ,  ne  fût  mort  précisément 
dans  cette  conjoncture.  La  douleur  et  le  dépit  du  roi 
augmentèrent,  quand  il  apprit  que  Tolstoy,  devenu 
l'ambassadeur  du  czar  à  la  Porte ,  était  publiquement 
servi  par  des  Suédois  faits  esclaves  à  Pultava ,  et  qu'on 
vendait  tous  les  jours  ces  braves  soldats  dans  le  mar- 
ché de  Constantinople.  L'ambassadeur  moscovite  dl- 


LIVRE  CINQUIÈME.  Iq5 

sait  même  hautement  que  les  troupes  musulmanes  qui 
étaient  à  Bender  y  étaient  plus  pour  s'assurer  du  roi 
que  pour  lui  faire  honneur. 

Charles,  abandonné  par  le  grand-visir,  vaincu  par 
l'argent  du  czar  en  Turquie ,  après  Tavoir  été  par  ses 
armes  dans  l'Ukraine ,  se  voyait  trompé ,  dédaigné  par 
la  Porte,  presque  prisonnier  parmi  des  Tartares.  Sa 
suite  commençait  à  désespérer.  Lui  seul  tint  ferme , 
et  ne  parut  pas  abattu  un  moment  :  il  crut  que  le  sul- 
tan ignorait  les  intrigues  de  Chourlouli  Ali ,  son  grand- 
visir  :  il  résolut  de  les  lui  apprendre  :  et  Poniatowski 
se  chargea  de  cette  commission  hardie.  Le  grand-sei- 
gneur va  tous  les  vendredis  à  la  mosquée,  entouré  de 
ses  solaks ,  espèce  de  gardes  dont  les  turbans  sont  or- 
nés de  plumes  si  hautes  qu'elles  dérobent  le  sultan  à 
la  vue  du  peuple.  Quand  on  a  quelque  placet  à  présen- 
ter au  grand-seigneur,  on  tâche  de  se  mêler  parmi  ces 
gardes ,  et  on  lève  en  haut  le  placet.  Quelquefois  le  sul- 
tan daigne  le  prendre  lui-même;  mais  le  plus  souvent 
il  ordonne  à  un  aga  de  s'en  charger,  et  se  fait  ensuite 
représenter  les  placets  au  sortir  de  la  mosquée.  Il  n'est 
pas  à  craindre  qu'on  ose  1  importuner  de  mémoires 
inutiles ,  et  de  placets  sur  des  bagatelles ,  puisqu'on 
écrit  moins  à  Constantinople,  en  toute  une  année,  qu'à 
Paris  en  un  seul  jour.  On  se  hasarde  encore  moins  à 
présenter  des  mémoires  contre  les  ministres ,  à  qui , 
pour  l'ordinaire ,  le  sultan  les  renvoie  sans  les  lire.  Po- 
niatowski n'avait  que  cette  voie  pour  faire  passer  jus- 
qu'au grand-seigneur  les  plaintes  du  roi  de  Suède.  Il 
dressa  un  mémoire  accablant  contixi  le  grand-visir. 
M.  de  Fériol,  alors  ambassadeur  de  France,  et  qui  m'a 


If)6  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

conté  le  fait,  fit  traduire  le  mémoire  en  turc.  On  donna 
quelque  argent  à  un  Grec  pour  le  présenter.  Ce  Grec 
s'étant  mêlé  parmi  les  gardes  du  grand-seigneur,  leva 
le  papier  si  haut,  si  long-temps,  et  fit  tant  de  bruit, 
que  le  sultan  Faperçut ,  et  prit  lui-même  le  mémoire. 

On  se  servit  plusieurs  fois  de  ce  moyen  pour  pré- 
senter au  sultan  des  mémoires  contre  ses  visirs  :  un 
Suédois  ,  nommé  Leloing,  en  donna  encore  un  autre 
bientôt  après.  Charles  XII ,  dans  Fempire  des  Turcs , 
était  réduit  à  employer  les  ressources  d'un  sujet  op- 
primé. 

Quelques  jours  après,  le  sultan  envoya  au  roi  de 
Suéde ,  pour  toute  réponse  à  ses  plaintes ,  vingt-  cinq 
chevaux  arabes,  dont  l'un,  qui  avait  porté  sa  liautesse, 
était  couvert  d'une  selle  et  d'une  housse  enrichie  de 
pierreries,  avec  des  étriers  d'or  massif.  Ce  présent 
fut  accompagné  d'une  lettre  obligeante ,  mais  conçue 
en  termes  généraux ,  et  qui  fesait  soupçonner  que  le 
ministre  n'avait  rien  fait  que  du  consentement  du  sul- 
tan. Chourlouli,  qui  savait  dissimuler,  envoya  aussi 
cinq  chevaux  très  rares  au  roi.  Charles  dit  fièrement 
à  celui  qui  les  amenait  :  «  Retournez  vers  votre  maître, 
«  et  dites-lui  que  je  ne  reçois  point  de  présents  de  mes 
«  ennemis.  » 

M.  Poniatov^ski ,  ayant  déjà  osé  faire  présenter  un 
mémoire  contre  le  grand- visir,  conçut  alors  le  hardi 
dessein  de  le  faire  déposer.  Il  savait  que  ce  visir  dé- 
plaisait à  la  sultane  mère ,  que  le  kislar  aga ,  chef  des 
eunuques  noirs ,  et  l'aga  des  janissaires ,  le  haïssaient  : 
il  les  excita  tous  trois  à  parler  contre  lui.  C'était  une 
chose  bien  surprenante  de  voir  un  chrétien,  un  Polo- 


LIVRE  CINQUIÈME.  ig-j 

nais,  un  agent  sans  caractère  d'un  roi  suédois  réfugié 
chez  les  Turcs,  cabaler  presque  ouvertement,  à  la 
Porte,  contre  un  vice-roi  de  l'empire  ottoman,  qui  de 
plus  était  utile  et  agréable  à  son  maître.  Poniatowski 
n'eût  jamais  réussi ,  et  l'idée  seule  du  projet  lui  eût 
coûté  la  vie ,  si  une  puissance  plus  forte  que  toutes 
celles  qui  étaient  dans  ses  intérêts  n'eût  porté  les  der- 
niers coups  à  la  fortune  du  grand-visir  Chourlouli. 

Le  sultan  avait  un  jeune  favori ,  qui  a  depuis  gou- 
verné l'empire  ottoman,  et  a  été  tué  en  Hongrie,  en 
17  i6,  à  la  bataille  de  Peterv^aradin ,  gagnée  sur  les 
Turcs  par  le  prince  Eugène  de  Savoie.  Son  nom  était 
Coumourgi  Ali  bâcha.  Sa  naissance  n'était  guère  dif- 
férente de  celle  de  Chourlouli  :  il  était  fils  d'un  porteur 
de  charbon,  comme Coumou?yi\e  signifie;  car  cowmowr 
veut  dire  charbon  en  turc.  L'empereur  Achmet  II ,  oncle 
d'Achmet  III ,  ayant  rencontré  dans  un  petit  bois  près 
d'Andrinople ,  Coumourgi  encore  enfant ,  dont  l'ex- 
trême beauté  le  frappa  ,  le  fit  conduire  dans  son  sé- 
rail. Il  plut  à  Mustapha ,  fils  aîné  et  successeur  de  Ma- 
homet*. Achmet  III  en  fit  son  favori.  Il  n'avait  alors 
que  la  charge  de  selictaraga,  porte-épée  de  la  couronne. 
Son  extrême  jeunesse  ne  lui  permettait  pas  de  pré- 
tendre à  l'emploi  de  grand-visir  ;  mais  il  avait  l'ambi- 
tion d'en  faire.  La  faction  de  Suéde  ne  put  jamais  ga- 
gner l'esprit  de  ce  favori.  Il  ne  fut  en  aucun  temps 
lami  de  Charles  ,  ni  d'aucun  prince  chrétien  ,  ni  d'au- 
cun de  leurs  ministres;  mais,  en  cette  occasion,  il 

*  Nous  croyons  qu'il  faut  lire  :  Mustapha ,  fils  aîné  Je  3taboinet  IV^ 
et  successeur  ti'Acîiniet  II. 


Î98  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

servait  le  roi  Charles  XII  sans  le  vouloir;  il  s'unit  avec 
la  sultane  Validé  et  les  grands  officiers  de  la  Porté 
pour  faire  tomber  Chourlouli ,  qu'ils  haïssaient  tous. 
Ce  vieux  ministre ,  qui  avait  long-temps  et  bien  servi 
son  maître ,  fut  la  victime  du  caprice  d'un  enfant  et 
des  intrigues  d'un  étranger.  On  le  dépouilla  de  sa  di- 
gnité et  de  ses  richesses  :  on  lui  ôta  sa  femme,  qui  était 
fille  du  dernier  sultan  Mustapha  ;  et  il  fut  relégué  à 
Caffa ,  autrefois  Théodosie ,  dans  la  Tartarie  Crimée. 
On  donna  le  bul ,  c'est-à-dire  le  sceau  de  l'empire ,  à 
Numan  Couprougli ,  petit-fils  du  grand  Couprougli* 
qui  prit  Candie.  Ce  nouveau  visir  était  tel  que  les 
chrétiens  mal  instruits  ont  peine  à  se  figurer  un  Turc  ; 
homme  d'une  vertu  inflexible ,  scrupuleux  observa- 
teur de  la  loi ,  il  opposait  souvent  la  justice  aux  vo- 
lontés du  sultan.  Il  ne  voulut  point  entendre  parler  de 
la  guerre  contre  le  Moscovite,  qu'il  traitait  d'injuste 
et  d'inutile  ;  mais  le  même  attachement  à  sa  loi  qui 
l'empêchait  de  faire  la  guerre  au  czar,  malgré  la  foi 
des  traités ,  lui  fit  respecter  les  devoirs  de  l'hospitalité 
envers  le  roi  de  Suéde.  Il  disait  à  son  maître  :  «  La  loi 
«  te  défend  d'attaquer  le  czar  qui  ne  t'a  point  offensé, 
«  mais  elle  t'ordonne  de  secourir  le  roi  de  Suéde  qui 
«  est  malheureux  chez  toi.  »  Il  fit  tenir  à  ce  prince 
huit  cents  bourses  (une  bourse  vaut  cinq  cents  écus) , 
et  lui  conseilla  de  s'en  retourner  paisiblement  dans 
ses  états  par  lès  terres  de  l'empereur  d'Allemagne,  ou 
par  des  vaisseaux  français ,  qui  étaient  alors  au  port 

*  Dans  YEssai  sur  les  mœurs,  tome  IV,  chapitre  cxci,  il  est  nom- 
mé Achmet  Cuprogli. 


LIVRE  CINQUIÈME.  199 

de  Constantinople,  et  que  M.  de  Fériol,  ambassadeur 
de  France  à  la  Porte ,  offrait  à  Charles  pour  le  transpor- 
ter à  Marseille.  Le  comte  Poniatowski  négocia  plus 
que  jamais  avec  ce  ministre ,  et  acquit  dans  les  négo- 
ciations une  supériorité  que  Tor  des  Moscovites  ne 
pouvait  plus  lui  disputer  auprès  d'un  visir  incorrup- 
tible. La  faction  russe  crut  que  la  meilleure  ressource 
pour  elle  était  d'empoisonner  un  négociateur  si  dan- 
gereux. On  gagna  un  de  ses  domestiques,  qui  devait 
lui  donner  du  poison  dans  du  café;  le  crime  fut  dé- 
couvert avant  Texécution  ;  on  trouva  le  poison  entre 
les  mains  du  domestique ,  dans  une  petite  fiole  que 
Ton  porta  au  grand -seigneur.  L'empoisonneur  fut 
jugé  en  plein  divan,  et  condamné  aux  galères,  parce- 
que  la  justice  des  Turcs  ne  punit  jamais  de  mort  les 
crimes  qui  n'ont  pas  été  exécutés. 

Charles  XII ,  toujours  persuadé  que  tôt  ou  tard  il 
réussirait  à  faire  déclarer  l'empire  turc  contre  celui 
de  Russie,  n'accepta  aucune  des  propositions  qui  ten- 
daient à  un  retour  paisible  dans  ses  états;  il  ne  cessait 
de  représenter  comme  formidable  aux  Turcs  ce  même 
czar  qu'il  avait  si  long-temps  méprisé  ;  ses  émissaires 
insinuaient  sans  cesse  que  Pierre  Alexiowitz  voulait 
se  rendre  maître  de  la  navigation  de  la  mer  Noire  ; 
qu'après  avoir  subjugué  les  Cosaques,  il  en  voulait  à 
la  Tartarie  Crimée.  Tantôt  ses  représentations  ani- 
maient la  Porte ,  tantôt  les  ministres  russes  les  ren- 
daient sans  effet. 

Tandis  que  Charles  XII  fesait  ainsi  dépendre  sa 
destinée  des  volontés  des  visirs ,  qu'il  recevait  des 
bienfaits  et  des  affronts  d'une  puissance  étrangère, 


200  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

qu  il  fesait  présenter  des  placets  au  sultan  ,  qu'il  sub- 
sistait de  ses  libéralités  dans  un  désert ,  tous  ses  en- 
nemis réveillés  attaquaient  ses  états. 

La  bataille  de  Pultava  fut  d'abord  le  signal  d'une  ré- 
volution dans  la  Pologne.  Le  roi  Auguste  y  retourna , 
protestant  contre  son  abdication ,  contre  la  paix  d'Alt- 
Rantstadt,  et  accusant  publiquement  de  brigandage 
et  de  barbarie  Cbarles  XII ,  qu'il  ne  craignait  plus.  Il 
mit  en  prison  Fingsten  et  Imbol ,  ses  plénipotentiaires 
qui  avaient  signé  son  abdication,  comme  s'ils  avaient 
en  cela  passé  leurs  ordres,  et  tralii  leur  maître.  Ses 
troupes  saxonnes  ,  qui  avaient  été  le  prétexte  de  son 
détrônement ,  1^  ramenèrent  à  Varsovie  accompagne 
de  la  plupart  des  palatins  polonais  qui ,  lui  ayant  au- 
trefois juré  fidélité,  avaient  fait  depuis  les  mêmes  ser- 
ments à  Stanislas,  et  revenaient  en  faire  de  nouveaux 
à  Auguste.  Siniawski  même  rentra  dans  son  parti, 
et,  perdant  l'idée  de  se  faire  roi,  se  contenta  de  rester 
grand  général  de  la  couronne.  Flemming,  son  pre- 
mier ministre ,  qui  avait  été  obligé  de  quitter  pour  un 
temps  la  Saxe,  de  peur  d'être  livré  avec  Patkul,  con- 
tribua alors ,  par  son  adresse ,  à  ramener  à  son  maître 
une  grande  partie  de  la  noblesse  polonaise. 

Le  pape  releva  ses  peuples  du  serment  de  fidélité 
qu'ils  avaient  fait  à  Stanislas.  Cette  démarche  du  saint 
père  faite  à  propos,  et  appuyée  des  forces  d'Auguste, 
fut  d'un  assez  grand  poids  :  elle  affermit  le  crédit  de 
la  cour  de  Rome  en  Pologne,  où  l'on  n'avait  nulle 
envie  de  contester  alors  aux  premiers  pontifes  le  droit 
chimérique  de  se  mêler  du  temporel  des  rois.  Chacun 
retournait  volontiers  sous  la  domination  d'Auguste , 


LIVRE  CUSQUIÈME.  201 

et  recevait,  sans  répugnance,  une  absolution  inutile, 
que  le  nonce  ne  manqua  pas  de  faire  valoir  comme 
nécessaire. 

La  puissance  de  Charles  et  la  grandeur  de  la  Suéde 
touchèrent  alors  à  leur  dernier  période.  Plus  de  dix 
têtes  couronnées  voyaient  depuis  long -temps  avec 
crainte  et  avec  envie  la  domination  suédoise  s'éten- 
dant  loin  de  ses  bornes  naturelles ,  au-delà  de  la  mer 
Bahique,  depuis  la  Duna  jusqu  a  l'Elbe.  La  chute  de 
Charles  et  son  absence  réveillèrent  les  intérêts  et  les 
jalousies  de  tous  ces  princes,  assoupies  long- temps 
par  des  traités  et  par  Timpuissance  de  les  rompre. 

Le  czar,  plus  puissant  qu  eux  tous  ensemble,  pro- 
fitant de  la  victoire ,  prit  Vibourg  et  toute  la  Caréhe , 
inonda  la  Finlande  de  troupes ,  mit  le  siège  devant 
Riga .  et  envoya  un  corps  d'armée  en  Pologne  pour 
aider  Auguste  à  remonter  sur  le  trône.  Cet  empereur 
était  alors  ce  que  Charles  avait  été  autrefois,  l'arbitre 
de  la  Pologne  et  du  Nord  ;  mais  il  ne  consultait  que 
ses  intérêts,  au  lieu  que  Charles  n  avait  jamais  écouté 
que  ses  idées  de  vengeance  et  de  gloire.  Le  monarque 
suédois  avait  secouru  ses  alliés  et  accablé  ses  enne- 
mis ,  sans  exiger  le  moindre  fruit  de  ses  victoires  :  le 
czar,  se  conduisant  plus  en  prince  et  moins  en  héros, 
ne  voulut  secourir  le  roi  de  Pologne  qu'à  condition 
qu'on  lui  céderait  la  Livonie,  et  que  cette  province, 
pour  laquelle  Auguste  avait  allumé  la  guerre ,  reste- 
rait aux  Moscovites  pour  toujours. 

Le  roi  de  Danemarck ,  oubliant  le  traité  de  Tra- 
vendal ,  comme  Auguste  celui  d'Alt-Rantstadt ,  songea 
dès-lors  à  se  rendre  maître  des  duchés  de  Holstein  et 


202  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

de  Brème,  sur  lesquels  il  renouvela  ses  prétentions ^ 
Le  roi  de  Prusse  avait  d'anciens  droits  sur  la  Pomé- 
ranie  suédoise ,  qu'il  voulait  faire  revivre.  Le  duc  de 
Mecklenbourg  voyait  avec  dépit  que  la  Suéde  possédât 
encore  Vismar,  la  plus  belle  ville  du  duché  :  ce  prince 
devait  épouser  une  nièce  de  l'empereur  moscovite  ;  et 
le  czar  ne  demandait  qu'un  prétexte  pour  s'établir  en 
Allemagne,  à  l'exemple  des  Suédois.  George,  électeur 
de  Hanovre ,  cherchait  de  son  côté  à  s'enrichir  des 
dépouilles  de  Charles.  L'évêque  de  Munster  aurait 
bien  voulu  faire  aussi  valoir  quelques  droks ,  s'il  en 
avait  eu  le  pouvoir. 

Douze  à  treize  mille  Suédois  défendaient  la  Pomé- 
ranie  et  les  autres  pays  que  Charles  possédait  en  Al- 
lemagne :  c'était  là  que  la  guerre  allait  se  porter.  Cet 
orage  alarma  l'empereur  et  ses  alliés.  C'est  une  loi  de 
l'empire ,  que  quiconque  attaque  une  de  ses  provinces, 
est  réputé  l'ennemi  de  tout  le  corps  germanique. 

Mais  il  y  avait  encore  un  plus  grand  embarras.  Tous 
ces  princes ,  à  la  réserve  du  czar,  étaient  réunis  alors 
contre  Louis  XÏV,  dont  la  puissance  avait  été  quelque 
temps  aussi  redoutable  à  l'empire  que  celle  de  Charles. 

L'Allemagne  s'était  trouvée,  au  commencement  du 
siècle,  pressée  du  midi  au  nord,  entre  les  armées  de 
la  France  et  de  la  Suéde.  Les  Français  avaient  passé 
le  Danube ,  et  les  Suédois  l'Oder  ;  si  leurs  forces ,  alors 
victorieuses,  s'étaient  jointes,  Tempire  eût  été  perdu. 
Mais  la  même  fatalité  qui  accabla  la  Suéde  avait  aussi 
humilié  la  France  :  toutefois  la  Suéde  avait  encore 
des  ressources ,  et  Louis  XIV  fesait  la  guerre  avec 
vigueur,  quoique  malheureusement.  Si  h  Poméranie 


LIVRE  CINQUIÈME.  2o3 

et  le  duché  de  Brème  devenaient  le  théâtre  de  la 
guerre ,  il  était  à  craindre  que  Tempire  n'en  souffrît , 
et  qu'étant  affaibli  de  ce  côté,  il  n'en  fût  moins  fort 
contre  Louis  XIV.  Pour  prévenir  ce  danger,  l'empe- 
reur, les  princes  d'xVllemagnc ,  Anne,  reine  d'Angle- 
terre, les  états -généraux  des  Provinces  -  Unies  con- 
clurent à  La  Haye,  sur  la  fin  de  l'année  1709,  un  des 
plus  singuliers  traités  que  jamais  on  ait  signés. 

Il  fut  stipulé  par  ces  puissances  que  la  guerre 
contre  les  Suédois  ne  se  ferait  point  en  Poméranie, 
ni  dans  aucune  des  provinces  de  l'Allemagne,  et  que 
les  ennemis  de  Charles  XII  pourraient  l'attaquer  par- 
tout ailleurs.  Le  roi  de  Pologne  et  le  czar  accédèrent 
eux-mêmes  à  ce  traité  ;  ils  y  firent  insérer  un  article 
aussi  extraordinaire  que  le  traité  même  :  ce  fut  que 
les  douze  mille  Suédois  qui  étaient  en  Poméranie  n'en 
pourraient  sortir  pour  aller  défendre  leurs  autres  pro- 
vinces. 

Pour  assurer  l'exécution  de  ce  traité ,  on  proposa 
d'assembler  une  armée  conservatrice  de  cette  neu- 
tralité imaginaire.  Elle  devait  camper  sur  le  bord  de 
roder  :  c'eût  été  une  nouveauté  singulière  qu'une  ar- 
mée levée  pour  empêcher  une  guerre  :  ceux  mêmes 
qui  devaient  la  soudoyer  avaient  pour  la  plupart  beau- 
coup d'intérêt  à  faire  cette  guerre ,  qu'on  prétendait 
écarter  ;  le  traité  portait  qu'elle  serait  composée  de 
troupes  de  l'empereur,  du  roi  de  Prusse,  de  l'électeur 
de  Hanovre ,  du  landgrave  de  Hesse ,  de  l'évêque  de 
Munster. 

Il  arriva  ce  qu'on  devait  naturellement  attendre 
d'un  pareil  projet  ;  il  ne  fut  point  exécuté  :  les  princes 


2o4  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

qui  devaient  fournir  leur  contingent  pour  lever  cette 
armée  ne  donnèrent  rien  :  il  n'y  eut  pas  deux  régi- 
ments formés  :  on  parla  beaucoup  de  neutralité,  per- 
sonne ne  la  garda  ;  et  tous  les  princes  du  Nord ,  qui 
avaient  des  intérêts  à  démêler  avec  le  roi  de  Suéde  , 
restèrent  en  pleine  liberté  de  se  disputer  les  dépouilles 
de  ce  prince. 

Dans  ces  conjonctures,  le  czar,  après  avoir  laissé 
ses  troupes  en  quartier  dans  la  Litliuanie ,  et  avoir  or- 
donné le  siège  de  Riga,  s'en  retourna  à  Moscou  étaler 
à  ses  peuples  un  appareil  aussi  nouveau  que  tout  ce 
qu'il  avait  fait  jusqu'alors  dans  ses  états  :  ce  fut  un 
triomphe  tel  à  peu  près  que  celui  des  anciens  Ro- 
mains. (  i^"^  janvier  1 710.)  Il  fit  son  entrée  dans  Mos- 
cou sous  sept  arcs  triomphaux  dressés  dans  les  rues 
ornées  de  tout  ce  que  le  climat  peut  fournir,  et  de  ce 
que  le  commerce,  florissant  par  ses  soins,  y  avait  pu 
apporter.  Un  régiment  des  gardes  commençait  la 
marche,  suivi  des  pièces  d'artillerie  prises  sur  les 
Suédois  à  Lesno  et  à  Pultava  :  chacune  était  traînée 
par  huit  chevaux  couverts  de  housses  d'écarlate  pen- 
dantes à  terre  :  ensuite  venaient  les  étendards ,  les 
timbales ,  les  drapeaux  gagnés  à  ces  deux  batailles , 
portés  par  les  officiers  et  par  les  soldats  qui  les  avaient 
pris  :  toutes  ces  dépouilles  étaient  suivies  des  plus 
belles  troupes  du  czar.  Après  qu'elles  eurent  défilé , 
on  vit  sur  un  char  fait  exprès  ^  paraître  le  brancard 
de  Charles  XIÏ,  trouvé  sur  le  champ  de  bataille  de 

"  M.  Norberg,  confesseur  de  Charles  XIF,  reprend  ici  l'auteur^ 
et  assure  que  ce  brancard  e'tait  porte'  à  la  main.  On  s'en  rapporte 
sur  ces  circonstances  essentielles  à  ceux  qui  les  ont  vues. 


LIVRE  CINQUIÈME.  oo5 

Pultava ,  tout  brisé  de  deux  coups  de  canon  :  derrière 
ce  brancard  marchaient  deux  à  deux  tous  les  prison- 
niers :  on  y  voyait  le  comte  Piper,  premier  ministre 
de  Suéde ,  le  célèbre  maréchal  Pœnschild ,  le  comte 
de  Levenhaupt,  les  généraux  Slipenbak,  Stackelberg, 
Hamilton ,  tous  les  officiers  et  les  soldats ,  qu'on  dis- 
persa depuis  dans  la  grande  Russie.  Le  czar  paraissait 
immédiatement  après  eux  sur  le  même  cheval  qu'il 
avait  monté  à  la  bataille  de  Pultava.  A  quelques  pas 
de  lui ,  on  vovait  les  généraux  qui  avaient  eu  part  au 
succès  de  cette  journée.  Un  autre  régiment  des  gardes 
venait  ensuite.  Les  chariots  de  munitions  des  Suédois 
fermaient  la  marche. 

Cette  pompe  passa  au  bruit  de  toutes  les  cloches  de 
Moscou ,  au  son  des  tambours ,  des  timbales ,  des  trom- 
pettes ,  et  d'un  nombre  infini  d  instruments  de  mu- 
sique ,  qui  se  fesaient  entendre  par  reprises ,  avec  les 
salves  de  deux  cents  pièces  de  canon ,  et  les  acclama- 
tions de  cinq  cent  mille  hommes  qui  s'écriaient  vive 
feynpereuT  notre  père ,  à  chaque  pause  que  fesait  le  czar 
dans  cette  entrée  triomphale. 

Cet  appareil  imposant  augmenta  la  vénération  de 
ses  peuples  pour  sa  personne  ;  tout  ce  qu'il  avait  fait 
d'utile  en  leur  faveur  le  rendait  peut-être  moins  grand 
à  leurs  yeux.  Il  fit  cependant  continuer  le  blocus  de 
Riga.  Les  généraux  s'emparèrent  du  reste  de  la  Livo- 
nie  et  d'une  partie  de  la  Finlande.  En  même  temps  le 
roi  de  Danemarck  vint  avec  toute  sa  flotte  faire  une  des- 
cente en  Suéde  :  il  y  débarqua  dix-sept  mille  hommes, 
qu'il  laissa  sous  la  conduite  du  comte  de  Reventlau. 

La  Suéde  était  alors  gouvernée  par  une  régence 


206  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

composée  de  quelques  sénateurs  ,  que  le  roi  établit 
quand  il  partit  de  Stockholm.  Le  corps  du  sénat,  qui 
croyait  que  le  gouvernement  lui  appartenait  d^  droit , 
était  jaloux  de  la  régence.  L'état  souffrit  de  ces  divi- 
sions; mais  quand,  après  la  bataille  de  Pultava,  la 
première  nouvelle  qu'on  apprit  dans  Stockholm  fut 
que  le  roi  était  à  Bender  à  la  merci  desTartares  et  des 
Turcs  ,  et  que  les  Danois  étaient  descendus  en  Scanie, 
où  ils  avaient  pris  la  ville  d'Helsinbourg ,  alors  les  ja- 
lousies cessèrent  ;  on  ne  songea  qu'à  sauver  la  Suéde. 
Elle  commençait  à-être  épuisée  de  troupes  réglées  ; 
car,  quoique  Charles  eût  toujours  fait  ses  grandes  ex- 
péditions à  la  tète  de  petites  armées ,  cependant  les 
combats  innombrables  qu'il  avait  livrés  pendant  neuf 
années ,  la  nécessité  de  recruter  continuellement  ses 
troupes ,  d'entretenir  ses  garnisons  ,  et  les  corps  d'ar- 
mée qu'il  fallait  toujours  avoir  sur  pied  dans  la  Fin- 
lande ,  dans  ringrie ,  la  Livonie ,  la  Poméranie ,  Brème , 
Verden ,  tout  cela  avait  coûté  à  la  Suède ,  pendant  le 
cours  de  la  guerre ,  plus  de  deux  cent  cinquante  mille 
soldats;  il  ne  restait  pas  huitmille  hommes  d'anciennes 
troupes ,  qui ,  avec  les  milices  nouvelles ,  étaient  les 
seules  ressources  de  la  Suéde. 

La  nation  est  née  belliqueuse ,  et  tout  peuple  prend 
insensiblement  le  génie  de  son  roi.  On  ne  s'entrete- 
nait ,  d'un  bout  du  pays  à  l'autre ,  que  des  actions  pro- 
digieuses de  Charles  et  de  ses  généraux ,  et  des  vieux 
corps  qui  avaient  combattu  sous  eux  à  Narva ,  à  la 
Duna ,  à  Clissau ,  à  Pultusk ,  à  Hollosin.  Les  moindres 
Suédois  en  prenaient  un  esprit  d'émulation  et  de 
gloire.  La  tendresse  pour  le  roi ,  la  pitié ,  la  haine  ir- 


LIVRU:  CINQUIÈME.  lîoy 

réconciliable  contre  les  Danois ,  s'y  joi(fnirent  encore. 
Dans  bien  d'autres  pays  les  paysans  sont  esclaves  ou 
traités  comme  tels  :  ceux-ci ,  fesant  un  corps  dans  l'é- 
tat, se  rej^ardaient  comme  des  citoyens,  et  se  for- 
maient des  sentiments  plus  grands  ;  de  sorte  que  ces 
milices  devenaient  en  peu  de  temps  les  meilleures 
troupes  du  Nord. 

Le  général  Steinbock  se  mit,  par  ordre  de  la  ré- 
gence, à  la  tête  de  huit  mille  hommes  d'anciennes 
troupes  ,  et  d'environ  douze  mille  de  ces  nouvelles  mi- 
lices ,  pour  aller  chasser  les  Danois  ,  qui  ravageaient 
toute  la  côte  d'Helsinbourg,  et  qui  étendaient  déjà 
leurs  contributions  fort  avant  dans  les  terres. 

On  n'eut  ni  le  temps  ni  les  moyens  de  donner  aux 
milices  des  habits  d'ordonnance  :  la  plupart  de  ces  la- 
boureurs vinrent  vêtus  de  leurs  sarraux  de  toile ,  ayant 
à  leurs  ceintures  des  pistolets  attachés  avec  des  cordes. 
Steinbock ,  à  la  tête  de  cette  armée  extraordinaire ,  se 
trouva  en  présence  des  Danois ,  à  trois  lieues  d'Helsin- 
bourg. (  I o  mars  1 7 1  o)  Il  voulut  laisser  à  ses  troupes 
quelques  jours  de  repos ,  se  retrancher,  et  donner  à 
ses  nouveaux  soldats  le  temps  de  s'accoutumer  à  l'en- 
nemi ,  mais  tous  ces  paysans  demandèrent  la  bataille 
le  même  jour  qu'ils  arrivèrent. 

Des  officiers  qui  y  étaient  m'ont  dit  les  avoir  vus 
alors  presque  tous  écumer  de  colère ,  tant  la  haine 
nationale  des  Suédois  contre  les  Danois  est  extrême  1 
Steinbock  profita  de  cette  disposition  des  esprits ,  qui , 
dans  un  jour  de  bataille,  vaut  autant  que  la  discipline 
militaire  ;  on  attaqua  les  Danois,  et  c'est  là  qu'on  vit  ce 
dont  il  n'y  a  peut-être  pas  deux  exemples  de  plus ,  des 


2o8  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

milices  toutes  nouvelles  égaler  dans  le  premier  com- 
bat l'intrépidité  des  vieux  corps.  Deux  régiments  de 
ces  paysans ,  armés  à  la  hâte ,  taillèrent  en  pièces  le 
régiment  des  gardes  du  roi  de  Danemarck ,  dont  il  ne 
resta  que  dix  hommes. 

Les  Danois ,  entièrement  défaits ,  se  retirèrent  sous 
le  canon  d'Helsinbourg.  Le  trajet  de  Suède  en  Zéeland 
est  si  court ,  que  le  roi  de  Danemarck  apprit  le  même 
jour  à  Copenhague  la  défaite  de  son  armée  en  Suède; 
il  envoya  sa  flotte  pour  embarquer  les  débris  de  ses 
troupes.  Les  Danois  quittèrent  la  Suède  avec  précipi- 
tation cinq  jours  après  la  bataille  ;  mais ,  ne  pouvant 
emmener  leurs  chevaux ,  et  ne  voulant  pas  les  laisser 
à  l'ennemi ,  ils  les  tuèrent  tous  aux  environs  d'Helsin- 
bourg ,  et  mirent  le  feu  à  leurs  provisions ,  brûlant 
leurs  grains  et  l^urs  bagages  ,  et  laissant  dans  Helsin- 
bourg  quatre  mille  blessés  ,  dont  la  plus  grande  partie 
mourut  par  l'infection  de  tant  de  chevaux  tués ,  et  par 
le  défaut  de  provisions,  dontleurs  compatriotes  mêmes 
les  privaient,  pour  empêcher  que  les  Suédois  n'en 
jouissent. 

Dans  le  même  temps  ,  les  paysans  de  la  Dalécarlie 
ayant  oui  dire ,  dans  le  fond  de  leurs  forêts ,  que  leur 
roi  était  prisonnier  chez  les  Turcs ,  députèrent  à  la  ré- 
gence de  Stockholm,  et  offrirent  d'aller  à  leurs  dépens, 
au  nombre  de  vingt  mille  ,  délivrer  leur  maître  des 
mains  de  ses  ennemis.  Cette  proposition ,  qui  marquait 
plus  de  courage  et  d'affection  qu'elle  n'était  utile ,  fut 
écoutée  avec  plaisir,  quoique  rejetée,  et  on  ne  man- 
qua pas  d'en  instruire  le  roi ,  en  lui  envoyant  le  détail 
de  la  bataille  d'Helsinbourg. 


LIVRE  CIINQUIÈME.  209 

Charles  reçut  dans  son  camp ,  près  de  Bender,  ces 

nouvelles  consolantes,  au  mois  de  juillet  17 10.  Peu  de 

temps  après ,  un  autre  événement  le  confirma  dans 

ses  espérances. 

Le  grand- visirCouprougli ,  qui  s'opposait  à  ses  des- 
seins, fut  déposé  après  deux  mois  de  ministère.  La 
petite  cour  de  Charles  XII ,  et  ceux  qui  tenaient  encore 
pour  lui  en  Pologne ,  publiaient  que  Charles  fesait  et 
défesait  les  visirs ,  et  qu'il  gouvernait  Fempire  turc 
du  fond  de  sa  retraite  de  Bender;  mais  il  n'avait  au- 
cune part  à  la  disgrâce  de  ce  favori.  La  rigide  probité 
du  visir  fut,  dit -on ,  la  seule  cause  de  sa  chute  :  son. 
prédécesseur  ne  payait  point  les  janissaires  du  trésor 
impérial ,  mais  de  l'argent  qu'il  fesait  venir  par  ses  ex- 
torsions. Couprougli  les  paya  de  l'argent  du  trésor. 
Achmet  lui  reprocha  qu'il  préférait  l'intérêt  des  sujets 
à  celui  de  l'empereur  :  «  Ton  prédécesseur  Chourlouli, 
«  lui  dit- il,  savait  bien  trouver  d'autres  moyens  de 
«  payer  mes  troupes.  »  Le  grand-visir  répondit  :  «  S'il 
«  avait  l'art  d'enrichir  ta  hautesse  par  des  rapines ,  c'est 
«  un  art  que  je  fais  gloire  d'ignorer.  » 

Le  secret  profond  du  sérail  permet  rarement  que 
de  pareils  discours  transpirent  dans  le  public  ;  mais 
celui-ci  fut  su  avec  la  disgrâce  de  Couprougli.  Ce  visir 
ne  paya  point  sa  hardiesse  de  sa  tête ,  parceque  la  vraie 
vertu  se  fait  quelquefois  respecter,  lors  même  qu'elle 
déplaît.  On  lui  permit  de  se  retirer  dans  lue  de  Né- 
grepont.  J'ai  Su  ces  particularités  par  des  lettres  de 
M.  Bru ,  mon  parent ,  premier  drogman  à  la  Porte  ot- 
tomane ;  et  je  les  rapporte  pour  faire  connaître  l'esprit 
de  ce  gouvernement. 

CHAni.ES  XII.  i4 


2  10  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

Le  grand -seigneur  fît  alors  revenir  d'Alep  Baltagi 
Mehemet ,  bâcha  de  Syrie ,  qui  avait  déjà  été  grand- 
visir  avant  Chourlouli.  Les  baltagi  s  du  sérail ,  ainsi 
nommés  de  balta ,  qui  signifie  cognée ,  sont  des  esclaves 
qui  coupent  le  bois  pour  l'usage  des  princes  du  sang 
ottoman  et  des  sultanes.  Ce  visir  avait  été  baltagi  dans 
sa  jeunesse ,  et  en  avait  toujours  retenu  le  nom ,  selon 
la  coutume  des  Turcs ,  qui  prennent  sans  rougir  le 
nom  de  leur  première  profession ,  ou  de  celle  de  leur 
père  ,  ou  du  lieu  de  leur  naissance. 

Dans  le  temps  que  Baltagi  Mehemet  était  valet  dans 
le  sérail ,  il  fut  assez  heureux  pour  rendre  quelques 
petits  services  au  prince  Achmet ,  alors  prisonnier 
d'état ,  sous  l'empire  de  son  frère  Mustapha.  On  laisse 
aux  princes  du  sang  ottoman  ,  pour  leurs  plaisirs  , 
quelques  femmes  d'un  âge  à  ne  plus  avoir  d'enfants 
(et  cet  âge  arrive  de  bonne  heure  en  Turquie) ,  mais 
assez  belles  encore  pour  plaire.  Achmet,  devenu  sul- 
tan ,  donna  une  de  ses  esclaves ,  qu'il  avait  beaucoup 
aimée ,  en  mariage  à  Baltagi  Mehemet.  Cette  femme , 
par  ses  intrigues ,  fit  son  mari  grand- visir  :  une  autre 
intrigue  le  déplaça ,  et  une  troisième  le  fit  encore 
grand-visir. 

Quand  Baltagi  Mehemet  vint  recevoir  le  bul  de  Tem-  ' 
pire ,  il  trouva  le  parti  du  roi  de  Suéde  dominant  dans 
le  sérail.  La  sultane  Validé ,  Ali  Coumourgi ,  favori  du 
grand-seigneur,  le  kislar  aga,  chef  des  eunuques  noirs, 
et  l'aga  des  janissaires ,  voulaient  la  gutsrre  contre  le 
czar  :  le  sultan  y  était  déterminé  :  le  premier  ordre 
qu'il  donna  au  grand-visir  fut  d'aller  combattre  les 
Moscovites  avec  deux  cent  mille  hommes.  Baltagi  Me- 


LIVRE  CI^'QLIEME.  2  I  I 

hcmct  n'avait  jamais  fait  la  guerre  ;  mais  ce  n'était 
point  un  imbécile ,  comme  les  Suédois ,  mécontents 
de  lui,  l'ont  représenté.  Il  dit  au  grand- seigneur,  en 
recevant  de  sa  main  un  sabre  garni  de  pierreries  : 
«  Ta  hautesse  sait  que  j'ai  été  élevé  à  me  servir  d'une 
«  hache  pour  fendre  du  bois  ,  et  non  d'une  épée  pour 
«  commander  tes  armées  :  je  tâcherai  de  te  bien  ser- 
«  vir  ;  mais  ,  si  je  ne  réussis  pas  ,  souviens -toi  que  je 
«  t'ai  supplié  de  ne  me  le  point  imputer.  »  Le  sultan 
l'assura  de  son  amitié ,  et  le  visir  se  prépara  à  obéir. 

La  première  démarche  de  la  Porte  ottomane  fut  de 
mettre  au  château  des  Sept-Tours  l'ambassadeur  mos- 
covite. La  coutume  des  Turcs  est  de  commencer  d'a- 
bord par  faire  arrêter  les  ministres  des  princes  aux- 
quels ils  déclarent  la  guerre.  Observateurs  de  l'hospi- 
talité en  tout  le  reste ,  ils  violent  en  cela  le  droit  le  plus 
sacré  des  nations.  Ils  commettent  cette  injustice  sous 
prétexte  d'équité  ,  s'imaginant  ou  voulant  faire  croire 
qu'ils  n'entreprennent  jamais  que  de  justes  guerres , 
parcequ'elles  sont  consacrées  par  l'approbation  de 
leur  mufti.  Sur  ce  principe  ,  ils  se  croient  armés  pour 
châtier  les  violateurs  de  traités ,  que  souvent  ils  rom- 
pent eux-mêmes  ,  et  croient  punir  les  ambassadeurs 
des  rois  leurs  ennemis  comme  complices  des  infidéli- 
tés de  leurs  maîtres. 

A  cette  raison  se  joint  le  mépris  ridicule  qu'ils  af- 
fectent pour  les  princes  chrétiens  et  pour  les  ambas- 
sadeurs ,  qu'ils  ne  regardent  d'ordinaire  que  comme 
des  consuls  de  marchands. 

Le  han  des  Tartares  de  Crimée ,  que  nous  nommons 
le  kan ,  reçut  ordre  de  se  tenir  prêt  avec  quarante  mille 


212  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Tartares.  Ce  prince  gouverne  le  Nagaï ,  le  Budziack  , 
avec  une  partie  de  la  Circassie ,  et  toute  la  Crimée,  pro- 
vince connue  dans  l'antiquité  sous  le  nom  de  Cherso- 
nèse  Taurique ,  où  les  Grecs  portèrent  leur  commerce 
et  leurs  armes ,  et  fondèrent  de  puissantes  villes ,  et  où 
les  Génois  pénétrèrent  depuis ,  lorsqu'ils  étaient  les 
maîtres  du  commerce  de  l'Europe.  On  voit  en  ce  pays 
des  ruines  des  villes  grecques,  et  quelques  monuments 
des  Génois ,  qui  subsistent  encore  au  milieu  de  la  dé- 
solation et  de  la  barbarie. 

Le  kan  est  appelé  par  ses  sujets  empereur;  mais  , 
avec  ce  grand  titre ,  il  n'en  est  pas  moins  l'esclave  de 
la  Porte.  Le  sang  ottoman ,  dont  les  kans  sont  descen- 
dus ,  et  le  droit  qu'ils  prétendent  à  l'empire  des  Turcs, 
au  défaut  de  la  race  du  grand-seigneur,  rendent  leur 
famille  respectable  au  sultan  même  ,  et  leurs  per- 
sonnes redoutables.  C'est  pourquoi  le  grand-seigneur 
n'ose  détruire  la  race  des  kans  tartares  ;  mais  il  ne 
laisse  presque  jamais  vieillir  ces  princes  sur  le  trône. 
Leur  conduite  est  toujours  éclairée  par  les  bâchas  voi- 
sins ,  leurs  états  entourés  de  janissaires ,  leurs  volon- 
tés traversées  par  les  grands  -  visirs ,  leurs  desseins 
toujours  suspects.  Si  les  Tartares  se  plaignent  du  kan, 
la  Porte  le  dépose  sur  ce  prétexte;  s'il  en  est  trop 
aimé ,  c'est  un  plus  grand  crime  dont  il  est  plus  tôt 
puni  ;  ainsi ,  presque  tous  passent  de  la  souveraineté 
à  l'exil ,  et  finissent  leurs  jours  à  Rhodes ,  qui  est  d'or- 
dinaire leur  prison  et  leur  tombeau. 

Les  Tartares ,  leurs  sujets ,  sont  les  peuples  les  plus 
brigands  de  la  terre ,  et  en  même  temps ,  ce  qui  semble 
inconcevable,  les  plus  hospitaliers.  Ils  vont  à  cin- 


LIVRE  CIISQUIÈiME.  21  3 

quante  lieues  de  leur  pays  attaquer  une  caravane, 
détruire  des  villages  ;  mais  qu'un  étranger ,  quel  qu'il 
soit ,  passe  dans  leur  pays  ,  non  seulement  il  est  reçu 
partout ,  logé  ,  et  défrayé  ;  mais ,  dans  quelque  lieu 
qu'il  passe ,  les  habitants  se  disputent  l'honneur  de 
l'avoir  pour  hôte  ;  le  maître  de  la  maison ,  sa  femme , 
ses  filles,  le  servent  à  l'envi.  Les  Scythes,  leurs  an- 
cêtres ,  leur  ont  transmis  ce  respect  inviolable  pour 
l'hospitalité  ,  qu'ils  ont  conservé ,  parceque  le  peu 
d'étrangers  qui  voyagent  chez  eux ,  et  le  bas  prix  de 
toutes  les  denrées ,  ne  leur  rendent  point  cette  vertu 
trop  onéreuse. 

Quand  les  Tartares  vont  à  la  guerre  avec  l'armée 
ottomane ,  ils  sont  nourris  par  le  grand-seigneur  :  le 
butin  qu'ils  font  est  leur  seule  paie  :  aussi  sont -ils 
plus  propres  à  piller  qu'à  combattre  régulièrement. 

Le  kan ,  gagné  par  les  présents  et  par  les  intrigues 
du  roi  de  Suéde,  obtint  d'abord  que  le  rendez -vous 
général  des  troupes  serait  à  Bender  même,  sous  les 
yeux  de  Charles  XII ,  afin  de  lui  marquer  mieux  que 
c'était  pour  lui  qu'on  fesait  la  guerre. 

Le  nouveau  visir ,  Baltagi  Mehemet ,  n'ayant  pas 
les  mêmes  engagements ,  ne  voulait  pas  flatter  à  ce 
point  un  prince  étranger.  Il  changea  l'ordre ,  et  ce  fut 
à  Andrinople  que  s'assembla  cette  grande  armée.  C'est 
toujours  dans  les  vastes  et  fertiles  plaines  d'Andri- 
nople  qu'est  le  rendez-vous  pour  des  armées  turques , 
quand  ce  peuple  fait  la  guerre  aux  chrétiens  :  les 
troupes  venues  d'Asie  et  d'Afrique  s'y  reposent  et  s'y 
rafraîchissent  quelques  semaines  ;  mais  le  grand  vi- 
sir, pour  prévenir  le  czar  ,  ne  laissa  reposer  l'armée 


2l4  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

que  trois  jours ,  et  marcha  vers  le  Danube ,  et  de  là 

vers  la  Bessarabie. 

Les  troupes  des  Turcs  ne  sont  plus  aujourd'hui  si 
formidables  qu'autrefois  lorsqu'elles  conquirent  tant 
d'états  dans  l'Asie ,  dans  l'Afrique  ,  et  dans  l'Europe  : 
alors  la  force  du  corps ,  la  valeur,  et  le  nombre  des 
Turcs  triomphaient  d'ennemis  moins  robustes  qu'eux 
et  plus  mal  disciplinés  ;  mais  aujourd'hui  que  les  chré- 
tiens entendent  mieux  l'art  de  la  guerre ,  ils  battent 
presque  toujours  les  Turcs  en  bataille  rangée,  même 
à  forces  inégales.  Si  l'empire  ottoman  a  depuis  peu 
fait  quelques  conquêtes ,  ce  n'est  que  sur  la  répu- 
blique de  Venise ,  estimée  plus  sage  que  guerrière , 
défendue  par  des  étrangers  ,  et  mal  secourue  par  les 
princes  chrétiens,  toujours  divisés  entre  eux. 

Les  janissaires  et  les  spahis  attaquent  en  désordre, 
incapables  d'écouter  le  commandement  et  de  se  ral- 
lier :  leur  cavalerie ,  qui  devrait  être  excellente ,  at- 
tendu la  bonté  et  la  légèreté  de  leurs  chevaux,  ne 
saurait  soutenir  le  choc  de  la  cavalerie  allemande  : 
l'infanterie  ne  savait  point  encore  faire  un  usage  avan- 
tageux de  la  baïonnette  au  bout  du  fusil  :  de  plus,  les 
Turcs  n'ont  pas  eu  un  grand  général  de  terre  parmi 
eux  depuis  Couprougli ,  qui  conquit  l'île  de  Candie. 
Ln  esclave  nourri  dans  l'oisiveté  et  dans  le  silence  du 
sérail ,  fait  visir  par  faveur ,  et  général  malgré  lui ,  con- 
duisait une  armée  levée  à  la  hâte  ,  sans  expérience , 
sans  discipline ,  contre  des  troupes  moscovites  aguer- 
ries par  douze  ans  de  guerres ,  et  fières  d'avoir  vaincu 
les  Suédois. 

Le  czar ,  selon  toutes  les  apparences ,  devait  vaincre 


LIVRE  CINQUIÈME.  2  I  j 

Baltagi  Mehemet  ;  mais  il  fît  la  mên^e  faute  avec  les 
Turcs  que  le  roi  de  Suéde  avait  commise  avec  lui  ;  il 
méprisa  trop  son  ennemi.  Sur  la  nouvelle  de  l'arme- 
ment des  Turcs,  il  quitta  Moscou;  et  ayant  ordonné 
qu'on  changeât  le  siège  de  Riga  en  blocus ,  il  assembla 
sur  les  frontières  de  Pologne  quatre-vingt  mille  hom- 
mes de  ses  troupes  ^.  Avec  cette  armée  il  prit  son  che- 
min par  la  Moldavie  et  la  Valachie ,  autrefois  le  pays 
des  Daces  ,  aujourd'hui  habité  par  des  chrétiens  grecs 
tributaires  du  grand-seigneur. 

La  Moldavie  était  gouvernée  alors  par  le  prince 
Cantemir ,  Grec  d'origine  ,  qui  réunissait  les  talents 
des  anciens  Grecs ,  la  science  des  lettres  et  celle  des 
armes.  On  le  fesait  descendre  du  fameux  Timur, 
connu  sous  le  nom  de  Tamerlan.  Cette  origine  parais- 
sait plus  belle  qu'une  grecque  ;  on  prouvait  cette  des- 
cendance par  le  nom  de  ce  conquérant.  Timur,  dit-on , 
ressemble  à  Témir  ;  le  titre  de  kan ,  que  possédait  Ti- 
mur avant  de  conquérir  rx\sie ,  se  retrouve  dans  le 
nom  de  Cantemir  ;  ainsi  le  prince  Cantemir  est  des- 
cendant de  Tamerlan.  Voilà  les  fondements  de  la  plu- 
part des  généalogies. 

De  quelque  maison  que  fût  Cantemir ,  il  devai  t  toute 
sa  fortune  à  la  Porte  ottomane.  A  peine  avait-il  reçu 
l'investiture  de  sa  principauté ,  qu'il  trahit  l'empereur 
turc  son  bienfaiteur  pour  le  czar,  dont  il  espérait  da- 
vantage. Il  se  flattait  que  le  vainqueur  de  Charles  XII 

«  Le  chapelain  Norberg  prétend  que  le  czar  força  le  quatrième 
homme  de  ses  sujets  capables  de  porter  les  armes ,  de  le  suivre  à 
cette  guerre.  Si  cela  eût  été  vrai,  l'armée  eût  été  au  moins  de  deux 
millions  de  soldats. 


2l6  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

triompherait  aisément  d'un  visir  peu  estimé,  qui  n'a- 
vait jamais  fait  la  guerre,  et  qui  avait  choisi  pour  son 
kiaia,  c'est-à-dire  pour  son  heutenant,  l'intendant 
des  douanes  de  Turquie.  Il  comptait  que  tous  ses  gens 
se  rangeraient  de  son  parti  ;  les  patriarches  grecs  l'en- 
couragèrent à  cette  défection.  Le  czar  ayant  donc  fait 
un  traité  secret  avec  ce  prince ,  et  l'ayant  reçu  dans 
son  armée ,  s'avança  dans  le  pays ,  et  arriva  au  mois 
de  juin  1 7 1 1  sur  le  bord  septentrional  du  fleuve  Hié- 
rase  ,  aujourd'hui  le  Pruth,  près  d'Yassi,  capitale  de 
la  Moldavie.    • 

Dès  que  le  grand-visir  eut  appris  que  Pierre  Alexio- 
witz  marchait  de  ce  côté ,  il  quitta  aussitôt  son  camp  ; 
et ,  suivant  le  cours  du  Danube ,  il  alla  passer  ce  fleuve 
sur  un  pont  de  bateaux  ,  près  d'un  bourg  nommé 
Saccia ,  au  même  endroit  où  Darius  fit  construire  au- 
trefois le  pont  qui  porta  son  nom.  L'armée  turque  fit 
tant  de  diligence ,  qu'elle  parut  bientôt  en  présence 
des  Moscovites  ,  la  rivière  de  Pruth  entre  deux. 

Le  czar ,  sûr  du  prince  de  Moldavie ,  ne  s'attendait 
pas  que  les  Moldaves  dussent  lui  manquer  :  mais  sou- 
vent le  prince  et  les  sujets  ont  des  intérêts  très  diffé- 
rents. Ceux-ci  aimaient  la  domination  turque,  qui 
n'est  jamais  fatale  qu'aux  grands  ,  et  qui  affecte  de  la 
douceur  pour  les  peuples  tributaires  :  ils  redoutaient 
les  chrétiens ,  et  surtout  les  Moscovites ,  qui  les  avaient 
toujours  traités  avec  inhumanité.  Ils  portèrent  toutes 
leurs  provisions  à  l'armée  ottomane  :  les  entrepre- 
neurs ,  qui  s'étaient  engagés  à  fournir  des  vivres  aux 
Moscovites ,  exécutèrent  avec  le  grand  visir  le  marché 
même  qu'ils  avaient  fait  avec  le  czar.  Les  Valaques  > 


LIVRE  CINQUIÈME.  21  7 

voisins  des  Moldaves ,  montrèrent  aux  Turcs  la  même 
affection  :  tant  Tancienne  idée  de  la  barbarie  mosco- 
vite avait  aliéné  tous  les  esprits. 

Le  czar ,  ainsi  trompé  dans  ses  espérances ,  peut- 
être  trop  légèrement  prises ,  vit  tout  d'un  coup  son 
armée  sans  vivres  et  sans  fourrages.  Les  soldats  dé- 
sertaient par  troupes ,  et  bientôt  cette  armée  se  trouva 
réduite  à  moins  de  trente  mille  hommes  près  de  périr 
de  misère.  Le  czar  éprouvait  sur  le  Pruth  ,  pour  s'être 
livré  à  Cantemir ,  ce  que  Charles  XII  avait  éprouvé  à 
Pulta^a  pour  avoir  trop  compté  sur  Mazeppa.  Cepen- 
dant les  Turcs  passent  la  rivière,  enferment  les  Russes, 
et  forment  devant  eux  un  camp  retranché.  Il  est  sur- 
prenant que  le  czar  ne  disputât  point  le  passage  de  la 
rivière,  ou  du  moins  qu'il  ne  réparât  pas  cette  faute 
en  livrant  bataille  aux  Turcs  immédiatement  après  le 
passage ,  au  lieu  de  leur  donner  le  temps  de  faire  pé- 
rir son  armée  de  faim  et  de  fatigue.  Il  semble  que  ce 
prince  fit  dans  cette  campagne  tout  ce  qu'il  fallait  pour 
être  perdu.  Il  se  trouva  sans  provisions ,  ayant  la  ri- 
vière de  Pruth  derrière  lui ,  cent  cinquante  mille  Turcs 
devant  lui ,  et  quarante  mille  Tartares  qui  le  harce- 
laient continuellement  à  droite  et  à  gauche.  Dans  cette 
extrémité ,  il  dit  publiquement  :  «  Me  voilà  du  moins 
i^  aussi  mal  que  mon  frère  Charles  l'était  à  Pultava.  » 

Le  comte  Poniatowski ,  infatigable  agent  du  roi  de 
Suéde ,  était  dans  l'armée  du  grand-yisir  avec  quel- 
ques Polonais  et  quelques  Suédois  ,  qui  tous  croyaient 
la  perte  du  czar  inévitable. 

Dès  que  Poniatow^ski  vit  que  les  armées  seraient  in- 
failliblement en  présence ,  il  le  manda  au  roi  de  Suéde , 


2  1 8  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

qui  partit  aussitôt  de  Bender ,  suivi  de  quarante  offi- 
ciers ,  jouissant  par  avance  du  plaisir  de  combattre 
l'empereur  moscovite.  Après  beaucoup  de  pertes  et 
de  marches  ruineuses  ,  le  czar ,  poussé  vers  le  Pruth , 
n'avait  pour  tout  retranchement  que  des  chevaux  de 
frise  et  des  chariots  :  quelques  troupes  de  janissaires 
et  de  spahis  vinrent  fondre  sur  son  armée  si  mal  re- 
tranchée ;  mais  ils  attaquèrent  en  désordre ,  et  les 
Moscovites  se  défendirent  avec  une  vigueur  que  la 
présence  de  leur  prince  et  le  désespoir  leur  don- 
naient. 

Les  Turcs  furent  deux  fois  repoussés.  Le  lende- 
main M.  Poniatowski  conseilla  au  grand-visir  d'affa- 
mer l'armée  moscovite ,  qui ,  manquant  de  tout ,  se- 
rait obligée,  dans  un  jour,  de  se  rendre  à  discrétion 
avec  son  empereur. 

Le  czar  a  depuis  avoué  plus  d'une  fois  qu'il  n'avait 
jamais  rien  senti  de  si  cruel  dans  sa  vie  que  les  inquié- 
tudes qui  l'agitèrent  cette  nuit  :  il  roulait  dans  son  es- 
prit tout  ce  qu'il  avait  fait  depuis  tant  d'années  pour 
la  gloire  et  le  bonheur  de  sa  nation  :  tant  de  grands 
ouvrages ,  toujours  interrompus  par  des  guerres ,  al- 
laient peut-être  périr  avec  lui  avant  d'avoir  été  ache- 
vés ;  il  fallait  ou  être  détruit  par  la  faim ,  ou  attaquer 
près  de  cent  quatre-vingt  mille  hommes  avec  des 
troupes  languissantes ,  diminuées  de  la  moitié ,  une 
cavalerie  presque  toute  démontée ,  et  des  fantassins 
exténués  de  faim  et  de  fatigue. 

Il  appela  le  général  Sheremetoff  vers  le  commence- 
ment de  la  nuit ,  et  lui  ordonna ,  sans  balancer  et  sans 
prendre  conseil ,  que  tout  fi'it  prêt  à  la  pointe  du  jour 


LIVRE  CINQUIÈME.  219 

pour  aller  attaquer  les  Turcs  la  baïonnette  au  bout  du 
fusil. 

Il  donna  de  plus  ordre  exprès  qu'on  brûlât  tous  les 
ha{]ages ,  et  que  chaque  officier  ne  réservât  qu'un  seul 
chariot;  afin  que,  s'ils  étaient  vaincus,  les  ennemis 
ne  pussent  du  moins  profiter  du  butin  qu'ils  espé- 
raient. 

Après  avoir  tout  réglé  avec  le  général  pour  la  ba- 
taille ,  il  se  retira  dans  sa  tente ,  accablé  de  douleur  et 
agité  de  convulsions ,  mal  dont  il  était  souvent  atta- 
qué ,  et  qui  redoublait  toujours  avec  violence  quand 
il  avait  quelque  grande  inquiétude.  Il  défendit  que 
personne  osât  de  la  nuit  entrer  dans  sa  tente ,  sous 
quelque  prétexte  que  ce  pût  être ,  ne  voulant  pas 
qu'on  vînt  lui  faire  des  remontrances  sur  une  résolu- 
tion désespérée ,  mais  nécessaire ,  encore  moins  qu'on 
fût  témoin  du  triste  état  où  il  se  sentait. 

Cependant  on  brûla ,  selon  son  ordre ,  la  plus  grande 
partie  de  ses  bagages.  Toute  l'armée  suivit  cet  exem- 
ple ,  quoique  à  regret  ;  plusieurs  enterrèrent  ce  qu'ils 
avaient  de  plus  précieux.  Les  officiers  généraux  or- 
donnaient déjà  la  marche  ,  et  tâchaient  d'inspirer  à 
Tarmée  une  confiance  qu'ils  n'avaient  pas  eux-mêmes  ; 
chaque  soldat,  épuisé  de  fatigue  et  de  faim,  marchait 
sans  ardeur  et  sans  espérance.  Les  femmes,  dont  l'ar- 
mée était  trop  remplie ,  poussaient  des  cris  qui  éner- 
vaient encore  les  courages  ;  tout  le  monde  attendait, 
le  lendemain  matin ,  la  mort  ou  la  servitude.  Ce  n'est 
point  une  exagération,  c'est  à  la  lettre  ce  qu'on  a 
entendu  dire  à  des  officiers  qui  servaient  dans  cette 
armée. 


2  20  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Il  y  avait  alors  dans  le  camp  moscovite  une  femme 
aussi  singulière  peut-être  que  le  czar  même.  Elle  n'é- 
tait encore  connue  que  sous  le  nom.  de  Catherine.  Sa 
mère  était  une  malheureuse  paysanne,  nommée  Erb- 
Magden ,  du  village  de  Ringen  en  Estonie ,  province 
où  les  peuples  sont  serfs ,  et  qui  était  en  ce  temps-là 
sous  la  domination  de  la  Suéde  ;  jamais  elle  ne  connut 
son  père  ;  elle  fut  baptisée  sous  le  nom  de  Marthe. 
Le  vicaire  de  la  paroisse  Féleva  par  charité  jusqu'à 
quatorze  ans  ;  à  cet  âge  elle  fut  servante  à  Marienbourg 
chez  un  ministre  luthérien  de  ce  pays,  nommé  Gluk; 

En  1702,  à  Tâge  de  dix -huit  ans,  elle  épousa  un 
dragon  suédois.  Le  lendemain  de  ses  noces ,  un  parti 
des  troupes  de  Suéde  ayant  été  battu  par  les  Mosco- 
vites ,  ce  dragon ,  qui  avait  été  à  l'action ,  ne  reparut 
plus ,  sans  que  sa  femme  pût  savoir  s'il  avait  été  fait 
prisonnier,  et  sans  même  que  depuis  ce  temps  elle 
en  pût  jamais  rien  apprendre. 

Quelques  jours  après ,  faite  prisonnière  elle-même 
par  le  général  Bauer.  elle  servit  chez  lui ,  ensuite  chez 
le  maréchal  Sheremetoff  :  celui-ci  la  donna  à  Menzi- 
koff ,  homme  qui  a  connu  les  plus  extrêmes  vicissi- 
tudes de  la  fortune,  ayant  été  de  garçon  pâtissier , 
général  et  prince,  ensuite  dépouillé  de  tout,  et  relé- 
gué en  Sibérie ,  où  il  est  mort  dans  la  misère  et  dans 
le  désespoir. 

Ce  fut  à  un  souper,  chez  le  prince  Menzikoff ,  que 
l'empereur  la  vit  et  en  devint  amoureux.  Il  l'épousa 
secrètement  en  1 707,  non  pas  séduit  par  des  artifices 
de  femme,  mais  parcequ'il  lui  trouva  une  fermeté 
d'ame  capable  de  seconder  ses  entreprises ,  et  même 


LIVRE  CINQUIÈME.  22  l 

de  les  conduire  après  lui.  Il  avait  déjà  répudié  depuis 
long -temps  sa  première  femme  Ottokefa ,  fille  d'un 
boïard ,  accusée  de  s'opposer  aux  changements  qu'il 
fesait  dans  ses  états.  Ce  crime  était  le  plus  grand  aux 
yeux  du  czar.  Il  ne  voulait  dans  sa  famille  que  des 
personnes  qui  pensassent  comme  lui.  Il  crut  rencon- 
trer dans  cette  esclave  étrangère  les  qualités  d'un 
souverain ,  quoiqu'elle  n'eût  aucune  des  vertus  de  son 
sexe  :  il  dédaigna ,  pour  elle,  les  préjugés  qui  eussent 
arrêté  un  homme  ordinaire  ;  il  la  fit  couronner  im- 
pératrice :  le  même  génie  qui  la  fit  femme  de  Pierre 
Alexiowitz  lui  donna  l'empire  après  la  mort  de  son 
mari.  L'Europe  a  vu  avec  surprise  cette  femme ,  qui 
ne  sut  jamais  ni  lire  "■  ni  écrire,  réparer  son  éduca- 
tion et  ses  faiblesses  par  son  courage ,  et  remplir  avec 
gloire  le  trône  d'un  législateur. 

t^orsqu'elle  épousa  le  czar,  elle  quitta  la  religion 
luthérienne ,  où  elle  était  née  ,  pour  la  moscovite  :  on 
la  rebaptisa  selon  l'usage  du  rite  russien  ;  et  au  lieu  du 
nom  de  Marthe ,  elle  prit  le  nom  de  Catherine ,  sous 
lequel  elle  a  été  connue  depuis.  Cette  femme  étant 
donc  au  camp  de  Pruth ,  tint  un  conseil  avec  les  offi- 
ciers généraux  et  le  vice -chancelier  Schaffirof,  pen- 
dant que  le  czar  était  dans  sa  tente. 

«  Le  sieur  La  Mottraye  prétend  qu'on  lui  avait  donné  une  belle 
éducation,  qu'elle  lisait  et  écrivait  très  bien.  Le  contraire  est  connu 
de  tout  le  monde;  on  ne  souffre  point  en  Livonie  que  les  paysans 
apprennent  à  lire  et  à  écrire,  à  cause  de  l'ancien  privilège  nommé  le 
bénéfice  des  clercs  ^  établi  autrefois  chez  les  nouveaux  chrétiens  bar- 
bares, et  subsistant  dans  ces  pays.  Les  mémoires  sur  lesquels  on 
rapporte  ce  fait  disent  d'ailleurs  que  la  princesse  Elisabeth,  depuis 
impératrice,  signait  toujours  pour  sa  mère  dès  son  enfance. 


2  2?2  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

On  conclut  qu'il  fallait  demander  la  paix  aux  Turcs , 
et  engager  le  czar  à  faire  cette  démarche.  Le  vice-chan- 
celier écrivit  une  lettre  au  grand-visir,  au  nom  de  son 
maître  :  la  czarine  entra  avec  cette  lettre  dans  la  tente 
du  czar,  malgré  la  défense  ;  et  ayant,  après  bien  des 
prières ,  des  contestations ,  et  des  larmes ,  obtenu  qu'il 
la  signât,  elle  rassembla  sur-le-champ  toutes  ses  pier- 
reries ,  tout  ce  qu'elle  avait  de  plus  précieux ,  tout  son 
argent;  elle  en  emprunta  même  des  officiers  géné- 
raux ,  et  ayant  composé  de  cet  amas  un  présent  con- 
sidérable ,  elle  l'envoya  à  Osman  aga ,  lieutenant  du 
grand-visir,  avec  la  lettre  signée  par  l'empereur  mos- 
covite. Mehemet  Baltagi ,  conservant  d'abord  la  fierté 
d'un  visir  et  d  un  vainqueur,  répondit:  «  Que  le  czar 
«  m'envoie  son  premier  ministre,  et  je  verrai  ce  que 
«j'ai  à  faire.  »  Le  vice  -  chancelier  Scliaffirof  vint 
aussitôt  chargé  de  quelques  présents ,  qu'il  offrit  pu- 
bhquement  lui-même  au  grand-visir,  assez  considé- 
rables pour  lui  marquer  qu'on  avait  besoin  de  lui, 
mais  trop  peu  pour  le  corrompre. 

La  première  demande  du  visir  fut  que  le  czar  se 
rendît  avec  toute  son  armée  à  discrétion.  Le  vice- 
chancelier  répondit  que  son  maître  allait  l'attaquer 
dans  un  quart  d'heure ,  et  que  les  Moscovites  péri- 
raient jusqu'au  dernier,  plutôt  que  de  subir  des  con- 
ditions si  infâmes.  Osman  ajouta  ses  remontrances 
aux  paroles  de  Schaffirof. 

Mehemet  Baltagi  n'était  pas  guerrier  :  il  voyait  que 
tes  janissaires  avaient  été  repoussés  la  veille.  Osman 
lui  persuada  aisément  de  ne  pas  mettre  au  hasard 
d'une  bataille  des  avantages  certains.  Il  accorda  donc 


LIVRE  ClINQUIÈME.  2  23 

d'abord  une  suspension  d'armes  pour  six  heures  , 
pendant  laquelle  on  conviendrait  des  conditions  du 
traité. 

Pendant  qu'on  parlementait ,  il  arriva  un  petit  ac- 
cident qui  peut  faire  connaître  que  les  Turcs  sont  sou- 
vent plus  jaloux  de  leur  parole  que  nous  ne  croyons. 
Deux  gentilshommes  italiens,  parents  de  M.  Brillo, 
lieutenant -colonel  d'un  régiment  de  grenadiers  au 
service  du  czar,  s'étant  écartés  pour  chercher  quelque 
fourrage ,  furent  pris  par  des  Tartares ,  qui  les  emme- 
nèrent à  leur  camp ,  et  offrirent  de  les  vendre  à  un 
officier  des  janissaires.  Le  Turc,  indigné  qu'on  osât 
ainsi  violer  la  trêve ,  fit  arrêter  les  Tartares  ,  et  les 
conduisit  lui-même  devant  le  grand -visir  avec  ces 
deux  prisonniers. 

Le  visir  renvoya  ces  deux  gentilshommes  au  camp 
du  czar,  et  fit  trancher  la  tête  aux  Tartares  qui  avaient 
eu  le  plus  de  part  à  leur  enlèvement. 

Cependant  le  kan  des  Tartares  s'opposait  à  la  con- 
clusion d'un  traité  qui  lui  ôtait  l'espérance  du  pillage. 
Poniatow^ski  secondait  le  kan  par  les  raisons  les  plus 
pressantes  ;  mais  Osman  l'emporta  sur  l'impatience 
tartare,  et  sur  les  insinuations  de  Poniatowski. 

Le  visir  crut  faire  assez  pour  le  grand-seigneur,  scn 
maître ,  de  conclure  une  paix  avantageuse.  Il  exigea 
que  les  Moscovites  rendissent  Azof  ;  qu'ils  brûlassent 
les  galères  qui  étaient  dans  ce  port;  qu'ils  démolissent 
des  citadelles  importantes  bâties  sur  les  Palus-Méo- 
tides ,  et  que  tout  le  canon  et  les  munitions  de  ces 
forteresses  demeurassent  au  grand-seigneur  ;  que  le 
czar  retirât  ses  troupes  de  la  Pologne  ;  qu'il  n'inquié- 


0  24  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

làt  plus  le  petit  nombre  de  Cosaques  qui  étaient  sous 
la  protection  des  Polonais ,  ni  ceux  qui  dépendaient 
de  la  Turquie ,  et  qu'il  payât  dorénavant  aux  Tartares 
un  subside  de  quarante  mille  sequins  par  an ,  tribut 
odieux,  imposé  depuis  long-temps,  mais  dont  le  czar 
avait  affranchi  son  pays. 

Enfin  le  traité  allait  être  signé  sans  qu'on  eût  seu- 
lement fait  mention  du  roi  de  Suéde.  Tout  ce  que  Po- 
niatowski  put  obtenir  du  visir  fut  qu'on  insérât  un 
article  par  lequel  le  Moscovite  s'engageait  à  ne  point 
troubler  le  retour  de  Charles  XII  ;  et  ce  qui  est  assez 
singulier ,  il  fut  stipulé  dans  cet  article  que  le  czar  et 
Je  roi  de  Suéde  feraient  la  paix  s'ils  en  avaient  envie , 
et  s'ils  pouvaient  s'accorder. 

A  ces  conditions  le  czar  eut  la  liberté  de  se  retirer 
avec  son  armée ,  son  canon ,  son  artillerie ,  ses  dra- 
peaux ,  son  bagage.  Les  Turcs  lui  fournirent  des  vivres, 
et  tout  abonda  dans  son  camp  deux  heures  après  la 
signature  du  traité,  qui  fut  commencé  le  21  juillet 
1 7 1 1 ,  et  signé  le  i"  auguste. 

Dans  le  temps  que  le  ezar ,  échappé  de  ce  mauvais 
pas,  se  retirait  tambour  battant  et  enseignes  déployées, 
arrive  le  roi  de  Suéde ,  impatient  de  combattre  et  de 
voir  son  ennemi  entre  ses  mains.  Il  avait  couru  plus 
de  cinquante  lieues  à  cheval  depuis  Bender  jusqu'au- 
près d'Yassi.  Il  arriva  dans  le  temps  que  les  Russes 
commençaient  à  faire  paisiblement  leur  retraite  ;  il 
fallait,  pour  pénétrer  au  camp  des  Turcs,  aller  passer 
le  Pruth  sur  un  pont,  à  trois  lieues  de  là.  Charles  XII , 
qui  ne  fesait  rien  comme  les  autres  hommes ,  passa 
la  rivière  à  la  nage,  au  hasard  de  se  noyer,  et  tra- 


LIVRE  CINQUIÈME.  225 

versa  le  camp  moscovite ,  au  hasard  d'être  pris  ;  il 
parvint  à  Tarmée  turque ,  et  descendit  à  La  tente  du 
comte  Poniatowski ,  qui  m'a  conté  et  écrit  ce  fait.  Le 
comte  s'avança  tristement  vers  lui ,  et  lui  apprit  com- 
ment il  venait  de  perdre  une  occasion  qu'il  ne  recou- 
vrerait peut-être  jamais. 

Le  roi ,  outré  de  colère ,  va  droit  à  la  tente  du  grand- 
visir;  il  lui  reproche,  avec  un  visage  enflammé,  le 
traité  qu'il  vient  de  conclure.  «  J'ai  droit ,  dit  le  grand- 
«  visir  d'un  air  calme ,  de  faire  la  guerre  et  la  paix.  — 
«Mais,  reprend  le  roi,  n'avais -tu  pas  toute  l'armée 
«  moscovite  en  ton  pouvoir  ?  —  Notre  loi  nous  or- 
«  donne ,  repartit  gravement  le  visir ,  de  donner  la 
ft  paix  à  nos  ennemis  quand  ils  implorent  notre  mi- 
«  séricorde.  —  Hé  !  t'ordonne-t-elle ,  insiste  le  roi  en 
«  colère ,  de  faire  un  mauvais  traité  quand  tu  peux 
«imposer  telles  lois  que  tu  veux?  Ne  dépendait-il 
«  pas  de  toi  d'amener  le  czar  prisonnier  à  Constanti- 
«  nople  ?  » 

Le  Turc,  poussé  à  bout,  répondit  sèchement  :  «  Hé 
«  qui  gouvernerait  son  empire  en  son  absence  ?  Il  ne 
«  faut  pas  que  tous  les  rois  soient  hors  de  chez  eux.  » 
Charles  répliqua  par  un  sourire  d'indignation  :  il  se 
jeta  sur  un  sopha ,  et  regardant  le  visir  d'un  air  plein 
de  colère  et  de  mépris ,  il  étendit  sa  jambe  vers  lui ,  et 
embarrassant  exprès  son  éperon  dans  la  robe  du  Turc, 
il  la  lui  déchira,  se  releva  sur-le-champ,  remonta  à 
cheval ,  et  retourna  à  Bender ,  le  désespoir  dans  le 
cœur. 

Poniatowski  resta  encore  quelque  temps  avec  le 
grand-visir,  pour  essayer,  par  des  voies  plus  douces , 


CHARLES  XII. 


226  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

de  l'engager  à  tirer  un  meilleur  parti  du  czar  ;  mais 
l'heure  de  la  prière  étant  venue ,  le  Turc ,  sans  ré- 
pondre un  seul  mot,  alla  se- laver  et  prier  Dieu. 


FIN    DU    LIVRE    CINQUIÈME. 


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LIVRE  SIXIEME. 


ARGUMENT. 

Intrigues  à  la  Porte  ottomane.  Le  kan  des  Tartares  et  le  bâcha  de 
Bender  veulent  forcer  Charles  de  partir.  Il  se  défend  avec  qua- 
rante domestiques  contre  une  armée.  Il  est  pris  et  traité  en  pri- 
sonnier. 

La  fortune  du  roi  de  Suéde ,  si  changée  de  ce  qu'elle 
avait  été ,  le  persécutait  dans  les  moindres  choses  :  il 
trouva ,  à  son  retour,  son  petit  camp  de  Bender  et  tout 
le  logement  inondés  des  eaux  du  Niester  :  il  se  retira  à 
quelques  milles ,  près  d'un  village  nommé  Vgrnitza  ;  et 
comme  s'il  eût  eu  un  secret  pressentiment  de  ce  qui 
devait  lui  arriver,  il  fit  bâtir  en  cet  endroit  une  large 
maison  de  pierre  ,  capable ,  en  un  besoin  ,  de  soutenir 
quelques  heures  un  assaut.  Il  la  meubla  même  magni- 
fiquement ,  contre  sa  coutume ,  pour  imposer  plus  de 
respect  aux  Turcs. 

Il  en  construisit  aussi  deux  autres ,  l'une  pour  sa 
chancellerie,  l'autre  pour  son  favori  Grothusen,  qui  te- 
nait une  de  ses  tables.  Tandis  que  le  roi  bâtissait  ainsi 
près  de  Bender,  comme  s'il  eût  voulu  rester  toujours 
en  Turquie ,  Baltagi  Mehemet ,  craignant  plus  que  ja- 
mais les  intrigues  et  les  plaintes  de  ce  prince  à  la 
Porte ,  avait  envoyé  le  résident  de  l'empereur  d'Alle- 
magne demander  lui-même  à  Vienne  un  passage  pour 
ie  roi  de  Suéde  par  les  terres  héréditaires  de  la  mai- 


:228  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

son  d'Autriche.  Cet  envoyé  avait  rapporté  en  trois  se- 
maines de  temps  une  promesse  de  la  régence  impériale 
de  rendre  à  Charles  XII  les  honneurs  qui  lui  étaient 
dus ,  et  de  le  conduire  en  toute  sûreté  en  Poméranie. 

On  s'était  adressé  à  cette  régence  de  Vienne ,  parce- 
qu'alorsTempereur  d'Allemagne ,  Charles ,  successeur 
de  Joseph  l",  était  en  Espagne ,  où  il  disputait  la  cou- 
ronne à  Philippe  V.  Pendant  que  l'envoyé  allemand 
exécutait  à  Vienne  cette  commission ,  le  grand-visir 
envoya  trois  hachas  au  roi  de  Suéde  pour  lui  signifier 
qu'il  fallait  quitter  les  terres  de  l'empire  turc. 

Le  roi ,  qui  savait  l'ordre  dont  ils  étaient  chargés , 
leur  fit  d'abord  dire  que  s'ils  osaient  lui  rien  proposer 
contre  son  honneur,  et  lui  manquer  de  respect,  il  les 
ferait  pendre  tous  trois  sur  l'heure.  Le  hacha  de  Sa- 
lonique,  qui  portait  la  parole ,  déguisa  la  dureté  de  sa 
commission  sous  les  termes  les  plus  respectueux. 
Charles  finit  l'audience  sans  daigner  seulement  répon- 
dre ;  son  chancelier  Mullern ,  qui  resta  avec  ces  trois 
hachas ,  leur  expliqua  en  peu  de  mots  le  refus  de  son 
maître,  qu'ils  avaient  assez  compris  par  son  silence. 

Le  grand-visir  ne  se  rebuta  pas  :  il  ordonna  à  Ismaël 
hacha ,  nouveau  sérasquier  de  Bender ,  de  menacer  le 
roi  de  l'indignation  du  sultan  ,  s'il  ne  se  déterminait 
pas  sans  délai.  Ce  sérasquier  était  d'un  tempérament 
doux  et  d'un  esprit  conciliant ,  qui  lui  avait  attiré  la 
bienveillance  de  Charles  et  l'amitié  de  tous  les  Sué- 
dois. Le  roi  entra  en  conférence  avec  lui ,  mais  ce  fut 
pour  lui  dire  qu'il  ne  partirait  que  quand  Achmet  lui 
aurait  accordé  deux  choses  ,  la  punition  de  son  grand- 
visir,  et  cent  mille  hommes  pour  retourner  en  Pologne. 


LIVRE  SIXIÈME.  229 

Baltagi  Mehemet  sentait  bien  que  Charles  restait  en 
Turquie  pour  le  perdre  ;  il  eut  soin  de  faire  mettre  des 
jiardes  sur  toutes  les  routes  de  Bender  à  Constanti- 
nople,  pour  intercepter  les  lettres  du  roi.  Il  fit  plus; 
il  lui  retrancha  son  thaïm ,  c'est-à-dire  la  provision  que 
la  Porte  fournit  aux  princes  à  qui  elle  accorde  un  asile. 
Celle  du  roi  de  Suède  était  immense,  consistant  en 
cinq  cents  écus  par  jour  en  argent ,  et  dans  une  profu- 
sion de  tout  ce  qui  peut  contribuer  à  l'entretien  d'une 
cour  dans  la  splendeur  et  dans  l'abondance. 

Dès  que  le  roi  sut  que  le  visir  avait  osé  retrancher 
sa  subsistance ,  il  se  tourna  vers  son  grand  maitre- 
d'hôtel,  et  lui  dit  :  «  Vous  n'avez  eu  que  deux  tables 
«  jusqu'à  présent;  je  vous  ordonne  d'en  tenir  quatre 
«  dès  demain.  » 

Les  officiers  de  Charles  XII  étaient  accoutumés  à  ne 
trouver  rien  d'impossible  de  ce  qu'il  ordonnait  :  ce- 
pendant on  n'avait  ni  provisions  ni  argent  :  on  fut 
obligé  d'emprunter  à  vingt  ,  à  trente  ,  à  quarante 
pour  cent,  des  officiers,  des  domestiques,  et  des  ja- 
nissaires, devenus  riches  par  les  profusions  du  roi. 
M.  Fabrice ,  l'envoyé  de  Holstéin  ,  Jeffreys  ,  ministre 
d'Angleterre ,  leurs  secrétaires ,  leurs  amis ,  donnèrent 
ce  qu'ils  avaient.  Le  roi ,  avec  sa  fierté  ordinaire ,  et 
sans  inquiétude  du  lendemain ,  subsistait  de  ces  dons, 
qui  n'auraient  pas  suffi  long-temps.  Il  fallut  tromper 
la  vigilance  des  gardes ,  et  envoyer  secrètement  à  Con- 
stantinople  pour  emprunter  de  l'argent  des  négociants 
européans.  Tous  refusèrent  d'en  prêter  à  un  roi  qui 
semblait  s'être  mis  hors  d'état  de  jamais  rendre.  Un 
seul  marchand  anglais  ,  nommé  Couk,  osa  enfin  pré- 


23o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

ter  environ  quarante  mille  écus,  satisfait  de  les  perdre 
si  le  roi  de  Suéde  venait  à  mourir.  On  apporta  cet  ar- 
gent au  petit  camp  du  roi ,  dans  le  temps  qu'on  com- 
mençait à  manquer  de  tout ,  et  à  ne  plus  espérer  de 
ressource. 

Dans  cet  intervalle,  M.  Poniatovs^ski  écrivit,  du  camp 
même  du  grand-visir ,  une  relation  de  la  campagne  du 
Pruth ,  dans  laquelle  il  accusait  Baltagi  Mehemet  de 
lâcheté  et  de  perfidie.  Un  vieux  janissaire ,  indigné  de 
la  faiblesse  du  visir,  et  de  plus  gagné  parles  présents 
de  Poniatowski ,  se  chargea  de  cette  relation  ,  et  ayant 
obtenu  un  congé,  il  présenta  lui-même  la  lettre  au 
sultan. 

Poniatovs^ski  partit  du  camp  quelques  jours  après  , 
et  alla  à  la  Porte  ottomane  former  des  intrigues  contre 
le  grand-visir,  selon  sa  coutume. 

Les  circonstances  étaient  favorables  :  le  czar ,  en  li- 
berté, ne  se  pressait  pas  d'accomplir  ses  promesses  : 
les  clefs  d'Azof  ne  venaient  point;  le  grand-visir,  qui 
en  était  responsable  ,  craignant  avec  raison  l'indigna- 
tion de  son  maître  ,  n'osait  s'aller  présenter  devant 
lui. 

Le  sérail  était  alors  plus  rempli  que  jamais  d'intri- 
gues et  de  factions.  Ces  cabales  ,  que  l'on  voit  dans 
toutes  les  cours ,  et  qui  se  terminent  d'ordinaire  dans 
les  nôtres  par  quelque  déplacement  de  ministre ,  ou 
tout  au  plus  par  quelque  exil ,  font  toujours  tomber  à 
Constantinople  plus  d'une  tcte  ;  il  en  coûta  la  vie  à 
l'ancien  visir  Chourlouli ,  et  à  Osman,  ce  lieutenant 
de  Baltagi  Mehemet,  qui  était  le  principal  auteur  de 
la  paix  du  Pruth ,  et  qui  depuis  cette  paix  avait  obtenu 


LIVBE  SIXIÈME.  2J1 

une  charge  considérable  à  la  Porte.  On  trouva  parmi 
les  trésors  d'Osman  la  bague  de  la  czarine  ,  et  vingt 
mille  pièces  d'or  au  coin  de  Saxe  et  de  Moscovie  ;  ce 
fut  une  preuve  que  l'argent  seul  avait  tiré  le  czar  du 
précipice ,  et  avait  ruiné  la  fortune  de  Charles  XII.' Le 
visir  Baltagi  Mehemet  fut  relégué  dans  l'île  de  Lem- 
nos  ,  où  il  mourut  trois  ans  après.  Le  sultan  ne  saisit 
son  bien  ni  à  son  exil ,  ni  à  sa  mort  ;  il  n'était  pas  riche, 
et  sa  pauvreté  justifia  sa  mémoire. 

A  ce  grand-visir  succéda  Jussuf ,  c'est-à-dire  Joseph, 
dont  la  fortune  était  aussi  singulière  que  celle  de  ses 
prédécesseurs.  Né  sur  les  frontières  de  la  Moscovie, 
et  fait  prisonnier  par  les  Turcs  à  l'âge  de  six  ans  avec 
sa  famille,  il  avait  été  vendu  à  un  janissaire.  Il  fut 
long-temps  valet  dans  le  sérail ,  et  devint  enfin  la  se- 
conde personne  de  l'empire  011  il  avait  été  esclave; 
mais  ce  n'était  qu'un  fantôme  de  ministre.  Le  jeune 
Sehctar  Ali  Coumourgi  l'éleva  à  ce  poste  glissant ,  en 
attendant  qu'il  pût  s'y  placer  lui-même  ;  et  Jussuf,  sa 
créature,  n'eut  d'autre  emploi  que  d'apposer  les  sceaux 
de  l'empire  aux  volontés  du  favori.  La  politique  de  la 
cour  ottomane  parut  toute  changée  dès  les  premiers 
jours  de  ce  visirat  :  les  plénipotentiaires  du  czar,  qui 
restaient  à  Constantinople ,  et  comme  ministres ,  et 
comme  otages ,  y  furent  mieux  traités  que  jamais  : 
le  grand-visir  confirma  avec  eux  la  paix  du  Pruth  :  mai  s 
ce  qui  mortifia  le  plus  le  roi  de  Suède,  ce  fut  d'ap= 
prendre  que  les  liaisons  secrètes  qu'on  prenait  à  Con- 
stantinople avec  le  czar,  étaient  le  fruit  de  la  média- 
tion des  ambassadeurs  d'Angleterre  et  de  Hollande. 

Constantinople,  depuis  la  retraite  de  Charles  à  Ben« 


232  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

der,  était  devenue  ce  que  Rome  a  été  si  souvent,  le 
centre  des  négociations  de  la  chrétienté.  Le  comte  De- 
saleurs ,  ambassadeur  de  France ,  y  appuyait  les  inté- 
rêts de  Charles  et  de  Stanislas  :  le  ministre  de  l'empe- 
reur allemand  les  traversait  :  les  factions  de  Suéde  et 
de  Moscovie  s'entrechoquaient,  comme  on  a  vu  long- 
temps celles  de  France  et  d'Espagne  agiter  la  cour  de 
Rome. 

L'Angleterre  et  la  Hollande ,  qui  paraissaient  neu- 
tres, ne  l'étaient  pas  :  le  nouveau  commerce  que  le  czar 
avait  ouvert  dans  Pétersbourg  attirait  l'attention  de 
ces  deux  nations  commerçantes. 

Les  Anglais  et  les  Hollandais  seront  toujours  pour 
le  prince  qui  favorisera  le  plus  leur  trafic.  Il  y  avait 
beaucoup  à  gagner  avec  le  czar  :  il  n'est  donc  pas  éton- 
nant que  les  ministres  d'Angleterre  et  de  Hollande  le 
servissent  secrètement  à  la  Porte  ottomane.  Une  des 
conditions  de  cette  nouvelle  amitié  fut  que  l'on  ferait 
sortir  incessamment  Charles  des  terres  de  l'empire 
turc  ;  soit  que  le  czar  espérât  se  saisir  de  sa  personne 
sur  les  chemins  ,  soit  qu'il  crût  Charles  moins  redou- 
table dans  ses  états  qu'en  Turquie ,  où  il  était  toujours 
sur  le  point  d'armer  les  forces  ottomanes  contre  l'em- 
pire des  Russes. 

Le  roi  de  Suéde  sollicitait  toujours  la  Porte  de  le 
renvoyer  par  la  Pologne  avec  une  nombreuse  armée. 
Le  divan  résolut  en  effet  de  le  renvoyer,  mais  avec 
une  simple  escorte  de  sept  à  huit  mille  hommes;  non 
plus  comme  un  roi  qu'on  voulait  secourir,  mais  comme 
un  hôte  dont  on  voulait  se  défaire.  Pour  cet  effet ,  le 
sultan  Achmet  lui  écrivit  en  ces  termes  : 


LIVRE  SIXIÈME.  233 

Très  puissant  entre  les  rois  adorateurs  de  Jésus ,  redresseur 
des  torts  et  des  injures,  et  protecteur  de  la  justice  dans 
les  ports  et  les  républiques  du  Midi  et  du  Septentrion  , 
éclatant  en  majesté,  ami  de  l honneur  et  de  la  gloire,  et 
.  de  notre  sublime  Porte ,  Charles,  roi  de  Suède,  dont 
Dieu  couronne  les  entreprises  de  bonheur. 

«Aussitôt  que  le  très  illustre  Aclimet,  ci -devant 
«  chiaoux  pachi ,  aura  eu  l'honneur  de  vous  présenter 
«  cette  lettre ,  ornée  de  notre  sceau  impérial ,  soyez 
«  persuadé  et  convaincu  de  la  vérité  de  nos  intentions 
«  qui  y  sont  contenues  ,  à  savoir  que ,  quoique  nous 
«  nous  fussions  proposé  de  faire  marcher  de  nouveau 
«  contre  le  czar  nos  troupes  toujours  victorieuses ,  ce- 
«  pendant  ce  prince  ,  pour  éviter  le  juste  ressentiment 
«  que  nous  avait  donné  son  retardement  à  exécuter  le 
«  traité  conclu  sur  les  bords  du  Pruth ,  et  renouvelé 
«  depuis  à  notre  sublime  Porte ,  ayant  rendu  à  notre 
»  empire  le  château  et  la  ville  d'Azof ,  et  cherché  par  la 
«  médiation  des  ambassadeurs  d'Angleterre  et  de  Hol- 
«  lande ,  nos  anciens  amis ,  à  cultiver  avec  nous  les 
«  liens  d'une  constante  paix ,  nous  la  lui  avons  accor- 
u  dée ,  et  donné  à  ses  plénipotentiaires ,  qui  nous  res- 
«  tent  pour  otages ,  notre  ratification  impériale ,  après 
«  avoir  reçu  la  sienne  de  leurs  mains. 

«  Nous  avons  donaé  au  très  honorable  et  vaillant 
«  Delvet  Gherai ,  han  de  Cudziack ,  de  Crimée ,  de  Na- 
K  gaï ,  et  de  Circassie ,  et  à  notre  très  sage  conseiller  et 
«  généreux  sérasquier  de  Bender,  Ismaël  (que  Dieu 
4»  perpétue  et  augmente  leur  magnificence  et  pru- 


234  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

«dence),  nos  ordres  inviolables  et  salutaires  pour 
«  votre  retour  par  la  Pologne ,  selon  votre  premier 
(!  dessein ,  qui  nous  a  été  renouvelé  de  votre  part. 
«  Vous  devez  donc  vous  préparer  à  partir  sous  les  aus- 
«  pices  de  la  Providence ,  et  avec  une  honorable  es- 
(f  corte ,  Fhiver  prochain  ,  pour  vous  rendre  dans  vos 
«  provinces ,  ayant  soin  de  passer  en  ami  par  celles  de 
«  la  Pologne. 

«  Tout  ce  qui  sera  nécessaire  pour  votre  voyage 
«  vous  sera  fourni  par  ma  sublime  Porte ,  tant  en  ar- 
«  gent  qu'en  hommes ,  chevaux,  et  chariots.  Nous  vous 
ft  exhortons  surtout ,  et  vous  recommandons  de  don- 
<i  ner  vos  ordres  les  plus  positifs  et  les  plus  clairs  à 
'<  tous  les  Suédois  et  autres  gens  qui  se  trouvent  auprès 
.<  de  vous  de  ne  commettre  aucun  désordre  ,  et  de  ne 
'<  faire  aucune  action  qui  tende  directement  ou  indi- 
i<  rectement  à  violer  cette  paix  et  amitié. 

«  Vous  conserverez  par  là  notre  bienveillance ,  dont 
«  nous  chercherons  à  vous  donner  d'aussi  grandes  et 
u  d'aussi  fréquentes  marques  qu'il  s'en  présentera 
a  d'occasions.  Nos  troupes  destinées  pour  vous  ac- 
*'  compagner  recevront  des  ordres  conformes  à  nos 
■''■  intentions  impériales. 

«  Donné  à  notre  sublime  Porte  de  Constantinople  , 
"le  14  de  la  lune  rebyul  eurech  1 124.  »  Ce  qui  revient 
au  19  avril  17 12. 

Cette  lettre  ne  fit  point  encore  perdre  l'espérance 
;ui  roi  de  Suéde  :  il  écrivit  au  sultan  qu'il  serait  toute 
sa  vie  reconnaissant  des  faveurs  dont  sa  hautesse  l'a- 
vait comblé  :  mais  qu'il  croyait  le  sultan  trop  juste 
pour  le  renvoyer  avec  la  simple  escorte  d  un  camp- 


LIVRE  SIXIÈME.  233 

volant  dans  un  pays  encore  inondé  des  troupes  du 
czar.  En  effet  l'empereur  russe,  malgré  le  premier 
article  de  la  paix  du  Pruth ,  par  lequel  il  s'était  en- 
gagé à  retirer  toutes  ses  troupes  de  la  Pologne  ,  y  en 
avait  fait  encore  passer  de  nouvelles  ;  et  ce  qui  semble 
étonnant,  c'est  que  le  grand-seigneur  n'en  savait  rien. 

La  mauvaise  politique  de  la  Porte ,  d'avoir  toujours 
par  vanité  des  ambassadeurs  des  princes  chrétiens  à 
Constantinople ,  et  de  ne  pas  entretenir  un  seul  agent 
dans  les  cours  chrétiennes  ,  fait  que  ceux-ci  pénétrent 
et  conduisent  quelquefois  les  résolutions  les  plus  se- 
crètes du  sultan ,  et  que  le  divan  est  toujours  dans 
une  profonde  ignorance  de  ce  qui  se  passe  publique- 
ment chez  les  chrétiens. 

Le  sultan ,  enfermé  dans  son  sérail  parmi  ses  fem- 
mes et  ses  eunuques ,  ne  voit  que  par  les  yeux  de  son 
grand-visir  :  ce  ministre ,  aussi  inaccessible  que  son 
maître ,  occupé  des  intrigues  du  sérail,  et  sans  cor- 
respondance au-dehors  ,  est  d'ordinaire  trompé  ,  ou 
trompe  le  sultan ,  qui  le  dépose  ou  le  fait  étrangler  à 
la  première  faute ,  pour  en  choisir  un  autre  aussi  igno- 
rant ou  aussi  perfide  ,  qui  se  conduit  comme  ses  pré- 
décesseurs ,  et  qui  tombe  bientôt  comme  eux. 

Telle  est  pour  l'ordinaire  l'inaction  et  la  sécurité 
profonde  de  cette  cour ,  que  si  les  princes  chrétiens 
se  liguaient  contre  elle,  leurs  flottes  seraient  aux  Dar- 
danelles ,  et  leur  armée  de  terre  aux  portes  d'iVndri- 
iiople  ,  avant  que  les  Turcs  eussent  songé  à  se  défen- 
dre ;  mais  les  divers  intérêts  qui  diviseront  toujours 
la  chrétienté  sauveront  les  Turcs  d'une  destinée  que 
leur  peu  de  politique  et  leur  ignorance  dans  la  guerre 


2 36  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

et  dans  la  marine  semblent  leur  préparer  aujourdlmi. 

Aclimet  était  si  peu  informé  de  ce  qui  se  passait  en 
Pologne  ,  qu'il  envoya  un  aga  pour  voir  s'il  était  vrai 
que  les  armées  du  czar  y  fussent  encore  :  deux  secré- 
taires du  roi  de  Suéde ,  qui  savaient  la  langue  turque, 
accompagnèrent  Taga ,  afin  de  servir  de  témoins  contre 
lui  en  cas  qu'il  fît  un  faux  rapport. 

Cet  aga  vit  par  ses  yeux  la  vérité ,  et  en  vint  rendre 
compte  au  sultan  même.  Achmet  indigné  allait  faire 
étrangler  le  grand -visir:  mais  le  favori,  qui  le  pro- 
tégeait ,  et  qui  croyait  avoir  besoin  de  lui ,  obtint  sa 
grâce ,  et  le  soutint  encore  quelque  temps  dans  le  mi- 
nistère. 

Les  Russes  étaient  protégés  ouvertement  par  le  vi- 
sir, et  secrètement  par  Ali  Coumourgi,  qui  avait  changé 
de  parti  :  mais  le  sultan  était  si  irrité ,  l'infraction  du 
traité  était  si  manifeste ,  et  les  janissaires ,  qui  font 
trembler  souvent  les  ministres  ,  les  favoris  ,  et  les 
sultans  ,  demandaient  si  hautement  la  guerre ,  que 
personne  dans  le  sérail  n'osa  ouvrir  un  avis  modéré. 

Aussitôt  le  grand-seigneur  fit  mettre  aux  Sept-Tours 
les  ambassadeurs  moscovites  ,  déjà  aussi  accoutumés 
à  aller  en  prison  qnà  l'audience.  La  guerre  est  de 
nouveau  déclarée  contre  le  czar ,  les  queues  de  cheval 
arborées ,  les  ordres  donnés  à  tous  les  hachas  d'assem- 
bler une  armée  de  deux  cent  mille  combattants.  Le 
sultan  lui-même  quitta  Constantinople ,  et  vint  éta- 
blir sa  cour  à  Andrinople ,  pour  être  moins  éloigné 
du  théâtre  de  la  guerre. 

Pendant  ce  temps  une  ambassade  solennelle ,  en- 
voyée au  grand-seigneur  de  la  part  d'Auguste,  et  de 


I 


LIVRE  SIXIÈME.  23 7 

la  république  de  Pologne,  s'avançait  sur  le  chemin 
d'Andrinople  ;  le  palatin  de  Mazovie  était  à  la  tête  de 
l'ambassade ,  avec  une  suite  de  plus  de  trois  cents 
personnes. 

Tout  ce  qui  composait  l'ambassade  fut  arrêté  et  re- 
tenu prisonnier  dans  l'un  des  faubourgs  de  la  ville  : 
jamais  le  parti  du  roi  de  Suède  ne  s'était  plus  flatté 
que  dans  cette  occasion  ;  cependant  ce  grand  appareil 
devint  encore  inutile ,  et  toutes  ses  espérances  furent 
trompées. 

Si  l'on  en  croit  un  ministre  public ,  homme  sage  et 
clairvoyant,  qui  résidait  alors  à  Constantinople,  le 
jeune  Coumourgi  roulait  déjà  dans  sa  tête  d'autres 
desseins  que  de  disputer  des  déserts  au  czar  de  Mos- 
covie  dans  une  guerre  douteuse.  Il  projetait  d'enlever 
aux  Vénitiens  le  Péloponnèse  ,  nommé  aujourd'hui  la 
Morée ,  et  de  se  rendre  maître  de  la  Hongrie. 

Il  n'attendait ,  pour  exécuter  ses  grands  desseins , 
que  l'emploi  de  premier  visir ,  dont  sa  jeunesse  l'é- 
cartait  encore.  Dans  cette  idée ,  il  avait  plus  besoin 
d'être  l'allié  que  l'ennemi  du  czar  ;  son  intérêt  ni  sa 
volonté  n'étaient  pas  de  garder  plus  long-temps  le  roi 
de  Suède ,  encore  moins  d'armer  la  Turquie  en  sa  fa- 
veur. Non  seulement  il  voulait  renvoyer  ce  prince, 
mais  il  disait  ouvertement  qu'il  ne  fallait  plus  souf- 
frir désormais  aucun  ministre  chrétien  à  Constanti- 
nople ;  que  tous  ces  ambassadeurs  ordinaires  n'é- 
taient que  des  espions  honorables  ,  qui  corrompaient 
ou  qui  trahissaient  les  visirs ,  et  donnaient  depuis  trop 
long-temps  le  mouvement  aux  intrigues  du  sérail;  que 
les  Francs  établis  à  Péra  et  dans  les  Échelles  du  Le- 


238  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

vant  sont  des  marchands  qui  n  ont  besoin  que  d'un 
consul ,  et  non  d'un  ambassadeur.  Le  grand-visir ,  qui 
devait  son  établissement  et  sa  vie  même  au  favori ,  et 
qui  de  plus  le  craignait,  se  conformait  à  ses  inten- 
tions d'autant  plus  aisément  qu'il  s'était  vendu  aux 
Moscovites ,  et  qu'il  espérait  se  venger  du  roi  de  Suéde , 
qui  avait  voulu  le  perdre.  Le  mufti ,  créature  d'Ali 
Coumourgi ,  était  aussi  l'esclave  de  ses  volontés  :  il 
avait  conseillé  la  guerre  contre  le  czar  quand  le  fa- 
vori la  voulait ,  et  il  la  trouva  injuste  dès  que  ce  jeune 
homme  eut  changé  d'avis;  ainsi  à  peine  l'armée  fut 
assemblée  qu'on  écouta  des  propositions  d'accommo- 
dement. Le  vice  chancelier  Schaffirof  et  le  jeune  She- 
remetoff,  plénipotentiaires  et  otages  du  czar  à  la 
Porte ,  promirent ,  après  bien  des  négociations  ,  que 
le  czar  retirerait  ses  troupes  de  la  Pologne.  Le  grand- 
visir  ,  qui  savait  bien  que  le  czar  n'exécuterait  pas  ce 
traité,  ne  laissa  pas  de  le  signer;  et  le  sultan,  content 
d'avoir  en  apparence  imposé  des  lois  aux  Russes ,  resta 
encore  à  Andrinople.  Ainsi  on  vit  en  moins  de  six  mois 
la  paix  jurée  avec  le  czar ,  ensuite  la  guerre  déclarée , 
et  la  paix  renouvelée  encore. 

Le  principal  article  de  tous  ces  traités  fut  toujours 
qu'on  ferait  partir  le  roi  de  Suéde.  Le  sultan  ne  vou- 
lait point  commettre  son  honneur  et  celui  de  l'empire 
ottoman ,  en  exposant  le  roi  à  être  pris  sur  la  route 
par  ses  ennemis.  Jl  fut  stipulé  qu'il  partirait,  mais 
que  les  ambassadeurs  de  Pologne  et  de  Moscovie  ré- 
•  pondraient  de  la  sûreté  de  sa  personne  :  ces  ambas- 
sadeurs jurèrent,  au  nom  de  leurs  maîtres ,  que  ni  le 
czar  ni  le  roi  Auguste  ne  troubleraient  son  passage  ; 


LIVRE  SIXIÈME.  2.39 

et  que  Charles ,  de  son  côté ,  ne  tenterait  d'exciter  au- 
cun mouvement  en  Pologne.  Le  divan ,  ayant  ainsi 
réglé  la  destinée  de  Charles,  Ismael ,  sérasquier  de 
Bender,  se  transporta  à  Varnitza,  où  le  roi  était  campé, 
et  vint  lui  rendre  compte  des  résolutions  de  la  Porte , 
en  lui  insinuant  adroitement  qu'il  n  y  avait  plus  à  dif- 
férer,  et  qu'il  fallait  partir. 

Charles  ne  répondit  autre  chose,  sinon  que  le  grand- 
seigneur  lui  avait  promis  une  armée  et  non  une  es- 
corte ,  et  que  des  rois  devaient  tenir  leur  parole. 

Cependant  le  général  Flemming ,  ministre  et  favori 
du  roi  Auguste,  entretenait  une  correspondance  se- 
crète avec  le  kan  de  Tartarie  et  le  sérasquier  de  Ben- 
der. La  Mare ,  gentilhomme  français  ,  colonel  au  ser- 
vice de  Saxe ,  avait  fait  plus  d'un  voyage  de  Bender  à 
Dresde ,  et  tous  ces  voyages  étaient  suspects. 

Précisément  dans  ce  temps  le  roi  de  Suéde  fît  ar- 
rêter sur  les  frontières  de  la  Valachie  un  courrier  que 
Flemming  envoyait  au  prince  de  Tartarie.  Les  lettres 
lui  furent  apportées  ;  on  les  déchiffra  :  on  y  vit  une 
intelligence  marquée  entre  les  Tartares  et  la  cour  de 
Dresde  ;  mais  elles  étaient  conçues  en  termes  si  am- 
bigus et  si  généraux ,  qu'il  était  difficile  de  démêler  si 
le  but  du  roi  Auguste  était  seulement  de  détacher  les 
Turcs  du  parti  de  la  Suéde ,  ou  s'il  voulait  que  le  kan 
livrât  Charles  à  ses  Saxons  en  le  reconduisant  en  Po- 
logne. 

Il  semblait  difficile  d'imaginer  qu'un  prince  aussi 
généreux  qu'Auguste  voulût ,  en  saisissant  la  per- 
sonne du  roi  de  Suéde  ,  hasarder  la  vie  de  ses  ambas- 
sadeurs et  de  trois  cents  gentilshommes  polonais  qui 


24o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

étaient  retenus  dans  Andrinople ,  comme  des  gages 

de  la  sûreté  de  Charles. 

Mais,  d'un  autre  côté,  on  savait  que  Flemming, 
ministre  absolu  d'Auguste ,  était  très  délié  et  peu 
scrupuleux.  Les  outrages  faits  au  roi  électeur  par  le 
roi  de  Suéde  semblaient  rendre  toute  vengeance  ex- 
cusable ;  et  on  pouvait  penser  que  si  la  cour  de  Dresde 
achetait  Charles  du  kan  des  Tartares ,  elle  pourrait 
acheter  aisément  de  la  cour  ottomane  la  liberté  des 
otages  polonais. 

Ces  raisons  furent  agitées  entre  le  roi ,  Mullern  son 
chancelier  privé  ,  et  Grothusen  son  favori.  Ils  lurent 
et  relurent  les  lettres  ;  et  la  malheureuse  situation  où 
ils  étaient  les  rendant  plus  soupçonneux ,  ils  se  dé- 
terminèrent à  croire  ce  qu'il  y  avait  de  plus  triste. 

Quelques  jours  après  le  roi  fut  confirmé  dans  ses 
soupçons ,  par  le  départ  précipité  d'un  comte  Sapieha , 
réfugié  auprès  de  lui ,  qui  le  quitta  brusquement  pour 
aller  en  Pologne  se  jeter  entre  les  bras  d'Auguste. 
Dans  toute  autre  occasion,  Sapieha  ne  lui 'aurait  paru 
qu'un  mécontent;  mais,  dans  ces  conjonctures  déli- 
cates ,  il  ne  balança  pas  à  le  croire  un  traître.  Les  in- 
stances réitérées  qu'on  lui  fit  alors  de  partir  chan- 
gèrent ses  soupçons  en  certitude.  L'opiniâtreté  de  son 
caractère  se  joignant  à  toutes  ces  vraisemblances  ,  il 
demeura  ferme  dans  l'opinion  qu'on  voulait  le  trahir 
et  le  livrer  à  ses  ennemis ,  quoique  ce  complot  n'ait 
jamais  été  prouvé. 

Il  pouvait  se  tromper  dans  l'idée  qu'il  avait  que  le 
roi  Auguste  avait  marchandé  sa  personne  avec  les 
Tartares  ;  mais  il  se  trompait  encore  davantage  en 


LIVRE  SIXIÈME.  2^1 

comptant  sur  le  secours  de  la  cour  ottomane.  Quoi 
qu'il  en  soit,  il  résolut  de  gagner  du  temps. 

Il  dit  au  bâcha  de  Bender  qu'il  ne  pouvait  partir 
sans  avoir  auparavant  de  quoi  payer  ses  dettes  ;  car 
quoiqu'on  lui  eût  rendu  depuis  long-temps  son  thaïm , 
ses  libéralités  l'avaient  toujours  forcé  d'emprunter.  Le 
hacha  lui  demanda  ce  qu'il  voulait;  le  roi  répondit 
au  hasard,  7nille  bourses,  qui  sont  quinze  cent  mille 
francs  de  notre  argent  en  monnaie  forte.  Le  bâcha  en 
écrivit  à  la  Porte  :  le  sultan ,  au  lieu  de  mille  bourses 
qu'on  lui  demandait,  en  accorda  douze  cents  ,  et  écri- 
vit au  bâcha  la  lettre  suivante. 

Lettre  du  grand'Seûjneur  au  bâcha  de  Bender. 

"  Le  but  de  cette  lettre  impériale  est  pour  vous 
«  faire  savoir  que ,  sur  votre  recommandation  et  re- 
«  présentation,  et  sur  celle  du  très  noble  Delvet  Ghe- 
«  rai ,  han  à  notre  sublime  Porte,  notre  impériale  ma- 
«  gnificence  a  accordé  mille  bourses  au  roi  de  Suéde , 
«  qui  seront  envoyées  à  Bender,  sous  la  conduite  et  la 
«  charge  du  très  illustre  Meliemet  hacha ,  ci-dev  ant 
«  chiaoux  pachi,  pour  rester  sous  votre  garde  jus- 
«  qu'au  temps  du  départ  du  roi  de  Suéde ,"  dont  Dieu 
«  dirige  les  pas  ;  et  lui  être  données  alors  avec  deux 
«  cents  bourses  de  plus,  comme  un  surcroît  de  notre 
«  libéralité  impériale  qui  excède  sa  demande. 

«  Quant  à  la  route  de  Pologne ,  qu'il  est  résolu  de 
«  prendre,  vous  aurez  soin,  vous  et  le  han  qui  devez 
«  l'accompagner,  de  prendre  des  mesures  si  pruden- 
«  tes  et  si  sages,  que,  pendant  tout  le  passage,  le5 

ciiAr.j.r.-j  xn.  16 


242  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

«  troupes  qui  sont  sous  votre  commandement ,  et  ks 
«  gens  du  roi  de  Suède,  ne  causent  aucun  dommage, 
.(  et  ne  fassent  aucune  action  qui  puisse  être  réputée 
«  contraire  à  la  paix  qui  subsiste  encore  entre  notre 
«  sublime  Porte  et  le  royaume  et  la  république  de  Po- 
«  logne  :  en  sorte  que  le  roi  passe  comme  ami  sous 
«  notre  protection. 

«  Ce  que  fesant  comme  vous  lui  recommanderez 
«  bien  expressément  de  faire ,  il  recevra  tous  les  hon- 
«  neurs  et  les  égards  dus  à  sa  majesté  de  la  part  des 
«  Polonais ,  ce  dont  nous  ont  fait  assurer  les  ambas- 
«  sadeurs  du  roi  Auguste  et  de  la  république,  en  s'of- 
«  frant  même  à  cette  condition  ,  aussi  bien  que  quel- 
«  ques  autres  nobles  Polonais ,  si  nous  le  requérons , 
«  pour  otages  et  sûreté  de  son  passage. 

«  Lorsque  le  temps  dont  vous  serez  convenu  avec  le 
«  très  noble  Delvet  Obérai,  pour  la  marche,  sera  venu, 
<i  vous  vous  mettrez  à  la  tête  de  vos  braves  soldats , 
«  entre  lesquels  seront  les  Tartares,  ayant  à  leur  tête  le 
«  han,  et  vous  conduirez  le  roi  de  Suéde  avec  ses  gens. 

«  Qu'ainsi  il  plaise  au  seul  dieu  tout  puissant  de  di- 
«  riger  vos  pas  et  les  leurs  ;  le  bâcha  d'Aulos  restera  à 
«  Bender  pour  le  garder,  en  votre  absence,  avec  un 
«  corps  de  spahis  et  un  autre  de  janissaires  ;  et  en 
«  suivant  nos  ordres  et  nos  intentions  impériales  en 
«  tous  ces  points  et  articles ,  vous  vous  rendrez  digne 
«  de  la  continuation  de  notre  faveur  impériale ,  aussi 
«  bien  que  des  louanges  et  des  récompenses  dues  à 
«  tous  ceux  qui  les  observent. 

"  Fait  à  notre  résidence  impériale  de  Constantino- 
.c  pie,  le  2  de  la  lune  de  cheval,  1 124  de  Thégire.  » 


LIVRE  SIXlEiME.  243 

Pendant  qu'on  attendait  cette  réponse  du  grand- 
seigneur,  le  roi  écrivit  à  la  Porte  pour  se  plaindre  de 
la  trahison  dont  il  soupçonnait  le  kan  des  Tartares  ; 
mais  les  passages  étaient  bien  gaj-dés  :  de  plus ,  le  mi- 
nistère lui  était  contraire  ;  le^  lettres  ne  parvinrent 
point  au  sultan;  le  visir  empêcha  même  M.  Desaleurs 
de  venir  à  Andrinople,  où  était  la  Porte  ,  de  peur  que 
ce  ministre,  qui  agissait  pour  le  roi  de  Suéde,  ne  voulût 
déranger  le  dessein  qu  on  avait  de  le  faire  partir. 

Charles  ,  indigné  de  se  voir  en  quelque  sorte  chassé 
des  terres  du  grand-seigneur,  se  détermina  à  ne  point 
partir  du  tout. 

Il  pouvait  demandei'  à  s'en  retourner  par  les  terres 
d'Allemagne,  ou  s'embarquer  sur  la  mer  Noire,  pour 
se  rendre  à  Marseille  par  la  Méditerranée  ;  mais  il 
aima  mieux  ne  demander  rien ,  et  attendre  les  événe- 
ments. 

Quand  les  douze  cents  bourses  furent  arrivées,  son 
trésorier  Grothusen ,  qui  avait  appris  la  langue  tur- 
que dans  ce  long  séjour,  alla  voir  le  bâcha  sans  inter- 
prète ,  dans  le  dessein  de  tirer  de  lui  les  douze  cents 
bourses ,  et  de  former  ensuite  à  la  Porte  quelque  in- 
trigue nouvelle,  toujours  sur  cette  fausse  supposition 
que  le  parti  suédois  armerait  enfin  l'empire  ottoman 
contre  le  czar. 

Grothusen  dit  au  bâcha  que  le  roi  ne  pouvait  avoir 
ses  équipages  prêts  sans  argent  :  «  Mais ,  dit  le  hacha , 
"  c'est  nous  qui  ferons  tous  les  frais  de  votre  départ  ; 
«  votre  maître  n'a  rien  à  dépenser  tant  qu'il  sera  sous 
«  la  protection  du  mien.  » 

Grothusen  répliqua  qu'il  y  avait  tant  de  différence 

i6. 


244  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII, 

entre  les  équipages  turcs  et  ceux  des  Francs,  qu'il 
fallait  avoir  recours  aux  artisans  suédois  et  polonais 
qui  étaient  à  Yarnitza. 

Il  l'assura  que  son  maître  était  disposé  à  partir,  et 
que  cet  argent  faciliterait  et  avancerait  son  départ.  Le 
bâcha ,  trop  confiant ,  donna  les  douze  cents  bourses  ; 
il  vint  quelques  jours  après  demander  au  roi,  d'une 
manière  très  respectueuse ,  les  ordres  pour  le  départ. 

Sa  surprise  fut  extrême ,  quand  le  roi  lui  dit  qu'il 
n'était  pas  prêt  à  partir,  et  qu'il  lui  fallait  encore  mille 
bourses.  Le  bâcha,  confondu  à  cette  réponse,  fut 
quelque  temps  sans  pouvoir  parler.  Il  se  retira  vers 
une  fenêtre,  où  on  le  vit  verser, quelques  larmes.  En- 
suite ,  s'adressant  au  roi  :  «  Il  m'en  coûtera  la  tête , 
«  dit-il,  pour  avoir  obhgé  ta  majesté;  j'ai  donné  les 
«  douze  cents  bourses  malgré  l'ordre  exprès  de  mon 
c  souverain.  »  Ayant  dit  ces  paroles,  il  s'en  retournait 
plein  de  tristesse. 

Le  roi  l'arrêta ,  et  lui  dit  qu'il  l'excuserait  auprès 
du  sultan.  «  Ah  1  repartit  le  Turc  en  s'en  allant,  mon 
«  maître  ne  sait  point  excuser  les  fautes  ;  il  ne  sait 
«  que  les  punir.  » 

Ismaël  hacha  alla  apprendre  cette  nouvelle  au  kan 
des  Tartares,  lequel  ayant  reçu  le  même  ordre  que  le 
hacha,  de  ne  point  souffrir  que  les  douze  cents  bourses 
fussent  données  avant  le  départ  du  roi,  et  ayant  con- 
senti qu'on  délivrât  cet  argent,  appréhendait  aussi 
bien  que  le  hacha  l'indignation  du  grand-seigneur.  Ils 
écrivirent  tous  deux  à  la  Porte  pour  se  justifier;  ils  pro- 
testèrent qu'ils  n'avaient  donné  les  douze  cents  bourses 
que  sur  les  promesses  positives  d'un  ministre  du  roi 


LIVRE  SIXIÈME.  2/\J 

de  partir  sans  délai;  et  ils  supplièrent  sa  hautessc  que 
le  refus  du  roi  ne  fût  point  attribué  à  leur  désobéis- 
sance. 

Charles,  persistant  toujours  dans  Tidée  que  le  kan 
et  le  hacha  voulaient  le  livrer  à  ses  ennemis ,  ordonna 
à  M.  Funk ,  alors  son  envoyé  auprès  du  grand-sei- 
gneur ,  de  porter  contre  eux  des  plaintes ,  et  de  de-  , 
mander  encore  mille  bourses.  Son  extrême  générosité, 
et  le  peu  de  cas  qu'il  fesait  de  l'argent,  Tempéchaient 
de  sentir  qu'il  y  avait  de  l'avilissement  dans  cette 
proposition.  Il  ne  la  fesait  que  pour  s'attirer  un  refus , 
et  pour  avoir  un  nouveau  prétexte  de  ne  point  partir: 
mais  c'était  être  réduit  à  d'étranges  extrémités  que 
d'avoir  besoin  de  pareils  artifices.  Savari ,  son  inter- 
prète, homme  adroit  et  entreprenant,  porte  sa  lettre 
à  Andrinople ,  malgré  la  sévérité  avec  laquelle  le 
grand-visir  fesait  garder  les  passages. 

Funk  fut  obligé  d'aller  faire  cette  demande  dange- 
reuse. Pour  toute  réponse  on  le  fit  mettre  en  prison. 
Le  sultan ,  indigné ,  fit  assemblei*un  divan  extraordi- 
naire ,  et  y  parla  lui-même ,  ce  qu'il  ne  fait  que  très 
rarement.  Tel  fut  son  discours ,  selon  la  traduction 
qu'on  en  fit  alors  : 

«  Je  n'ai  presque  connu  le  roi  de  Suéde  que  par  la 
^i  défaite  de  Pultava,  et  par  la  prière  qu'il  m'a  faite  de 
«  lui  accorder  un  asile  dans  mon  empire  :  je  n'ai ,  je 
«  crois ,  nul  besoin  de  lui ,  et  n'ai  sujet  ni  de  l'aimer  ni 
«  de  le  craindre;  cependant,  sans  consulter  d'autres 
«  motifs  que  l'hospitalité  d'un  musulman ,  et  ma  gé- 
«  nérosité  qui  répand  la  rosée  de  ses  faveurs  sur  les 
<  grands   comme  sur  les   petits ,   sur  Ips  étrangers 


246  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII, 

«  comme  sur  mes  sujets ,  je  Tai  reçu  et  secouru  de 
«  tout,  lui,  ses  ministres,  ses  officiers,  ses  soldats,  et 
«  n'ai  cessé,  pendant  trois  ans  et  demi ,  de  Taccabler 
«  de  présents. 

«  Je  lui  ai  accordé  une  escorte  considérable  pour 
«  le  conduire  dans  ses  états.  Il  a  demandé  mille 
^  «  bourses  pour  payer  quelques  frais ,  quoique  je  les 
«  fasse  tous  :  au  lieu  de  mille ,  j'en  ai  accordé  douze 
«  cents.  Après  les  avoir  tirées  de  la  main  du  séras- 
«  quier  de  Bender,  il  eh  demande  encore  mille  autres, 
«  et  ne  veut  point  partir,  sous  prétexte  que  l'escorte 
«  est  trop  petite,  au  lieu  qu'elle  n'est  que  trop  grande 
«  pour  passer  par  un  pays  ami. 

«  Je  demande  donc  si  c'est  violer  les  lois  de  l'hos- 
«  pitalité  que  de  renvoyer  ce  prince,  et  si  les  puis- 
«  sauces  étrangères  doivent  m'accuser  de  violence  et 
«  d'injustice,  en  cas  qu'on  soit  réduit  à  le  faire  partir 
«  par  force.  »  Tout  le  divan  répondit  que  le  grand- 
seigneur  agissait  avec  justice. 

Le  mufti  déclara  que  l'hospitalité  n'est  point  de 
commande  aux  musulmans  envers  les  infidèles,  en- 
core moins  envers  les  ingrats  ;  et  il  donna  son  fetfa , 
espèce  de  mandement  qui  accompagne  presque  tou- 
jours les  ordres  importants  du  grand-seigneur;  ces 
fetfas  sont  révérés  comme  des  oracles,  quoique  ceux 
dont  ils  émanent  soient  des  esclaves  du  sultan  comme 
les  autres. 

L'ordre  et  le  fetfa  furent  portés  à  Bender  par  le 
Bouyouk  Imraour,  grand-maître  des  écuries,  et  un 
Chiaoux  Bâcha,  premier  huissier.  Le  hacha  de.Rsnder 
reçut  Tordre  chez  le  kan  des  Tartares;  aussitôt  il  alla 


LIVRE  SIXIÈME.  2/47 

à  Varnitza  demander  si  le  roi  voulait  partir  comme 
ami,  ou  le  réduire  à  exécuter  les  ordres  du  sultan. 

Charles  XIÏ  menacé  n'était  pas  maître  de  sa  colère. 
«  Obéis  à  ton  maître,  si  tu  l'oses,  lui  dit-il,  et  sors  de 
«  ma  présence.  »  Le  bâcha,  indigné,  s'en  retourna  au 
frrand  galop ,  contre  l'usage  ordinaire  des  Turcs  :  en 
s'en  retournant,  il  rencontra  Fabrice,  et  lui  cria  tou- 
jours en  courant  :  «  Le  roi  ne  veut  point  écouter  la 
«  raison;  tu  vas  voir  des  choses  bien  étranges.  »  Le 
jour  même  il  retrancha  les  vivres  au  roi ,  et  lui  ôta  sa 
garde  de  janissaires.  Il  fit  dire  aux  Polonais  et  aux 
Cosaques  qui  étaient  à  Varnitza ,  que  s'ils  voulaient 
avoir  des  vivres ,  il  fallait  quitter  le  camp  du  roi  de 
Suéde,  et  venir  se  mettre  dans  la  ville  de  Bender  sous 
la  protection  de  la  Porte.  Tous  obéirent,  et  laissèrent 
le  roi  réduit  aux  officiers  de  sa  maison  et  à  trois  cents 
soldats  suédois  contre  vingt  mille  Tartares  et  six 
mille  Turcs. 

Il  n'y  avait  plus  de  provisions  dans  le  camp  pour 
les  hommes  ni  pour  les  chevaux.  Le  roi  ordonna  qu'on 
tuât  hors  du  camp  ,  à  coups  de  fusil ,  vingt  de  ces 
beaux  chevaux  arabes  que  le  grand-seigneur  lui  avait 
envoyés,  en  disant:  «  Je  ne  veux  ni  de  leurs  provisions 
«  ni  de  leurs  chevaux.  »  Ce  fut  un  régal  pour  les 
troupes  tartares ,  qui ,  comme  on  sait ,  trouvent  la  chair 
de  cheval  délicieuse.  Cependant  les  Turcs  et  les  Tar- 
tares investirent  de  tous  côtés  le  petit  camp  du  roi. 

Ce  prince ,  sans  s'étonner ,  fît  faire  des  retranche- 
ments réguliers  par  ses  trois  cents  Suédois  :  il  y  tra- 
vailla lui-même;  son  chancelier,  son  trésorier,  ses 
secrétaires ,  les  valets  de  chambre ,  tous  ses  dômes- 


248  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

tiques ,  aidaient  à  Touviage.  Les  uns  barricadaient  les 
fenêtres,  les  autres  enfonçaient  des  solives  derrière 
les  portes,  en  forme  d'arcs-boutants. 

Quand  on  eut  bien  barricadé  la  maison ,  et  que  le 
roi  eut  fait  le  tour  de  ses  prétendus  retrancbements , 
il  se  mit  à  jouer  aux  échecs  tranquillement  avec  son 
favori  Grothusen,  comme  si  tout  eût  été  dans  une  sé- 
curité profonde.  Heureusement  Fabrice,  Fenvoyé  de 
Holstein ,  ne  s'était  point  logé  à  Varnitza ,  mais  dans 
un  petit  village  entre  Varnitza  et  Bender,  où  demeu- 
rait aussi  M.  Jeffreys ,  envoyé  d'Angleterre  auprès  du 
roi  de  Suéde.  Ces  deux  ministres,  voyant  Forage  prêt 
à  éclater ,  prirent  sur  eux  de  se  rendre  médiateurs 
entre  les  Turcs  et  le  roi.  Le  kan ,  et  surtout  le  baclia 
de  Bender,  qui  n'avait  nulle  envie  de  faire  violence 
à  ce  monarque,  reçurent  avec  empressement  les  offres 
de  ces  deux  ministres  ;  ils  eurent  ensemble  à  Bender 
deux  conférences,  où  assistèrent  cet  huissier  du  sé- 
rail et  le  grand-maître  des  écuries,  qui  avaient  ap- 
porté l'ordre  du  sultan  et  le  fetfa  du  mufti. 

M.  Fabrice  "^  leur  avoua  que  sa  majesté  suédoise 
avait  de  justes  raisons  de  croire  qu'on  voulait  le  li- 
vrer à  ses  ennemis  en  Pologne.  Le  kan ,  le  hacha  et  les 
autres  jurèrent  sur  leurs  têtes ,  prirent  Dieu  à  témoin 
qu'ils  détestaient  une  si  horrible  perfidie;  qu'ils  ver- 
seraient tout  leur  sang  plutôt  que  de  souffrir  qu'on 
manquât  seulement  de  respect  au  roi  en  Pologne; 
ils  dirent  qu'ils  avaient  entre  leurs  mains  les  am- 
bassadeurs russes  et  polonais,  dont  la  vie  leur  ré- 
pondait du  moindre  affront  qu'on  oserait  faire  au  roi 

"  Tout  ce  récit  est  rapporté  par  M.  Fabrice  dans  ses  lettres. 


LIVRE  SIXIÈME.  o/j^ 

de  Suéde.  Enfin  ils  se  plaignirent  amèrement  des 
soupçons  outrageants  que  le  roi  concevait  sur  des 
personnes  qui  Tavaient  si  bien  reçu  et  si  bien  traité. 
Quoique  les  serments  ne  soient  souvent  que  le  lan- 
gage de  la  perfidie ,  Fabrice  se  laissa  persuader:  il  crut 
voir  dans  leurs  protestations  cet  air  de  vérité  que  le 
mensonge  n'imite  jamais  qu'imparfaitement.  Il  savait 
bien  qu'il  y  avait  eu  une  secrète  correspondance  entre 
le  kan  tartare  et  le  roi  Auguste  ;  mais  il  demeura  con- 
vaincu qu'il  ne  s'était  agi  dans  leur  négociation  que  de 
faire  sortir  Charles  XII  des  terres  du  grand-seigneur. 
Soit  que  Fabrice  se  trompât  ou  non ,  il  les  assUra  qu'il 
représenterait  au  roi  l'injustice  de  ses  défiances.  «Mais 
«  prétendez-vous  le  forcer  à  partir?  ajouta-t-il.  —  Oui , 
«  dit  le  bâcha  ;  tel  est  l'ordre  de  notre  maître.  »  Alors  il 
les  pria  encore  une  fois  de  bien  considérer  si  cet  ordre 
était  de  verser  le  sang  d'une  tête  couronnée?  «  Oui, 
«  répliqua  le  kan  en  colère,  si  cette  tête  couronnée 
«  désobéit  au  grand-seigneur  dans  son  empire.  » 

Cependant  tout  étant  prêt  pour  l'assaut ,  la  mort  de 
Charles  XII  paraissait  inévitable,  et  l'ordre  du  sultan 
n'étant  pas  positivement  de  le  tuer,  en  cas  de  résis- 
tance ,  le  bâcha  engagea  le  kan  à  souffrir  qu'on  en- 
voyât dans  le  moment  un  exprès  à  Andrinople ,  où 
était  alors  le  grand -seigneur,  pour  avoir  les  derniers 
ordres  de  sa  hautesse. 

M.  Jeffrey  s  et  M.  Fabrice  ayant  obtenu  ce  peu  de 
relâche ,  courent  en  avertir  le  r-oi  ;  ils  arrivent  avec 
Tempressement  de  gens  qui  apportaient  une  nouvelle 
heureuse  ;  mais  ils  furent  très  froidement  reçus  ;  il  les 
appela  médiateurs  volontaires ,  et  persista  à  soutenir 


2  30  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

que  l'ordre  du  sultan  et  le  fetfa  du  mufti  étaient  forp^és, 
puisqu'on  venait  d'envoyer  demander  de  nouveaux 
ordres  à  la  Porte. 

Le  ministre  anglais  se  retira ,  bien  résolu  de  ne  se 
plus  mêler  des  affaires  d'un  prince  si  inflexible.  M.  Fa- 
brice ,  aimé  du  roi ,  et  plus  accoutumé  à  son  humeur 
que  le  ministre  anglais  ,  resta  avec  lui  pour  le  conju- 
rer de  ne  pas  hasarder  une  vie  si  précieuse  dans  une 
occasion  si  inutile. 

Le  roi ,  pour  toute  réponse ,  lui  fit  voir  ses  retran- 
chements ,  et  le  pria  d'employer  sa  médiation  seule- 
ment pour  lui  faire  avoir  des  vivres  ;  on  obtint  aisé- 
ment des  Turcs  de  laisser  passer  des  provisions  dans 
le  camp  du  roi ,  en  attendant  que  le  courrier  fût  revenu 
d'Andrinople.  Le  kan  même  avait  défendu  à  ses  Tar- 
tares ,  impatients  du  pillage ,  de  rien  attenter  contre 
les  Suédois  jusqu'à  nouvel  ordre  ;  de  sorte  que  Char- 
les XII  sortait  quelquefois  de  son  camp  avec  quarante 
chevaux ,  et  courait  au  milieu  des  troupes  tartares , 
qui  lui  laissaient  respectueusement  le  passage  libre  : 
il  marchait  même  droit  à  leurs  rangs ,  et  ils  s'ouvraient 
plutôt  que  de  résister. 

Enfin  l'ordre  du  grand-seigneur  étant  venu  de  pas- 
ser au  fil  de  l'épée  tous  les  Suédois  qui  feraient  la 
moindre  résistance,  et  de  ne  pas  épargner  la  vie  du 
roi ,  le  hacha  eut  la  complaisance  de  montrer  cet  ordre 
à  M.  Fabrice ,  afin  qu'il  fît  un  dernier  effort  sur  l'es- 
prit de  Charles.  Fabrice  vint  faire  aussitôt  ce  triste 
rapport.  «  Avez-vous  vu  l'ordre  dont  vous  parlez?  dit 
«  le  roi.  —  Oui ,  répondit  Fabrice.  —  Hé  bien ,  dites- 
«  leur  de  ma  part  que  c'est  un  second  ordre  qu'ils  ont 


LIVRE  SIXIEME.  25  I 

"  supposé ,  et  que  je  ne  veux  point  partir.  »  Fabrice  se 
jeta  à  ses  pieds ,  se  mit  en  colère ,  lui  reprocha  son 
opiniâtreté:  tout  fut  inutile.  «  Retournez àVos Turcs, 
«  lui  dit  le  roi  en  souriant;  s'ils  m  attaquent ,  je  saurai 
«  bien  me  défendre.  » 

Les  chapelains  du  roi  se  mirent  aussi  à  genoux  de- 
vant lui ,  le  conjurant  de  ne  pas  exposer  à  un  mas- 
sacre certain  les  malheureux  restes  de  Pultava ,  et  sur- 
tout sa  personne  sacrée  ;  l'assurant  de  plus  que  cette 
résistance  était  injuste ,  qu'il  violait  les  droits  de  l'hos- 
pitalité ,  en  s'opiniâtrant  à  rester  par  force  chez  des 
étrangers  qui  l'avaient  si  long-temps  et  si  généreuse- 
ment secouru.  Le  roi ,  qui  ne  s'était  point  fâché  contre 
Fabrice ,  se  mit  en  colère  contre  ses  prêtres ,  et  leur 
dit  qu'il  les  avait  pris  pour  faire  les  prières  ,  et  non 
pour  lui  dire  leurs  avis. 

Le  général  Hord  et  le  général  Dardoff ,  dont  le  sen- 
timent avait  toujours  été  de  ne  pas  tenter  un  combat 
dont  la  suite  ne  pouvait  être  que  funeste ,  montrèrent 
au  roi  leurs  estomacs  couverts  de  blessures  reçues  à 
son  service  ;  et  Fassurant  qu'ils  étaient  prêts  de  mourir 
pour  lui ,  ils  le  supplièrent  que  ce  fût  au  moins  dans 
une  occasion  plus  nécessaire.  «  Je  sais  par  vos  bles- 
«  sures  et  par  les  miennes ,  leur  dit  Charles  XII ,  que 
«  nous  avons  vaillamment  combattu  ensemble  ;  vous 
a  avez  fait  votre  devoir  jusqu'à  présent;  faites-le  en- 
«  core  aujourd'hui.  »  Il  n'y  eut  plus  alors  qu'à  obéir; 
chacun  eut  honte  de  ne  pas  chercher  de  mourir  avec  le 
roi.  Ce  prince ,  préparé  à  l'assaut ,  se  flattait  en  secret 
du  plaisir  et  de  l'honneur  de  soutenir  avec  trois  cents 
Suédois  les  efforts  de  toute  une  armée.  Il  plAça  chacun 


252  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

à  son  poste  :  son  chancelier  Mullern ,  le  secrétaire 
Empreus ,  et  les  clercs ,  devaient  défendre  la  maison 
de  la  chantellerie  ;  le  baron  Fief,  à  la  tête  des  officiers 
de  la  bouche ,  était  à  un  autre  poste  :  les  palefreniers , 
les  cuisiniers ,  avaient  un  autre  endroit  à  garder,  car 
avec  lui  tout  était  soldat;  il  courait  à  cheval  de  ses  re- 
tranchements à  sa  maison  ,  promettant  des  récom- 
penses à  tout  le  monde ,  créant  des  officiers  ,  et  assu- 
rant de  faire  capitaines  les  moindres  valets  qui  com- 
battraient avec  courage. 

On  ne  fut  pas  long- temps  sans  voir  l'armée  des 
Turcs  et  des  Tartares  ,  qui  venaient  attaquer  le  petit 
retranchement  avec  dix  pièces  de  canon  et  deux  mor- 
tiers. Les  queues  de  cheval  flottaient  en  l'air,  les  clai- 
rons sonnaient,  les  cris  de  alla^  alla^  se  fesaient  en- 
tendre de  tous  côtés.  Le  baron  de  Grothusen  remarqua 
que  les  Turcs  ne  mêlaient  dans  leurs  cris  aucune  in- 
jure contre  le  roi ,  et  qu'ils  l'appelaient  seulement  De- 
mirbash ,  tête  de  fer.  Aussitôt  il  prend  le  parti  de  sor- 
tir seul  sans  armes  des  retranchements  ;  il  s'avança 
dans  les  rang  des  janissaires ,  qui  presque  tous  avaient 
reçu  de  l'argent  de  lui.  «  Eh  quoi  !  mes  amis ,  leur  dit- 
«  il  en  propres  mots,  venez-vous  massacrer  trois  cents 
«  Suédois  sans  défense?  Vous,  braves  janissaires,  qui 
♦c  avez  pardonné  à  cent  mille  Russes ,  quand  ils  vous 
«  ont  crié  amman  (pardon) ,  avez-vous  oublié  les  bien- 
«  faits  que  vous  avez  reçus  de  nous?  et  voulez-vous  as- 
«  sassiner  ce  grand  roi  de  Suéde  que  vous  aimez  tant, 
«  et  qui  vous  a  fait  tant  de  libéralités  ?  Mes  amis ,  il  ne 
tt  demande  que  trois  jours ,  et  les  ordres  du  sultan  ne 
«  sont  pas  "si  sévères  qu'on  vous  le  fait  croire.  » 


LIVBE  SIXIÈME.  253 

Ces  paroles  firent  un  effet  que  Grothusen  n'atten- 
dait pas  lui-même.  Les  janissaires  jurèrent  sur  lems 
barbes  qu'ils  n'attaqueraient  point  le  roi ,  et  qu'ils  lui 
donneraient  les  trois  jours  qu'il  demandait.  En  vain 
on  donna  le  signal  de  l'assaut  :  les  janissaires ,  loin 
d'obéir,  menacèrent  de  se  jeter  sur  leurs  chefs ,  si  l'on 
n'accordait  pas  trois  jours  au  roi  de  Suéde  ;  ils  vinrent 
en  tumulte  à  la  tente  du  bâcha  de  Bender,  criant  que 
les  ordres  du  sultan  étaient  supposés  :  à  cette  sédition 
inopinée  ,  le  hacha  n'eut  à  opposer  que  la  patience. 

Il  feignit  d'être  content  de  la  généreuse  résolution 
des  janissaires ,  et  leur  (5rdonna  de  se  retirer  à  Bender. 
Le  kan  des  Tartares  ,  homme  violent ,  voulait  dcyiner 
immédiatement  l'assaut  avec  ses  troupes  ;  mais  le  ha- 
cha ,  qui  ne  prétendait  pas  que  les  Tartares  eussent 
seul  l'honneur  de  prendre  le  roi ,  tandis  qu'il  serait 
puni  peut-être  de  la  désobéissance  de  ses  janissaires , 
persuada  au  kan  d'attendre  jusqu'au  lendemain. 

Le  hacha ,  de  retour  à  Bender,  assembla  tous  les  of- 
ficiers des  janissaires  et  les  plus  vieux  soldats;  il  leur 
lut  et  leur  fit  voir  l'ordre  positif  du  sultan  et  le  fetfa  du 
mufti.  Soixante  des  plus  vieux ,  qui  avaient  des  barbes 
blanches  vénérables,  et  qui  avaient  reçu  mille  présents 
des  mains  du  roi,  proposèrent  d'aller  eux-mêmes  le 
supplier  de  se  remettre  entre  leurs  mains ,  et  de  souf- 
frir qu'ils  lui  servissent  de  gardes. 

Le  hacha  le  permit  ;  il  n'y  avait  pomt  d'expédient 
qu'il  n'eût  pris ,  plutôt  que  d'être  réduit  à  faire  tuer 
ce  prince.  Ces  soixante  vieillards  allèrent  donc  le  len- 
demain matin  à  Varnitza ,  n'ayant  dans  leurs  mains 
que  de  longs  bâtons  blancs ,  seules  armes  des  janis- 


1 


254  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

saires  quand  ils  ne  vont  point  au  combat  ;  car  les  Turcs 
regardent  comme  barbare  la  coutume  des  chrétiens 
de  porter  des  épées  en  temps  de  paix ,  et  d'entrer  Ma- 
rnés chez  leurs  amis  et  dans  leurs  églises. 

Ils  s'adressèrent  au  baron  de  Grothusen  et  au  chan- 
celier Mullern  ;  ils  leur  dirent  qu'ils  venaient  dans  le 
dessein  de  servir  de  fidèles  gardes  au  roi  ;  et  que  ,  s'il 
voulait ,  ils  le  conduiraient  à  Andrinople ,  où  il  pour- 
rait parler  lui-même  au  grand-seigneur.  Dans  le  temps 
qu'ils  fesaient  cette  proposition ,  le  roi  lisait  des  let- 
tres qui  arrivaient  de  Constantinople,  et  que  Fabrice, 
qui  ne  pouvait  plus  le  voir  •lui  avait  fait  tenir  se- 
crètement par  un  janissaire.  Elles  étaient  du  comte 
Poniatowski ,  qui  ne  pouvait  le  servir  à  Bender  ni  à 
Andrinople ,  étant  retenu  à  Constantinople  par  ordre 
de  la  Porte,  depuis  l'indiscrète  demande  des  mille 
bourses.  Il  mandait  au  roi  que  les  ordres  du  sultan 
pour  saisir  ou  massacrei  sa  personne  royale  en  cas  de 
résistance  n'étaient  que  trop  réels  ;  qu'à  la  vérité  le 
sultan  était  trompé  par  ses  ministres ,  mais  que  plus 
l'empereur  était  trompé  dans  cette  affaire ,  plus  il  vou- 
lait être  obéi  ;  qu'il  fallait  céder  au  temps  et  plier  sous 
la  nécessité  ;  qu'il  prenait  la  liberté  de  lui  conseiller 
de  tout  tenter  auprès  des  ministres  par  la  voie  des  né- 
gociations ;  de  ne  point  mettre  de  l'inflexibilité  où  il 
ne  fallait  que  de  la  douceur,  et  d'attendre  de  la  poli- 
tique et  du  teriips  le  remède  à  un  mal  que  la  violence 
aigrirait  sans  ressource. 

Mc^is  ni  les  propositions  de  ces  vieux  janissaires,  ni 
les  lettres  de  Poniatowski ,  ne  purent  donner  seule- 
ment au  roi  l'idée  qu'il  pouvait  fléchir  sans  déshon- 


LIVRE  SIXIÈME.  255 

neur.  Il  aimait  mieux  mourir  de  la  main  des  Turcs 
que  d'être  en  quelque  sorte  leur  prisonnier  :  il  yen- 
voya  ces  janissaires  sans  les  vouloir  voir,  et  leur  fit 
dire  que,  s'ils  ne  se  retiraient,  il  leur  ferait  couper  la 
barbe,  ce  qui  est  dans  l'Orient  le  plus  outrageant  de 
tous  les  affronts. 

Les  vieillards ,  remplis  de  l'indignation  la  plus  vive , 
s'en  retournèrent  en  criant  :  «  Ah  !  la  tête  de  fer  !  puis- 
«  qu'il  veut  périr,  qu'il  périsse.  »  Ils  vinrent  rendre 
compte  au  bâcha  de  leur  commission ,  et  apprendre  à 
leurs  camarades  à  Bender  l'étrange  réception  qu'on 
leur  avait  faite.  Tous  jurèrent  alors  d'obéir  a.ux' ordres 
du  hacha  sans  délai  ,  et  eurent  autant  d'impatience 
d'aller  à  l'assaut  qu'ils  en  avaient  eu  peu  le  jour  pré- 
cédent. 

L'ordre  est  donné  dans  le  moment  :  les  Turcs  mar- 
chent aux  retranchements  :  lesTartares  les  attendaient 
déjà,  et  les  canons  commençaient  à  tirer.  Les  janis- 
saires d'un  côté ,  et  les  Tartares  de  l'autre ,  forcent  en 
un  instant  ce  petit  camp  ;  à  peine  vingt  Suédois  tirè- 
rent l'épée  ;  les  trois  cents  soldats  furent  enveloppés 
et  faits  prisonniers  sans  résistance.  Le  roi  était  alors 
à  cheval ,  entre  sa  maison  et  son  camp ,  avec  les  géné- 
raux Hord,  Dardoff,  et  Sparre  :  voyant  que  tous  les 
soldats  s'étaient  laissé  prendre  en  sa  présence ,  il  dit 
de  sang  froid  à  ces  trois  officiers  :  «  Allons  défendre 
«  la  maison  ;  nous  combattrons ,  ajouta-t-il  en  sou- 
«  riant,  pro  aris  etfocis.  » 

Aussitôt  il  galope  avec  eux  vers  cette  maison,  où 
il  avait  mis  environ  quarante  domestiques  en  senti- 
nelle ,  et  qu'on  avait  fortifiée  du  mieux  qu'on  avait  pu. 


2  56  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Ces  généraux  ,  tout  accoutumés  qu'ils  étaient  à  Tb- 
piniâtre  intrépidité  de  leur  maître ,  ne  pouvaient  se 
lasser  d'admirer  qu'il  voulût  de  sang  froid ,  et  en  plai- 
santant ,  se  défendre  contre  dix  canons  et  toute  une 
armée,  ils  le  suivirent  avec  quelques  gardes  et  quelques 
domestiques,  qui  fesaient  en  tout  vingt  personnes. 

Mais  quand  ils  furent  à  la  porte ,  ils  la  trouvèrent 
assiégée  de  janissaires  ;  déjà  même  près  de  deux  cents 
Turcs  ou  Tartares  étaient  entrés  par  une  fenêtre ,  et 
s'étaient  rendus  maîtres  de  tous  les  appartements ,  à 
la  réserve  d'une  grande  salle  où  les  domestiques  du 
roi  s'étaient  retirés.  Cette  salle  était  heureusement  près 
de  la  porte  par  où  le  roi  voulait  entrer  avec  sa  petite 
troupe  de  vingt  personnes  ;  il  s'était  jeté  en  bas  de  son 
cheval ,  le  pistolet  et  Fépée  à  la  main ,  et  sa  suite  en 
avait  fait  autant. 

Les  janissaires  tombent  sur  lui  de  tous  côtés  ;  ils 
étaient  animés  par  la  promesse  qu'avait  faite  le  hacha 
de  huit  ducats  d'or  à  chacun  de  ceux  qui  auraient  seu- 
lement touché  son  habit ,  en  cas  qu'on  pût  le  prendre. 
Il  blessait  et  il  tuait  tous  ceux  qui  s'approchaient  de 
sa  personne.  Un  janissaire  qu'il  avait  blessé  lui  ap- 
puya son  mousqueton  sur  le  visage  :  si  le  bras  du  Turc 
n'avait  fait  un  mouvement  causé  par  la  foule ,  qui  al- 
lait et  qui  venait  comme  des  vagues,  le  roi  était  mort: 
la  balle  glissa  sur  son  nez ,  lui  emporta  un  bout  de  l'o- 
reille ,  et  alla  casser  le  bras  au  général  Hord ,  dont  la 
destinée  était  d'être  toujours  blessé  à  côté  de  son 
maître. 

Le  roi  enfonça  son  épée  dans  l'estomac  du  janis- 
saire ;  en  même  temps  ses  dolnestiques ,  qui  étaient 


LIVRE  SIXIÈME.  257 

enfermés  dans  la  grande  salle ,  en  ouvrent  la  porte  :  le 
roi  entre  comme  un  trait,  suivi  de  sa  petite  troupe;  on 
referme  la  porte  dans  Tinstant ,  et  on  la  barricade  avec 
tout  ce  qu'on  peut  trouver.  Voilà  Charles  XII  dans 
cette  salle ,  enfermé  avec  toute  sa  suite ,  qui  consis- 
tait en  près  de  soixante  hommes ,  officiers ,  gardes , 
secrétaires  ,  valets-de-chamtre ,  domestiques  de  toute 
espèce. 

Les  janissaires  et  les  Tartares  pillaient  le  reste  de 
la  maison,  et  remplissaient  les  appartements.  «  Allons 
«  un  peu  chasser  de  chez  moi  ces  barbares  »  ,  dit -il  ; 
et  se  mettant  à  la  tète  de  son  monde ,  il  ouvrit  lui- 
même  la  porte  de  la  salle ,  qui  donnait  dans  son  ap- 
partement à  coucher  ;  il  entre ,  et  fait  feu  sur  ceux  qui 
pillaient. 

Les  Turcs ,  chargés  de  butin ,  épouvantés  de  la  su- 
bite apparition  de  ce  roi  qu'ils  étaient  accoutumés  à 
respecter,  jettent  leurs  armes,  sautent  par  la  fenêtre , 
ou  se  retirent  jusque  dans  les  caves  :  le  roi  profitant 
de  leur  désordre  ,  et  les  siens  animés  par  le  succès  , 
poursuivent  les  Turcs  de  chambre  en  chambre,  tuent 
ou  blessent  ceux  qui  ne  fuient  point ,  et  en  un  quart 
d'heure  nettoient  la  maison  d'ennemis. 

Le  roi  aperçut ,  dans  la  chaleur  du  combat ,  deux 
janissaires  qui  se  cachaient  sous  son  lit  :  il  en  tua  un 
d'un  coup  d'épée  ;  l'autre  lui  demanda  pardon  en  criant 
amynan.  «  Je  te  donne  la  vie ,  dit  le  roi  au  Turc ,  à  cou- 
«  dition  que  tu  iras  faire  au  hacha  un  fidèle  récit  de  ce 
«  que  tu  as  vu.  »  Le  Turc  promit  aisément  ce  qu'on 
voulut,  et  on  lui  permit  de  sauter  par  la  fenêtre  comme 
les  autres. 

CIIAP.LES  \n.  17 


2  58  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Les  Suédois  étant  enfin  maîtres  de  la  maison ,  re- 
fermèrent et  barricadèrent  encore  les  fenêtres.  Ils  ne 
manquaient  point  d'armes  :  une  chambre  basse,  pleine 
de  mousquets  et  de  poudre,  avait  échappé  à  la  recher- 
che tumultueuse  des  janissaires  ;  on  s'en  servit  à. pro- 
pos ;  les  Suédois  tiraient  à  travers  les  fenêtres ,  pres- 
que à  bout  portant ,  sur  cette  multitude  de  Turcs ,  dont 
ils  tuèrent  deux  cents  en  moins  d'un  demi -quart 
d'heure. 

Le  canon  tirait  contre  la  maison  ;  mais  les  pierres 
étant  fort  molles ,  il  ne  fesait  que  des  trous  ,  et  ne  ren- 
versait rien. 

Le  kan  des  Tartares  et  le  hacha,  qui  voulaient  pren- 
dre le  roi  en  vie ,  honteux  de  perdre  du  monde  et  d'oc- 
cuper une  armée  entière  contre  soixante  personnes  , 
jugèrent  à  propos  de  mettre  le  feu  à  la  maison ,  pour 
obliger  le  roi  de  se  rendre.  Ils  firent  lancer  sur  le- toit, 
contre  les  portes  et  contre  les  fenêtres,  des  flèches 
entortillées  de  mèches  allumées  :  la  maison  fut  en 
flammes  en  un  moment.  Le  toit  tout  embrasé  était 
prêt  à  fondre  sur  les  Suédois.  Le  roi  donna  tranquil- 
lement ses  ordres  pour  éteindre  le  feu.  Trouvant  un 
petit  baril  plein  de  liqueur,  il  prend  le  baril  lui-même , 
et,  aidé  de  deux  Suédois ,  il  le  jette  à  l'endroit  où  le  feu 
était  le  plus  violent.  Il  se  trouva  que  ce  baril  était  rem- 
pli d'eau-de-vie;  mais  la  précipitation,  inséparable 
d'un  tel  embarras ,  empêcha  d'y  penser.  L'embrase- 
ment redoubla  avec  plus  de  rage  :  l'appartement  du 
roi  était  consumé  ;  la  grande  salle ,  où  les  Suédois  se 
tenaient ,  était  remplie  d'une  fumée  affreuse ,  mêlée 
de  tourbillons  de  feu  qui  entraient  par  les  portes  des 


LIVRE  SIXIEME.  269 

appartements  voisins  ;  la  moitié  du  toit  était  abîmée 
dans  la  maison  même ,  l'autre  tombait  en  dehors  en 
éclatant  dans  les  flammes. 

Un  garde ,  nommé  Walberg  ,  osa  ,  dans  cette  extré- 
mité ,  crier  qu'il  fallait  se  rendre.  <  Voilà  un  étrange 
«  homme ,  dit  le  roi ,  qui  s'imagine  qu'il  n'est  pas  plus 
«  beau  d'être  brûlé  que  d'être  prisonnier.  »  Un  autre 
garde ,  nommé  Rosen ,  s'avisa  de  dire  que  la  maison 
de  la  chancellerie ,  qui  n'était  qu'à  cinquante  pas .  avait 
un  toit  de  pierre  et  était  à  l'épreuve  du  feu;  qu'il  fal- 
lait faire  une  sortie,  gagner  cette  maison,  et  s'y  dé- 
fendre. «  Voilà  un  vrai  Suédois  » ,  s'écria  le  roi  :  il  em- 
brassa ce  garde  ,  et  le  créa  colonel  sur-le-champ.  «  Al- 
«  Ions  ,  mes  amis ,  dit -il ,  prenez  avec  vous  le  plus  de 
«  poudre  et  de  plomb  que  vous  pourrez,  et  gagnons 
«  la  chancellerie ,  l'épée  à  la  main.  » 

Les  Turcs ,  qui  cependant  entouraient  cette  maison 
tout  embrasée ,  voyaient  avec  une  admiration  mêlée 
d'épouvante  que  les  Suédois  n'en  sortaient  point  ;  mais 
leur  étonnement  fut  encore  plus  grand  lorsqu'ils  vi- 
rent ouvrir  les  portes  ,  et  le  roi  et  les  siens  fondre  sur 
eux  en  désespérés.  Charles  et  ses  principaux  officiers 
étaient  armés  d'épées  et  de  pistolets  :  chacun  tira  deux 
coups  à-la-fois  à  l'instant  que  la  porte  s'ouvrit;  et  dans 
le  même  clin  d'œil ,  jetant  leurs  pistolets  et  s'armant 
de  leurs  épées  ,  ils  firent  reculer  les  Turcs  plus  de  cin- 
quante pas.  Mais,  le  moment  d'après,  .cette  petite 
troupe  fut  entourée  :  le  roi ,  qui  était  en  bottes,  selon 
sa  coutume ,  s'embarrassa  dans  ses  éperons  et  tomba  : 
vingt  et  un  janissaires  se  jettent  aussitôt  sur  lui  ;  il  jette 
^  l'air  son  épée,  pour  s'épargner  la  douleur  de  la  ren- 


iGo  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

dre  :  les  Turcs  l'emmènent  au  quartier  du  bâcha  ;  les 

uns  le  tenant  sous  les  jambes ,  les  autres  sous  les  bras , 

comme  on  porte  un  malade  que  l'on  craint  d'ihcom- 

moder. 

Au  moment  que  le  roi  se  vit  saisi ,  la  violence  de 
son  tempérament ,  et  Ik  fureur  oii  un  combat  si  long 
et  si  terrible  avait  dû  le  mettre ,  firent  place  tout-à- 
coup  à  la  douceur  et  à  la  tranquillité.  Il  ne  lui  échappa 
pas  un  mot  d'impatience ,  pas  un  coup  d'œil  de  co- 
lère. Il  regardait  les  janissaires  en  souriant ,  et  ceux- 
ci  le  portaient  en  criant  alla,  avec  une  indignation 
mêlée  de  respect.  Ses  officiers  furent  pris  au  même 
temps ,  et  dépouillés  par  les  Turcs  et  par  les  Tartares. 
Ce  fut  le  1 2  février  de  l'an  i  y  1 3  qu'arriva  cet  étrange 
événement,  qui  eut  encore  des  suites  singulières'^. 

*  M.  Norberg,  qui  n'était  pas  présent  à  cet  événement,  n'a  fait 
que  suivre  ici  dans  son  histoire  celle  de  M.  de  Voltaire  :  mais  il  l'a 
tronquée,  il  en  a  supprimé  les  circonstances  intéressantes,  et  n'a  pu 
justifier  la  témérité  de  Charles  XII.  Tout  ce  qu'il  a  pu  dire  contre 
M.  de  Voltaire,  au  sujet  de  cette  affaire  de  Bender,  se  réduit  à  l'aven- 
ture du  sieur  Frédéric  ,  valet-de-chambre  du  roi  de  Suéde ,  que 
quelques  uns  prétendaient  avoir  été  brûlé  dans  la  maison  du  roi, 
et  que  d'autres  disaient  avoir  été  coupé  en  deux  par  les  Tartares. 
La  Mottraye  prétend  aussi  que  le  roi  de  Suède  ne  dit  point  ces 
paroles,  «  Nous  combattrons  pro  aris  et  focis;  >»  mais  M.  Fabrice, 
qui  était  présent ,  assure  que  le  roi  prononça  ces  mots  que  La 
Mottraye  n'était  pas  plus  à  portée  d'écouter  qu'il  n'était  capable  de 
les  comprendre,  ne  sachant  pas  un  mot  de  latin. 


FIN    DU    LIVRE    SIXIEME. 


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LIVRE  SEPTIEME, 


ARGUMENT. 

Les  Turcs  transfèrent  Charles  à  Démirtash.  Le  roi  Stanislas  est 
pris  dans  le  même  temps.  Action  hardie  de  M.  de  Villelongue. 
Révolution  dans  le  sérail.  Bataille  donnée  en  Poméranie.  Altena 
brûlé  par  les  Suédois.  Charles  part  enfin  pour  retourner  dans 
ses  états.  Sa  manière  étrange  de  voyager.  Son  arrivée  à  Stral- 
sund.  Disgrâces  de  Charles.  Succès  de  Pierre-le-Grand.  Son 
triomphe  dans  Pétersbourg.  ,  • 


Le  bâcha  de  Bender  attendait  Charles  gravement 
dans  sa  tente ,  ayant  près  de  lui  Marco  pour  interprète. 
Il  reçut  ce  prince  avec  un  profond  respect ,  et  le  sup- 
plia de  se  reposer  sur  un  sopha  ;  mais  le  roi  ne  pre- 
nant pas  seulement  garde  aux  civilités  du  Turc ,  se 
tint  debout  dans  la  tente. 

«  Le  Tout-Puissant  soit  béni ,  dit  le  bâcha ,  de  ce  que 
«  ta  majesté  est  en  vie;  mon  désespoir  est  amer  d'a- 
«  voir  été  réduit  par  ta  majesté  à  exécuter  les  ordres 
«  de  sa  hautesse.  »  Le  roi ,  fâché  seulement  de  ce  que 
ses  trois  cents  soldats  s'étaient  laissé  prendre  dans 
leurs  retranchements ,  dit  au  hacha  :  «  Ah  !  s'ils  s'é- 
«  taient  défendus  comme  ils  devaient ,  on  ne  nous  au- 
«  rait  pas  forcés  en  dix  jours.  —  Hélas  !  dit  le  Turc  , 
«  voilà  du  courage  bien  mal  employé.  »  Il  fit  recon- 
duire le  roi  à  Bender  sur  un  cheval  richement  capara- 
çonné. Ses  Suédois  étaient  ou  tués  ou  pris  ;  tout  sou 


262  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

équipage ,  ses  meubles ,  ses  papiers ,  ses  hardes  les  plus 
nécessaires,  pillés  ou  brûlés  ;  on  voyait  sur  les  chemins 
les  officiers  suédois  presque  nus,  enchaînés  deux  à 
deux  ,  et  suivant  à  pied  des  Tartares  ou  des  janissaires. 
Le  chancelier,  les  généraux  ,  n'avaient  point  un  autre 
sort;  ils  étaient  esclaves  des  soldats  à  qui  ils  étaient 
échus  en  partagé. 

Ismaël  hacha,  ayant  conduit  Charles  XII  dans  son 
sérail  de  Bender ,  lui  céda  son  appartement ,  et  le  fit 
servir  en  roi,  non  sans  prendre  la  précaution  de  mettre 
des  janissaires  en  sentinelle  à  la  porte  de  la  chambre. 
On  lui  prépara  un  lit  ;  mais  il  se  jeta  tout  botté  sur  un 
sôpha ,  et  dormit  profoiidément.  Un  officier,  qui  se 
tenait  debout  auprès  de  lui ,  lui  couvrit  la  tête  d'un 
bonnet ,  que  le  roi  jeta  en  se  réveillant  de  son  premier 
sommeil  ;  et  le  Turc  voyait  avec  étonnement  un  sou- 
verain qui  couchait  en  bottes  et  nu-tête.  Le  lendemain 
matin  Ismaël  introduisit  Fabrice  dans  la  chambre  du 
roi.  Fabrice  trouva  ce  prince  avec  ses  habits  déchirés , 
ses  bottes ,  ses  mains ,  et  toute  sa  personne,  couvertes 
de  sang  et  de  poudre ,  les  sourcils  brûlés ,  mais  l'air 
serein  dans  cet  état  affreux.*  Il  se  jeta  à  genoux  devant 
lui ,  sans  pouvoir  proférer  une  parole  :  rassuré  bientôt 
par  la  manière  libre  et  douce  dont  le  roi  lui  parlait ,  il 
reprit  avec  lui  sa  familiarité  ordinaire,  et  tous  deux 
s'entretinrent  en  riant  du  combat  de  Bender.  «  On  pré- 
«  tend ,  dit  Fabrice  ,  que  votre  majesté  a  tué  vingt  ja- 
«  nissaires  de  sa  main.  —  Bon ,  bon ,  dit  le  roi ,  on  aug- 
«  mente  toujours  les  choses  de  la  moitié.  »  Aurailieu 
de  cette  conversation ,  le  bâcha  présenta  au  roi  son  fa- 
vori Grothusen  et  le  colonel  Ribbins  ,  qu'il  avait  eu  la 


LIVRE  SEPTIÈME.  263 

pjénérosité  de  racheter  à  ses  dépens.  Fabrice  se  char- 
fjea  de  la  rançon  des  autres  prisonniers. 

Jeffreys ,  l'envoyé  d'Angleterre ,  se  joignit  à  lui  pour 
fournir  à  cette  dépense.  Un  Français  que  la  curiosité 
avait  amené  à  Bender ,  et  qui  a  écrit  une  partie  des  évé- 
nements que  l'on  rapporte,  donna  aussi  ce  qu'il  avait. 
Ces  étrangers  ,  assistés  des  soins  et  même  de  l'argent 
du  bâcha ,  rachetèrent  non  seulement  les  officiers , 
mais  encore  leurs  habits  ,  des  mains  des  Turcs  et  des 
Tartares. 

Dès  le  lendemain  on  conduisit  le  roi  prisonnier  dans 
un  chariot  couvert  d'écarlate  sur  le  chemin  d'Andri- 
nople  :  son  trésorier  Grothusen  était  avec  lui  :  le  chan- 
celier MuUern  et  quelques  officiers  suivaient  dans  un 
autre  char  :  plusieurs  étaient  à  cheval ,  çt  lorsqu'ils  je- 
taient les  yeux  sur  le  chariot  où  était  le  roi ,  ils  ne  pou- 
vaient retenir  leurs  larmes.  Le  bâcha  était  à  la  tête  de 
l'escorte.  Fabrice  lui  représenta  qu'il  était  honteux  de 
laisser  le  roi  sans  épée,  et  le  pria  de  lui  en  donner  une. 
«  Dieu  m'en  préserve  !  dit  le  bâcha ,  il  voudrait  nous 
«  en  couper  la  barbe.  »  Cependant  il  la  lui  rendit  quel- 
ques heures  après. 

Comme  on  conduisait  ainsi  prisonnier  et  désarmé 
ce  roi  qui ,  peu  d'années,  auparavant ,  avait  donné  la 
loi  à  tant  d'états  ,  et  qui  s'était  vu  l'arbitre  du  Nord  et 
la  terreur  de  l'Europe,  on  vit  au  même  endroit  un 
autre  exemple  de  la  fragilité  des  grandeurs  humaines. 

Le  roi  Stanislas  avait  été  arrêté  sur  les  terres  des 
Turcs ,  et  on  l'amenait  prisonnier  à  Bender,  dans  le 
temps  même  qu'on  transférait  Charles  XIL 

Stanislas  n'étant  plus  soutenu  par  la  main  qui  l'a- 


264  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

vait  fait  roi ,  se  trouvant  sans  argent,  et  par  conséquent 
sans  parti  en  Pologne ,  s'était  retiré  d'abord  en  Pomé- 
ranie;  et  ne  pouvant  plus  conserver  son  royaume, 
il  avait  défendu  autant  qu'il  l'avait  pu  les  états  de  son 
bienfaiteur.  Il  avait  même  passé  en  Suéde  ,  pour  pré- 
cipiter les  secours  dont  on  avait  besoin  dans  la  Pomé- 
ranie  et  dans  la  Livonie  :  il  avait  fait  tout  ce  qu'on  de- 
vait attendre  de  Fami  de  Charles  XII.  En  ce  temps,  le 
premier  roi  de  Prusse ,  prince  très  sage ,  s'inquiétant 
avec  raison  du  voisinage  des  Moscovites  ,  imagina  de 
se  liguer  avec  Auguste  et  la  république  de  Pologne , 
pour  renvoyer  les  Russes  dans  leur  pays ,  et  de  faire 
entrer  Charles  XII  lui-même  dans  ce  projet.  Trois 
grands  événements  devaient  en  être  le  fruit  :.  la  paix 
du  Nord ,  le  retour  de  Charles  dans  ses  états ,  et  une 
barrière  opposée  aux  Russes  ,  devenus  formidables  à 
l'Europe.  Le  préliminaire  de  ce  traité ,  dont  dépendait 
la  tranquillité  publiqtle ,  était  l'abdication  de  Stanislas. 
Non  seulement  Stanislas  l'accepta,  mais  il  se  chargea 
d'être  le  négociateur  d'une  paix  qui  lui  enlevait  la  cou- 
ronne ;  la  nécessité ,  le  bien  public ,  la  gloire  du  sacri- 
fice ,  et  l'intérêt  de  Charles ,  à  qui  il  devait  tout ,  et  qu'il 
aimait ,  le  déterminèrent.  Il  écrivit  à  Bender  :  il  exposa 
au  roi  de  Suéde  l'état  des  affaires ,  les  malheurs ,  et  le 
remède  :  il  le  conjura  de  ne  point  s'opposer  à  une  ab- 
dication devenue  nécessaire  par  les  conjonctures ,  et 
honorable  par  les  motifs  ;  il  le  pressa  de  ne  point  im- 
moler les  intérêts  de  la  Suéde  à  ceux  d'un  ami  mal- 
heureux ,  qui  s'immolait  au  bien  public  sans  répu- 
gnance. Charles  XII  reçut  ces  lettres  à  Varnitza  ;  il  dit 
en  colère  au  courrier,  en  présence  de  plusieurs  té- 


LIVRE  SEPTIÈME.  ^65 

moins  :  «  Si  mon  ami  ne  veut  pas  être  roi ,  je  saurai 
«  bien  en  faire  un  autre.  » 

Stanislas  s'obstina  au  sacrifice  que  Charles  refusait. 
Ces  temps  étaient  destinés  à  des  sentiments  et  à  des  ac- 
tions extraordinaires.  Stanislas  voulut  aller  lui-même 
fléchir  Charles  ;  et  il  hasarda ,  pour  abdiquer  un  trône, 
plus  qu'il  n'avait  fait  pour  s'en  emparer.  Il  se  déroba 
un  jour,  à  dix  heures  du  soir,  de  l'armée  suédoise  qu'il 
commandait  en  Poméranie  ,  et  partit  avec  le  baron 
Sparre ,  qui  a  été  depuis  ambassadeur  en  Angleterre 
et  en  France,  et  avec  un  autre  colonel.  Il  prend  le  nom 
d'un  Français  ,  nommé  Haran  ,  alors  major  au  service 
de  Suéde ,  et  qui  est  mort  depuis  commandant  de  Dant- 
zick.  Il  côtoie  toute  Tarmée  des  ennemis  :  arrêté  plu- 
sieurs fois  et  relâché  sur  un  passe-port  obtenu  au  nom 
de  Haran ,  il  arrive  enfin ,  après  bien  des  périls  ,  aux 
frontières  de  Turquie. 

Quand  il  est  arrivé  en  Moldavie ,  il  renvoie  à  son  ar- 
mée le  baron  Sparre ,  entre  dans  Yassi ,  capitale  de  la 
Moldavie ,  se  croyant  en  sûreté  dans  un  pays  où  le  roi 
de  Suéde  avait  été  si  respecté  :  il  était  bien  loin  de  soup- 
çonner ce  qui  se  passait  alors. 

On  lui  demande  qui  îl  est  :  il  se  dit  major  d'un  régi- 
ment au  service  de  Charles  XII.  On  l'arrête  à  ce  seul 
nom  ;  il  est  mené  devant  le  hospodar  de  Moldavie  , 
qui,  sachant  déjà  par  les  gazettes  que  Stanislas  s'était 
éclipsé  de  son  armée ,  concevait  quelques  soupçons 
de  la  vérité.  On  lui  avait  dépeint  la  figure  du  roi ,  très 
aisé  à  reconnaître  à  un  visage  plein  et  aimable,  et  à  un 
air  de  douceur  assez  rare. 

Le  hospodar  l'interrogea  ,  lui  fit  beaucoup  de  ques- 


266  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

tions  captieuses ,  et  enfin  lui  demanda  quel  emploi  il 
avait  dans  l'armée  suédoise.  Stanislas  et  le  hospodar 
parlaient  latin.  Major  sum,  lui  dit  Stanislas;  imb  maxi- 
mus  es,  lui  répondit  le  Moldave  ;  et  aussitôt ,  lui  pré- 
sentant un  fauteuil ,  il  le  traita  en  roi  ;  mais  aussi  il  le 
traita  en  roi  prisonnier ,  et  on  fit  une  garde  exacte  au- 
tour d'un  couvent  grec ,  dans  lequel  il  fut  obligé  de 
rester  jusqu'à  ce  qu'on  eût  des  ordres  du  sultan.  Les 
ordres  vinrent  de  le  conduire  à  Bender ,  dont  on  fesait 
partir  Charles. 

La  nouvelle  en  viut  au  bâcha ,  dans  le  temps  qu'il 
accompagnait  le  chariot  du  roi  de  Suéde.  Le  hacha  le 
dit  à  Fabrice:  celui-ci  s'approchant  du  chariot  de 
Charles  XH ,  lui  apprit  qu'il  n'était  pas  le  seul  roi  pri- 
sonnier entre  les  mains  des  Turcs ,  et  que  Stanislas 
était  à  quelques  milles  de  lui ,  conduit  par  des  soldats. 
"  Courez  à  lui ,  mon  cher  Fabrice  ,  lui  dit  Charles , 
«  sans  se  déconcerter  d'un  tel  accident  :  dites-lui  bien 
«  qu'il  ne  fasse  jamais  de  paix  avec  le  roi  Auguste ,  et 
«  assurez-le  que  dans  peu  nos  affaires  changeront.  » 
Telle  était  l'inflexibilité  de  Charles  dans  ses  opinions, 
que ,  tout  abandonné  qu'il  était  en  Pologne ,  tout  pour- 
suivi dans  ses  propres  états  , 'tout  captif  dans  une  li- 
tière turque ,  conduit  prisonnier ,  sans  savoir  où  on  le 
menait ,  il  comptait  encore  sur  sa  fortune ,  et  espérait 
toujours  un  secours  de  cent  mille  hommes  de  la  Porte 
ottomane.  Fabrice  courut  s'acquitter  de  sa  commis- 
sion, accompagné  d'un  janissaire  ,  avec  la  permission 
du  bâcha.  Il  trouva  à  quelques  milles  le  gros  de  sol- 
dats qui  conduisait  Stanislas  :  il  s'adressa  au  milieu 
d'eux  à  un  cavaher  vêtu  à  la  française  et  assez  mal 


LIVRE  SEPTIÈME.  267 

monté ,  et  lui  demanda  en  allfimand  où  était  le  roi  de 
Pologne.  Celui  à  qui  il  parla  était  Stanislas  lui-même, 
qu'il  n'avait  pas  reconnu  sous  ce  déguisement.  «  Hé 
«  quoi!  dit  le  roi,  ne  vous  souvonez-vous  donc  plus 
«de  moi?»  Alors  Fabrice  lui  apprit  le  triste  état  où 
était  le  roi  de  Suéde ,  et  la  fermeté  inébranlable  ,  mais 
inutile ,  de  ses  desseins.  • 

Quand  Stanislas  fat  près  de  Bender  ,  le  bâcha  ,  qui 
revenait  après  avoir  accompagné  Charles  XI 1  quel- 
ques milles ,  envoya«au  roi  polonais  un  cheval  arabe 
avec  un  harnais  magnifique. 

Il  fut  reçu  dans  Bender  au  bruit  de  l'artillerie ,  et , 
à  la  liberté  près  qu'il  n'eut  pas  d'abord,  il  n'eut  point 
à  se  plaindre  du  traitement  qu'on  lui  fit"^.  Cependant 
on  conduisait  Charles  sur  le  chemin  d'Andrinople. 
Cette  ville  était  déjà  remplie  du  bruit  de  son  combat. 
Les  Turcs  le  condamnaient  et  l'admiraient;  mais  le 
divan  irrité  menaçait  déjà  de  le  reléguer  dans  une  île 
de  l'Archipel. 

Le  roi  de  Pologne  ,  Stanislas ,  qui  m'a  fait  l'honneur 
de  m'apprendre  la  plupart  de  ces  particularités ,  m'a 
confirmé  aussi  qu'il  fut  proposé  dans  le  divan  de  le 
confiner  jui-même  dans  une  île  de  la  Grèce;  mais 
quelques  mois  après  ,  le  grand-seigneur,  adouci ,  le 
laissa  partir. 

M.  Desaieurs ,  qui  aurait  pu  prendre  son  parti ,  et 
empêcher  qu'on  ne  fît  cet  affront  aux  rois  chrétiens  , 

"  ^e  bon  chapelain  Norberg  prétend  qu'on  se  contredit  ici  en 
disant  que  le  roi  Stanislas  fut  retenu  en  prisonnier  et  servi  en  roi 
dans  Bender.  Comment  ce  pauvre  homme  ne  voyait-il  pas  qu'on 
peut  être  a-la-fuis  honoré  et  prisonnier? 


268  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

était  à  Constantinople ,  aussi  bien  que  M.  Poniatowski , 
dont  on  craignait  toujours  le  génie  fécond  en  res- 
sources. La  plupart  des  Suédois ,  restés  dans  Andri- 
nople ,  étaient  en  prison  ;  le  trône  du  sultan  parais- 
sait inaccessible  de  tous  côtés  aux  plaintes  du  roi  de 
Suéde.        . 

Le  marquis  de  Fierville ,  envoyé  secrètement  de  la 
part  de  la  France  auprès  de  Charles  à  Bender,  était 
pour  lors  à  Andrinople.  Il  osa  imaginer  de  rendre  ser- 
vice à  ce  prince  dans  le  temps  que  tout  Tabandonnait 
ou  l'opprimait.  Il  fut  heureusement  secondé  dans  ce 
dessein  par  un  gentilhomme  français  ,  d'une  an- 
cienne maison  de  Champagne  ,  nommé  de  Ville- 
longue,  homme  intrépide,  qui,  n'ayant  pas  alors  une 
fortune  selon  son  courage ,  et  charmé  d'ailleurs  de 
la  réputation  du  roi  de  Suéde ,  était  venu  chez  les 
Turcs  dans  le  dessein  de  se  mettre  au  service  de  ce 
prince. 

M.  de  Fierville ,  avec  l'aide  de  ce  jeune  homme , 
écrivit  un  mémoire  au  nom  du  roi  de  Suéde ,  dans  le- 
quel ce  monarque  demandait  vengeance  au  sultan  de 
l'insulte  faite  en  sa  personne  à  toutes  les  têtes  couron- 
nées ,  et  de  la  trahison  vraie  ou  fausse  du  kan  et  du 
bâcha  de  Bender, 

On  y  accusait  le  visir  et  les  autres  ministres  d'avoir 
été  corrompus  par  les  Moscovites ,  d'avoir  trompé  le 
grand-seigneur,  d'avoir  empêché  les  lettres  du  roi  de 
parvenir. jusqu'à  sa  hautesse,  et  d'avoir,  par  ses  arti- 
fices ,  arraché  du  sultan  cet  ordre  si  contraire  à  l'kos- 
pitalité  musulmane  ,  par  lequel  on  avait  violé  le  droit 
des  nations  d'une  manière  si  indigne  d'un  grand  em- 


LIVRE  SEPTIÈME.  269 

pereur ,  en  attaquant  avec  vingt  mille  hommes  un  roi 
qui  n'avait ,  pour  se  défendre  ,  que  ses  domestiques , 
et  qui  comptait  sur  la  parole  sacrée  du  sultan. 

Quand  ce  mémoire  fut  écrit,  il  fallut  le  faire  tra- 
duire en  turc ,  et  fécrire  d'une  écriture  particulière 
sur  un  papier  fait  exprès  ,  dont  on  doit  se  servir  pour 
tout  ce  qu'on  présente  au  sultan. 

On  s'adressa  à  quelques  interprètes  français  qui 
étaient  dans  la  ville  ;  mais  les  affaires  du  roi  de  Suéde 
étaient  si  désespérées ,  et  le  visii'  déclaré  si  ouverte- 
ment contre  lui ,  qu'aucun  interprête  n'osa  seulement 
traduire  Técrit  de  M.  de  Fierville.  On  trouva  enfin  un 
autre  étranger ,  dont  la  main  n'était  point  connue  à  la 
Porte ,  qui ,  moyennant  quelque  récompense  et  l'as- 
surance d'un  secret  profond ,  traduisit  le  mémoire  en 
turc ,  et  l'écrivit  sur  le  papier  convenable  :  le  baron 
d'Arvidson ,  officier  des  troupes  de  Siiède ,  contrefît 
la  signature  du  roi.  Fierville,  qui  avait  le  sceau  royal, 
l'apposa  à  l'écrit,  et  on  cacheta  le  tout  avec  les  armes 
de  Suéde.  Villelongue  se  chargea  de  remettre  lui- 
même  ce  paquet  entre  les  mains  du  grand-seigneur , 
lorsqu'il  irait  à  la  mosquée ,  selon  la  coutume.  On  s'é- 
tait déjà  servi  d'une  pareille  voie  pour  présenter  au 
sultan  des  mémoires  contre  ses  ministres  ;  mais  cela 
même  rendait  le  succès  de  cette  entreprise  plus  diffi- 
cile ,  et  le  danger  beaucoup  plus  grand. 

Le  visir ,  qui  prévoyait  que  les  Suédois  demande- 
raient justice  à  son  maître ,  et  qui  n'était  que  trop  in- 
struit par  le  malheur  de  ses  prédécesseurs ,  avait  ex- 
pressément défendu  qu'on  laissât  approcher  personne 
du  grand-seigneur ,  et  avait  ordonné  surtout  qu'on  ar- 


270  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

rétât  tous  ceux  qui  so  présenterciient  auprès  de  la 

mosquée  avec  des  placets. 

Villelougue  savait  cet  ordre  ,  et  n'ignorait  pas  qu'il 
y  allait  de  sa  tête.  Il  quitta  son  habit  franc,  prit  un  vê- 
tement à  la  grecque  ;  et  ayant  caché  dans  son  sein  la 
lettre  qu'il  voulait  présenter ,  il  se  promena  de  bonne 
heure  près  de  la  mosquée  où  le  grand-seigneur  devait 
aller.  Il  contrefit  l'insensé ,  s'avança  en  dansant  au  mi- 
lieu de  deux  haies  de  janissaires ,  entre  lesquelles  le 
•  grand-seigneur  allait  passer  ;  il  laissait  tomber  exprès 
quelques  pièces  d'argent  de  ses  poches  pour  amuser 
les  gardes. 

Dès  que  le  sultan  approcha ,  on  voulut  faire  retirer 
Villelongue;  il  se  jeta  à  genoux,  et  se  débattit  entre 
les  mains  des  janissaires  :  son  bonnet  tomba  ;  de 
grands  cheveux  qu'il  portait  le  firent  reconnaître  pour 
un  Franc:  il  reÇut  plusieurs  coups,  et  fut  très  mal- 
traité. Le  grand-seigneur,  qui  était  déjà  proche,  en- 
tendit ce  tumulte ,  et  en  demanda  la  cause.  Villelongue 
lui  cria  de  toutes  ses  forces  ,  amman  !  amman  !  miséri- 
corde! en  tirant  la  lettre  de  son  sein.  Le  sultan  com- 
manda qu'on  le  laissât  approcher.  Villelongue  court 
à  lui  dans  le  moment,  embrasse  son  étrier ,  et  lui 
présente  Técrit  en  lui  disant:  Suet  kral  dan ,  c'est  le 
roi  de  Suède  qui  te  le  donne.  Le  sultan  mit  la  lettre 
dans  son  sein ,  et  continua  son  chemin  vers  la  mos- 
quée. Cependant  on  s'assure  de  Villelongue  ,  et  on  le 
conduit  en  prison  dans  les  bâtiments  extérieurs  du 
sérail. 

Le  sultan  ,  au  sortir  de  la  mosquée,  après  avoir  lu 
la  lettre ,  voulut  lui-même  interroger  le  prisonnier.  Ce 


LIVRE  SEPTIEME.    '  2^1 

que  je  raconte  ici  paraîtra  peut-t'tre  peu  croyable  ; 
mais  enfui  je  n'avance  rien  que  sur  la  foi  des  lettres 
de  M.  de  Villelongue  lui-même  ;  quand  un  si  brave  of- 
ficier assure  un  fait  sur  son  honneur ,  il  mérite  quel- 
que créance.  Il  m'a  donc  assuré  que  le  sultan  quitta 
l'habit  impérial ,  comme  aussi  le  turban  particulier 
qu'il  porte ,  et  se  déguisa  en  officier  des  janissaires  , 
ce  qui  lui  arrivait  assez  souvent.  Il  amena  avec  lui  un 
vieillard  de  l'île  de  Malte,  qui  lui  servit  d'interprète. 
A  la  faveur  de  ce  déguisement ,  Villelongue  jouit  d'un 
honneur  qu'aucun  ambassadeur  chrétien  n'a  jamais 
eu  :  il  eut  tête  à  tête  une  conférence  d'un  quart  dlieure 
avec  l'empereur  turc.  Il  ne  manqua  pas  d'expliquer 
les  griefs  du  roi  de  Suéde ,  d'accuser  les  ministres  ,  et 
de  demander  vengeance  avec  d'autant  plus  de  liberté , 
qu'en  parlant  au  sultan  même ,  il  était  censé  ne  parler 
qu'à  son  égal.  Il  avait  reconnu  aisément  le  grand-sei- 
gneur malgré  l'obscurité  de  la  prison ,  et  il  n'en  fut 
que  plus  hardi  dans  la  conversation.  Le  prétendu  of- 
ficier des  janissaires  dit  à  Villelongue  ces  propres  pa- 
roles :  «  Chrétien ,  assure-toi  que  le  sultan  mon  maître 
£  a  l'ame  d'un  empereur,  et  que  si  ton  roi  de  Suéde  a 
<i  raison,  il  lui  fera  justice.  y>  Villelongue  fut  bientôt 
élargi  :  on  vit ,  quelques  semaines  après ,  un  change- 
ment subit  dans  le  sérail ,  dont  les  Suédois  attribuèrent 
la  cause  à  cette  unique  conférence.  Le  mufti  fut  dé- 
posé ;  le  kan  des  Tartares  exilé  à  Rhodes ,  et  le  séras- 
quier  hacha  de  Bender  relégué  dans  une  île  de  l'Ar- 
chipel . 

La  Porte  ottomane  est  si  sujette  à  de  pareils  orages , 
qu'il  est  bien  difficile  de  décider  si  en  effet  le  sultan 


272  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

voulait  apaiser  le  roi  de  Suéde  par  ces  sacrifices.  La 
manière  dont  ce  prince  fut  traité  ne  prouve  pas  que 
la  Porte  s'empressât  beaucoup  à  lui  plaire. 

Le  favori  Ali  Coumourgi  fut  soupçonné  d'avoir  fait 
seul  tous  ces  changements  pour  ses  intérêts  particu- 
liers. On  dit  qu'il  fit  exiler  le  kan  de  Tartarie  et  le  sé- 
rasquier  de  Bender ,  sous  prétexte  qu'ils  avaient  dé- 
livré au  roi  les  douze  cents  bourses  ,  malgré  l'ordre 
du  grand-seigneur.  Il  mit  sur  le  trône  des  Tartares  le 
frère  du  kan  déposé ,  jeune  homme  de  son  âge ,  qui 
aimait  peu  son  frère,  et  sur  lequel  Ali  Coumourgi 
comptait  beaucoup  dans  les  guerres^ qu'il  méditait.  A 
l'égard  du  grand- visir  Jussuf ,  il  ne  fut  déposé  que 
quelques  semaines  après ,  et  Soliman  hacha  eut  le 
titre  de  premier  visir. 

Je  suis  ohhgé  de  dire  que  M.  de  Villelongue  et  plu- 
sieurs Suédois  m'ont  assuré  que  la  simple  lettre  pré- 
sentée au  sultan  au  nom  du  roi  avait  causé  tous  ces 
grands  changements  à  la  Porte  ;  mais  M.  de  Fierville 
m'a ,  de  son  côté,  assuré  tout  le  contraire.  J'ai  trouvé 
quelquefois  de  pareilles  contrariétés  dans  les  mé- 
moires que  l'on  m'a  confiés.  En  ce  cas,  tout  ce  que 
doit  faire  un  historien  ,  c'est  de  conter  ingénument  le 
fait,  sans  vouloir  pénétrer  les  motifs ,  et  de  se  borner 
à  dire  précisément  ce  qu'il  sait ,  au  lieu  de  deviner  ce 
qu'il  ne  sait  pas. 

Cependant  on  avait  conduit  Charles  XÏI  dans  le 
petit  château  de  Démirtash  auprès  d'Andrinople.  Une 
foule  innombrable  de  Tm  c^  s'était  rendue  en  cet  en- 
droit pour  voir  arriver  ce  prince  :  on  le  transporta  de 
sou  chariot  au  château  sur  un  sopha;  mais  Charles, 


LIVRE  SEPTIÈME.  27^ 

pour  n'être  point  vu  de  cette  multitude ,  se  mit  un 
carreau  sur  la  tète. 

La  Porte  se  fit  prier  quelques  jours  de  souffrir  qu'il 
habitât  à  Démotica  ,  petite  ville  à  six  lieues  d'Andri- 
nople,  près  du  fameux  fleuve  Hébrus,  aujourd'hui 
appelé  Mérizza.  Coumourgi  dit  au  grand-visir  Soli- 
man :  «  Va,  fais  avertir  le  roi  de  Suéde  qu'il  peut  res- 
«  ter  à  Démotica  toute  sa  vie  :  je  te  réponds  qu'avant 
«  un  an  il  demandera  à  s'en  aller  de  lui-même;  mais 
h  surtout  ne  lui  fais  point  tenir  d'argent.  » 

Ainsi  on  transféra  le  roi  à  la  petite  ville  de  Démo- 
tica, où  la  Porte  lui  assigna  un  thaïm  considérable  de 
provisions  pour  lui  et  pour  sa  suite  ,  on  lui  accorda 
seulement  vingt-cinq  écus  par  jour  en  argent,  pour 
acheter  du  cochon  et  du  vin ,  deux  sortes  de  provi- 
sions que  les  Turcs  ne  fournissent  pas  ;  mais  la  bourse 
de  cinq  cents  écus  par  jour  qu'il  avait  à  Bender  lui  fut. 
retranchée. 

A  peine  fut-il  à  Démotica  avec  sa  petite  cour,  qu'on 
déposa  le  grand-visir  Soliman;  sa  place  fut  donnée  à 
Ibrahim  MoUa ,  fier,  brave,  et  grossier,  à  l'excès.  Il 
n'est  pas  inutile  de  savoir  son  histoire,  afin  que  l'on 
connaisse  plus  particulièrement  tous  ces  vice-rois  de 
l'empire  ottoman ,  dont  la  fortune  de  Charles  a  si  long- 
temps dépendu. 

Il  avait  été  simple  matelot  à  l'avènement  du  sultan 
Achmet  III.  Cet  empereur  se  déguisait  souvent  en 
homme  privé,  en  iman,  ou  en  dervis;  il  se  glissait  le 
soir  dans  les  cafés  de  Constantinople,  et  dans  les  lieux 
publics,  pour  entendre  ce  qu'on  disait  de  lui,  et  pour 
recueillir  par  lui-même  les  sentiments  du  peuple    II 

CHARLES  XII.  iS 


2^4  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

entendit  un  jour  ce  Molla  qui  se  plaignait  que  les 
vaisseaux  turcs  ne  revenaient  jamais  avec  des  prises  ; 
et  qui  jurait  que  s'il  était  capitaine  de  vaisseau  il  ne 
rentrerait  jamais  dans  le  port  de  Gonstantinople  sans 
ramener  avec  lui  quelque  bâtiment  des  infidèles.  Le 
grand-seigneur  ordonna  dès  le  lendemain  qu'on  lui 
donnât  un  vaisseau  à  commander,  et  qu'on  l'envoyât 
en  course.  Le  nouveau  capitaine  revint  quelques  jours 
après  avec  une  barque  maltaise  et  une  galiote  de 
Gênes.  Au  bout  de  deux  ans  on  le  fit  capitaine  géné- 
ral de  la  mer,  et  enfin  grand-visir.  Dès  qu'il  fut  dans 
ce  poste,  il  crut  pouvoir  se  passer  du  favori  ;  et  pour 
se  rendre  nécessaire ,  il  projeta  de  faire  la  guerre  aux 
Moscovites  :  dans  cette  intention  il  fit  dresser  une 
tente  près  de  l'endroit  où  demeurait  le  roi  de  Suède.   . 

Il  invita  ce  prince  à  l'y  venir  trouver  avec  le  nou- 
veau kan  des  Tàrtares ,  et  l'ambassadeur  de  France. 
Le  roi,  d'autant  plus  altier  qu'il  était  malheureux,  re- 
gardait comme  le  plus  sensible  des  affronts  qu'un  su- 
jet osât  l'envoyer  chercher  :  il  ordonna  à  son  chance- 
lier Mullern  d'y  aller  à  sa  place  ;  et  de  peur  que  les 
Turcs  ne  lui  manquassent  de  respect,  et  ne  le  forças- 
sent à  commettre  sa  dignité ,  ce  prince ,  extrême  en 
tout,  se  mit  au  lit,  et  résolut  de  n'en  pas  sortir  tant 
qu'il  serait  à  Démotica.  Il  resta  dix  mois  couché  ,  fei- 
gnant d'être  malade  :  le  chancelier  Mullern ,  Grothu- 
sen,  et  le  colonel  Dubens,  étaient  les  seuls  qui  man- 
geassent avec  lui.  Ils  n'avaient  aucune  des  commodi- 
tés dont  les  Francs  se  servent  ;  tout  avait  été  pillé  à 
l'affaire  de  Bender;  de  sorte  qu'il  s'en  fallait  bien  qu'il 
Y  eût  dans  leurs  repas  de  la  pompe  et  de  la  délicatesse. 


LIVRE  SEPTIEME.  275 

Ils  se  servaient  eux-mêmes  :  et  ce  fut  le  chancelier 
Mullern  qui  fit  pendant  tout  ce  temps  la  fonction  de 
cuisinier. 

Tandis  que  Charles  XII  passait  sa  vie  dans  son  lit, 
il  apprit  la  désolation  de  toutes  ses  provinces  situées 
hors  de  la  Suéde. 

Le  général  Steinbock,  illustre  pour  avoir  chassé  les 
Danois  àe  la  Scanie ,  et  pour  avoir  vaincu  leurs  meil- 
leures troupes  avec  des  paysans ,  soutint  encore  quel- 
que temps  la  réputation  des  armes  suédoises.  Il  dé- 
fendit autant  qu'il  put  la  Poméranie  et  Brème ,  et  ce 
que  le  roi  possédait  encore  en  Allemagne  ;  mais  il  ne 
put  empêcher  les  Saxons  et  les  Danois  réunis  d'assié- 
ger Stade ,  ville  forte  et  considérable ,  située  près  de 
TElbe  dans  le  duché  de  Brème.  La  ville  fut  bombardée 
et  réduite  en  cendres ,  et  la  garnison  obligée  de  se 
rendre  à  discrétion ,  avant  que  Steinboch  pût  s'avan- 
cer pour  la  secourir. 

Ce  général ,  qui  avait  environ  douze  mille  hommes , 
dont  la  moitié  était  cavalerie,  poursuivit  les  ennemis 
qui  étaient  une  fois  plus  forts ,  et  les  atteignit  enfin 
dans  le  duché  de  Meckjenbourg,  près  d'un  lieu  nommé 
Gadebesk,  et  d'une  petite  rivière  qui  porte  ce  nom  :  il 
aiTiva  vis-à-vis  des  Saxons  et  des  Danois  le  20  dé- 
cembre 1 7 1 2.  Il  était  séparé  d'eux  par  un  marais.  Les 
ennemis ,  campés  derrière  ce  marais ,  étaient  appuyés 
à  un  bois  :  ils  avaient  l'avantage  du  nombre  et  du  ter- 
rain, et  on  ne  pouvait  aller  à  eux  qu'en  traversant  le 
marécage  sous  le  feu  de  leur  artillerie. 

Steinbock  passe  à  la  tête  de  ses  troupes ,  arrive  en 
ordre  de  bataille ,  et  engage  un  des  combats  les  plu«î 


276  HISTOIliE  DE  CHARLES  XII. 

sanglants  et  les  plus  acharnés  qui  se  fussent  encore 
donnés  entre  ces  deux  nations  rivales.  Après  trois 
heures  de  cette  mêlée  si  vive,  les  Danois  et  les  Saxons 
furent  enfoncés  et  quittèrent  le  champ  de  bataille. 

Un  fils  du  roi  Auguste  et  de  la  comtesse  de  Koë- 
nigsmarck,  connu  sous  le  nom  de  comte  de  Saxe,  fit 
dans  cette  bataille  son  apprentissage  de  l'art  de  la 
guerre.  C'est  ce  même  comte  de  Saxe  qui  eut  depuis 
l'honneur  d'être  élu  duc  de  Courlande,  et  à  qui  il  n'a 
manqué  que  la  force  pour  jouir  du  droit  le  plus  incon- 
testable qu'un  homme  puisse  jamais  avoir  sur  une 
souveraineté,  je  veux  dire  les  suffrages  unanimes  du 
peuple.  C'est  lui  qui  s'est  acquis  depuis  une  gloire  plus 
réelle  en  sauvant  la  France  à  la  bataille  de  Fontencfi , 
en  conquérant  la  Flandre ,  et  en  méritant  la  réputa- 
tion du  plus  grand  général  de  nos  jours.  Il  comman- 
dait un  régiment  à  Gadebesk,  et  y  eut  un  cheval  tué 
sous  lui:  je  lui  ai  entendu  dire  que  les  Suédois  gardè- 
rent toujours  leurs  rangs  ,  et  que  même  après  que  la 
victoire  fut  décidée ,  les  premières  lignes  de  ces  braves 
troupes  ayant  à  leurs  pieds  leurs  ennemis  morts ,  il 
n'y  eut  pas  un  soldat  suédois  qui  osât  seulement*se 
baisser  pour  les  dépouiller,  avant  que  la  prière  eût  été 
faite  sur  le  champ  de  bataille ,  tant  ils  étaient  inébran- 
lables dans  la  disciphne  sévère  à  laquelle  leur  roi  les 
avait  accoutumés. 

Steinbock ,  après  cette  victoire ,  se  souvenant  que 
les  Danois  avaient  mis  Stade  en  cendres,  alla  s'en  ven- 
ger sur  Altena,  qui  appartient  au  roi  de  Danemarck. 
Altena  est  au-dessous  de  Hambourg,  sur  le  fleuve  de 
l'Elbe,  qui  peut  apporter  dans  son  port  d'assez  gros 


LIVRE  SEPTIEME.  277 

vaisseaux.  Le  roi  de  Danemarck  favorisait  cette  ville 
de  beaucoup  de  privilèges  ;  son  dessein  était  d'y  éta- 
l)lir  un  commerce  florissant  :  déjà  même  l'industrie 
des  Altenais,  encouragée  par  les  sages  vues  du  roi, 
commençait  à  mettre  leur  ville  au  nombre  des  villes 
commerçantes  et  riches.  Hambourg  en  concevait  de 
la  jalousie,  et  ne  souhaitait  rien  tant  que  sa  destruc- 
tion. Dès  que  Steinbock  fut  à  la  vue  d'Altena  ,  il  en- 
voya dire  par  un  trompette  aux  habitants  qu'ils  eus- 
sent à  se  retirer  avec  ce  qu'ils  pourraient  emporter 
d'effets ,  et  qu'on  allait  détruire  leur  ville  de  fond  en 
comble. 

Les  magistrats  vinrent  se  jeter  à  ses  pieds ,  et  offri- 
rent cent  mille  écus  de  rançon.  Steinbock  en  demanda 
deux  cent  mille.  Les  iVltenais  supplièrent  qu'il  leur  fût 
permis  au  moins  d'envoyer  à  Hambourg  où  étaient 
leurs  correspondances ,  et  assurèrent  que  le  lende- 
main ils  apporteraient  cette  somme  :  le  général  sué- 
dois répondit  qu'il  fallait  la  donner  sur  l'heure,  ou 
qu'on  allait  embraser  Altcna  sans  délai*. 

Ses  troupes  étaient  dans  le  faubourg,  le  flambeau  à 
la  main  :  une  faible  porte  de  bois  et  un  fossé  déjà  com- 
blé étaient  les  seules  défenses  des  Altenais.  Ces  mal- 
heureux furent  obhgés  de  quitter  leurs  maisons  avec 
précipitation  au  milieu  de  la  nuit:  c'était  le  9  janvier 
1 7 1 3  :  il  fesait  un  froid  rigoureux ,  augmenté  par  un 

Entre  cet  alinéa  et  le  suivant,  il  y  avait  dans  la  première  édition  : 
«  On  disait  que  les  Hambourgeois  avaient  donné  secrètement  à  Stein- 
«  bock  une  grosse  somme  pour  acheter  la  ruine  de  cette  ville  ,  qui 
«  leur  fesait  ombrage  ;  et  que  Steinbock  ,  dans  celte  sévérité,  satiste- 
«  sait  également  ses  intérêts,  sa  vengeance,  et  celle  d#son  maltve.  » 


278  HISTOIRE  DE  CHARLES  Xlf. 

vent  de  nord  violent ,  qui  servit  à  étendre  l'embrase- 
ment avec  plus  de  promptitude  dans  la  ville,  et  à 
rendre  plus  insupportables  les  extrémités  où  le  peuple 
fut  réduit  dans  la  campagne.  Les  hommes ,  les  femmes, 
courbés  sous  le  fardeau  des  meubles  qu'ils  empor- 
taient, se  réfugièrent  en  pleurant  et  en  poussant  des 
hurlements ,  sur  les  coteaux  voisins ,  qui  étaient  cou- 
verts de  glace.  On  voyait  plusieurs  jeunes  gens  qui 
portaient  sur  leurs  épaules  des  vieillards  paralytiques. 
Quelques  femmes  nouvellement  accouchées  emportè- 
rent leurs  enfants ,  et  moururent  de  froid  avec  eux  sur 
la  colline,  en  regardant  de  loin  les  flammes  qui  con- 
sumaient leur  patrie.  Tous  les  habitants  n'étaient  pas 
encore  sortis  de  la  ville ,  lorsque  les  Suédois  y  mirent 
le  feu.  Altena  brûla  depuis  minuit  jusqu'à  dix  heures 
du  matin.  Presque  toutes  les  maisons  étaient  de  bois  : 
tout  fut  consumé  ;  et  il  ne  parut  pas  le  lendemain  qu'il 
y  eût  eu  une  ville  en  cet  endroit. 

Les  vieillards ,  les  malades ,  et  les  femmes  les  plus 
délicates ,  réfugiés  dans  les  glaces  pendant  que  leurs 
maisons  étaient  en  feu,  se  traînèrent  aux  portes  de 
Hambourg ,  et  supplièrent  qu'on  leur  ouvrît  et  qu'on 
leur  sauvât  la  vie  :  mais*  on  refusa  de  les  recevoir, 
parcequ'il  régnait  dans  Altena  quelques  maladies  con- 
tagieuses; et  les  Hambourgeois  n'aimaient  pas  assez 
les  Altenais  pour  s'exposer,  en  lès  recueillant ,  à  infec- 
ter leur  propre  ville.  Ainsi,  la  plupart  de  ces  misé- 
rables expirèrent  sous  les  murs  de  Hambourg ,  en 

*  La  première  édition  portait  :  «  Mais  les  Hambourgeois  refusè- 
«  rent  de  les  recevoir  sous  prétexte  qu'il  ré>jnait  dans  Altena  quel- 
.'  cfues  maladfes  conta^^ieuses  ;  ainsi  la  plupart,  etc.  » 


LIVRE  SEPTIÈME.  279 

prenant  le  ciel  à  témoin  de  la  barbarie  ^es  Suédois,  et 
de  colle  des  Hambourgeois  ,  qui  ne  paraissait  pas 
moins  inhumaine. 

Toute  l'Allemagne  cria  contre  cette  violence  :  les 
ministres  et  les  généraux  de  Pologne  et  de  Danemarck 
écrivirent  au  comte  de  Steinbock  pour  lui  reprocher 
une  cruauté  si  grande,  qui,  faite  sans  nécessité  et  de- 
meurant sans  excuse,  soulevait  contre  lui  le  ciel  et  la 
terre. 

Steinbock  répondit  «  qu'il  ne  s'était  porté  à  ces  ex- 
«  trémités  que  pour  apprendre  aux  ennemis  du  roi 
«  son  maître  à  ne  plus  faire  une  guerre  de  barbares , 
«  et  à  respecter  le  droit  des  gens  ;  qu'ils  avaient  rempli 
«  la  Poméranie  de  leurs  cruautés ,  dévasté  cette  belle 
«  province ,  et  vendu  près  de  cent  mille  habitants  aux 
«  Turcs  ;  que  les  flambeaux  qui  avaient  mis  Altena  en 
«  cendres  étaient  les  représailles  des  boulets  rouges 
«  par  qui  Stade  avait  été  consumée.  » 

C'était  avec  cette  fureur  que  les  Suédois  et  leurs  en- 
nemis se  fesaient  la  guerre.  Si  Charles  XII  avait  paru 
alors  dans  la  Poméranie ,  il  est  à  croire  qu'il  eût  pu 
retrouver  sa  première  fortune.  Ses  armées,  quoique 
éloignées  de  sa  présence ,  étaient  encore  animées  de 
son  esprit;  mais  l'absence  du  chef  est  toujours  dange- 
reuse aux  affaires ,  et  empêche  qu'on  ne  profite  des 
victoires.  Steinbock  perdit  par  les  détails  ce  qu'il  avait 
gagné  par  des  actions  signalées  qui  en  un  autre  temps 
auraient  été  décisives. 

Tout  vainqueur  qu'il  était,  il  ne  put  empêcher  les 
Moscovites ,  les  Saxons ,  et  les  Danois  de  se  réunir.  On 
lui  enleva  des  quartiers  :  il  perdit  du  monde  dans  plu- 


28o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

sieurs  escarmouches  :  deux  mille  hommes  de  ses 
troupes  se  noyèrent  en  passant  l'Eider  pour  aller  hi- 
verner dans  le  Holstein.  Toutes  ces  pertes  étaient  sans 
ressource  dans  un  pays  où  il  était  entouré  de  tous  cô- 
tés d'ennemis  puissants^ 

Il  voulut  défendre  le  pays  du  Holstein  contre  le 
Danemarck  ;  mais  ,  malgré  ses  ruses  et  ses  efforts ,  le 
pays  fut  perdu,  toute  l'armée  fut  détruite,  et  Stein- 
bock  fut  prisonnier. 

lya  Poméranie  sans  défense ,  à  la  réserve  de  Stral- 
sund ,  de  File  de  Rugen  ,  et  de  quelques  lieux  circon- 
voisins  ,  devint  la  proie  des  alliés  :  elle  fut  séquestrée 
entre  les  mains  du  roi  de  Prusse.  Les  états  de  Brème 
furent  remplis  de  garnisons  danoises.  Au  même  temps 
les  Russes  inondaient  la  Finlande,  et,y  battaient  les 
Suédois  que  la  confiance  abandonnait ,  et  qui ,  étant 
inférieurs  en  nombre  ,  commençaient  à  n'avoir  plus 
sur  leurs  ennemis  aguerris  la  supériorité  de  la  va- 
leur. 

Pour  achever  les  malheurs  de  la  Suéde ,  son  roi 
s'obstinait  à  rester  à  Démotica ,  et  se  repaissait  encore 
de  l'espérance  de  ce  secours  turc  sur  lequel  il  ne  de- 
vait plus  compter. 

Ibrahim  Molla ,  ce  visir  si  fier ,  qui  s'obstinait  à  la 
guerre  contre  les  Moscovites ,  malgré  les  vues  du  fa- 
vori, fut  étranglé  entre  deux  portes. 

La  place  de  visir  était  devenue  si  dangereuse  que 
personne  n'osait  l'occuper  :  elle  demeura  vacante  pen- 
dant six  mois.  Enfin  le  favori  Ali  Coumourgi  prit  le 
titre  de  grand-visir.  Alors  toutes  les  espérances  du  roi 
de  Suéde  tombèrent.  Il  connaissait  Coumourgi,  d'au- 


LIVRE  SEPTIÈME.  28 1 

tant  mieux  qu'il  en  avait  été  servi  quand  les  intérêts 
de  ce  favori  s'accordaient  avec  les  siens. 

Il  avait  été  onze  mois  à  Démotica,  enseveli  dans 
Tinaction  et  dans  l'oubli;  cette  oisiveté  extrême,  suc- 
cédant tout-à-coup  aux  plus  violents  exercices,  lui 
avait  donné  enfin  la  maladie  qu'il  feignait.  On  le 
croyait  mort  dans  toute  l'Europe.  Le  conseil  de  ré- 
gence qu'il  avait  établi  à  8tockbolni ,  quand  il  partit 
de  sa  capitale,  n'entendait  plus  parler  de  lui.  Le  sé- 
nat vint  en  corps  supplier  la  princesse  Ulrique  Éléo- 
nore,  sœur  du  roi,  de  se  charger  de  la  régence,  pen- 
dant cette  longue  absence  de  son  frère  :  elle  l'accepta  ■ 
mais  quand  elle  vit  que  le  sénat  voulait  l'obliger  à 
faire  la  paix  avec  le  czar  et  le  voi  de  Danemarck,  qui 
attaquaient  la  Suéde  de  tous  côtés,  cette  princesse, 
jugeant  bien  que  son  frère  ne  ratifierait  jamais  la  paix , 
se  démit  de  la  régence,  et  envoya  en  Turquie  un  long 
détail  de  cette  affaire. 

Le  roi  reçut  le  paquet  de  sa  sœur  à  Démotica.  Le 
despotisme  qu'il  avait  sucé  en  naissant  lui  fesait  ou- 
blier qu'autrefois  la  Suéde  avait  été  libre,  et  que  le 
sénat  gouvernait  anciennement  le  royaume  conjoin- 
tement avec  les  rois,  il  ne  regardait  ce  corps  que 
comme  une  troupe  de  domestiques  qui  voulaient  com- 
mander dans  la  maison  en  l'absence  du  maître  :  il 
leur  écrivit  que ,  s'ils  prétendaient  gouverner,  il  leur 
enverrait  une  de  ses  bottes ,  et  que  ce  serait  d'elle  dont 
il  faudrait  qu'ils  prissent  les  ordres. 

Pour  prévenir  donc  ces  prétendus  attentats  en 
Suéde  contre  son  autorité,  et  pour  défendre  enfin  son 
pays ,  n'espérant  plus  rien  de  la  Porte  ottomane,  et  ne 


282  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

comptant  plus  que  sur  lui  seul,  il  fit  signifier  au  grand- 
visir  qu'il  souhaitait  partir,  et  s'en  retourner  par  l'Al- 
lemagne. 

M.  Desaleurs,  ambassadeur  de  France,  qui  s'était 
chargé  des  affaires  de  la  Suéde ,  fît  la  demande  de  sa 
part.  «  Hé  bien!  dit  le  visir  au  comte  Desaleurs,  n'a- 
«  vais-je  pas  bien  dit  que  l'année  ne  se  passerait  pas 
«  sans  que  le  roi  de  Suéde  demandât  à  partir?  Dites- 
«  lui  qu'il  est  à  son  choix  de  s'en  aller  ou  de  demeurer; 
«  mais  qu'il  se  détermine  bien,  et  qu'il  fixe  le  jour  de 
«  son  départ ,  afin  qu'il  ne  nous  jette  pas  une  seconde 
«  fois  dans  l'embarras  de  Bender.  »■ 

Le  comte  Desaleurs  adoucit  au  roi  la  dureté  de  ces 
paroles.  Le  jour  fut  choisi;  mais  Charles,  avant  que 
de  quitter  la  Turquie ,  voulut  étaler  la  pompe  d'un 
grand  roi ,  quoique  dans  la  misère  d'un  fugitif.  Il 
donna  à  Grothusen  le  titre  d'ambassadeur  extraordi- 
naire ,  et  l'envoya  prendre  congé  dans  les  formes  à 
Constantinople  ,  suivi  de  quatre  -  vingts  personnes 
toutes  superbement  vêtues. 

Les  ressorts  secrets  qu'il  fallut  faire  jouer  pour 
amasser  de  quoi  fournir  à  cette  dépense,  étaient  plus 
humiliants  que  l'ambassade  n'était  pompeuse. 

M.  Desaleurs  prêta  au  roi  quarante  mille  écus  ;  Gro- 
thusen avait  des  agents  à  Constantinople  qui  emprun- 
taient en  son  nom ,  à  cinquante  pour  cent  d'intérêt , 
mille  écus  d'un  Juif,  deux  cents  pistoles  d'un  mar- 
chand anglais ,  mille  francs  d'un  Turc. 

On  amassa  ainsi  de  quoi  jouer  en  présence  du  di- 
van la  brillante  comédie  de  l'ambassade  suédoise. 
Grothusen  reçut  à  Constantinople  tous  les  honneurs 


LIVRE  SEPTIÈME.  ^83 

que  la  Porte  fait  aux  ambassadeurs  extraordinaires 
des  rois  le  jour  de  leur  audience.  Le  but  de  tout  ce 
fracas  était  d'obtenir  de  Tardent  du  grand-visir;  mais 
ce  ministre  fut  inexorable. 

Grothusen  proposa  d'emprunter  un  million  de  la 
Porte.  Le  visir  répliqua  sèchement  que  son  maître  sa- 
vait donner  quand  il  voulait,  et  qu'il  était  au-dessous 
de  sa  dignité  de  prêter;  qu'on  fournirait  au  roi  abon- 
damment ce  qui  était  nécessaire  pour  son  voyage, 
d'une  manière  digne  de  celui  qui  le  renvoyait;  que 
peut-être  même  la  Porte  lui  ferait  quelque  présent  en 
or  non  monnayé,  mais  qu'on  n'y  devait  pas  compter. 

Enfin ,  le  i^'^  octobre  1 7 1 4  ,  le  roi  de  Suède  se  mit 
en  route  pour  quitter  la  Turquie.  Un  capigi  bâcha  avec 
six  chiaoux  le  vinrent  prendre  au  château  de  Démir- 
tash,  où  ce  prince  demeurait  depuis  quelques  jours  : 
il  lui  présenta,  de  la  part  du  grand- seigneur ,  une 
large  tente  d'écarlate  brodée  d'or,  un  sabre  avec  une 
poignée  garnie  de  pierreries ,  et  huit  chevaux  arabes 
d'une  beauté  parfaite ,  avec  des  selles  superbes ,  dont 
les  étriers  étaient  d'argent  massif.  Il  n'est  pas  indigne 
de  l'histoire  de  dire  qu'un  écuyer  arabe ,  qui  avait  soin 
de  ces  chevaux ,  donna  au  roi  leur  généalogie  ;  c'est 
lui  usage  établi  depuis  long-temps  chez  ces  peuples^ 
qui  semblent  faire  beaucoup  plus  d'attention  à  la  no- 
blesse des  chevaux  qu'à  celle  des  hommes,  ce  qui  peut- 
être  n'est  pas  si  déraisonnable ,  puisque ,  chez  les  ani- 
maux ,  les  races  dont  on  a  soin  ,  et  qui  sont  sans  mé- 
lange ,  ne  dégénèrent  jamais. 

Soixante  chariots  chargés  de  toutes  sortes  de  pro- 
visions, et  trois  cents  chevaux,  formaient  le  convoi. 


284  HISTOIRE  DE  CFIARLES  XII. 

Le  capigi  bâcha,  sachant  que  phisieurs  Turcs  avaient 
pi  été  de  l'argent  aux  gens  de  la  suite  du  roi  à  un  gros 
jntérét ,  lui  dit  que  l'usure  étant  contraire  à  la  loi  ma- 
hométane,  il  suppliait  sa  majesté  de  Hquider  toutes 
ses  dettes  ,  et  d'ordonner  au  résident  qu'il  laisserait  à 
Constantinople  de  ne  payer  que  lé  capital.  «  Non ,  dit 
«  le  roi ,  si  mes  domestiques  ont  donné  des  billets  de 
«  cent  écus,  je  veux  les  payer,  quand  ils  n'en  auraient 
<v  reçu  que  dix.  » 

Il  fit  proposer  aux  créanciers  de  le  suivre ,  avec  l'as- 
surance d'être  payés  de  leurs  frais  et  de  leurs  dettes. 
Plusieurs  entreprirent  le  voyage  de  Suède ,  et  Grothu- 
sen  eut  soin  qu'ils  fussent  payés. 

Les  Turcs ,  afin  de  montrer  plus  de  déférence  pour 
leur  hôte ,  le  fesaient  voyager  à  très  petites  journées  ; 
mais  cette  lenteur  respectueuse  gênait  l'impatience  du 
roi.  Il  se  levait  dans  la  route  à  trois  heures  du  matin, 
selon  sa  coutume.  Dès  qu'il  était  habillé,  il  éveillait 
lui-même  le  capigi  et  les  chiaoux,  et  ordonnait  la  mar- 
che au  milieu  de  la  nuit  noire.  La  gravité  turque  était 
dérangée  par  cette  manière  nouvelle  de  voyager  ;  mais 
le  roi  prenait  plaisir  à  leur  embarras ,  et  disait  qu'il  se 
vengeait  un  peu  de  l'affaire  de  Bender. 

Tandis  qu'il  gagnait  les  frontières  des  Turcs,  Sta- 
nislas en  sortait  par  un  autre  chemin ,  et  allait  se  re- 
tirer en  Allemagne,  dans  le  duché  de  Deux -Ponts  , 
province  qui  confine  au  palatinat  du  Rhin  et  à  l'Alsace, 
et  qui  appartenait  au  roi  de  Suéde  depuis  que  Char- 
les X,  successeur  de  Christine,  avait  joint  cet  héri- 
tage à  la  couronne.  Charles  assigna  à  Stanislas  le  re- 
venu de  ce  duché ,  estimé  alors  environ  soixante  et 


LIVRE  SEPTIÈME.  285 

dix  mille  écus.  Ce  fut  là  qu'aboutirent  pour  lors  tant 
de  projets ,  tant  de  guerres  ,  et  tant  d  espérances.  Sta- 
nislas voulait  et  aurait  pu  faire  un  traité  avantageux 
avec  le  roi  Auguste;  mais  l'indomptable  opiniâtreté  de 
Charles  XII  lui  fit  perdre  ses  terres  et  ses  biens  réels, 
en  Pologne ,  pour  lui  conserver  le  titre  de  roi. 

Ce  prince  resta  dans  le  duché  de  Deux  -  Ponts  jus- 
qu'à la  mort  de  Charles  :  alors ,  cette  province  retour- 
nant à  un  prince  de  la  maison  palatine,  il  choisit  sa 
retraite  à  Veissembourg  ,  dans  l'iVlsace  française. 
M.  Sum ,  envoyé  du  roi  Auguste  ,  en  porta  ses  plaintes 
au  duc  d'Orléans  ,  régent  de  France.  Le  duc  d'Orléans 
répondit  à  M.  Sum  ces  paroles  remarquables  :  «  Mon- 
«  sieur,  mandez  au  roi  votre  maître  que  la  France  a 
«  toujours  été  l'asile  des  rois  malheureux.  » 

Le  roi  de  Suéde  étant  arrivé  sur  les  confins  de  l'Al- 
lemagne ,  apprit  que  l'empereur  avait  ordonné  qu  on 
le  reçût  dans  toutes  les  terres  de  son  obéissance  avec 
une  magnificence  convenable.  Les  villes  et  les  villages 
oii.lgs  maréchaux-des-logis  avaient  par  avance  mar- 
qué sa  route ,  fesaient  des  préparatifs  pour  le  rece- 
voir :  tous  ces  peuples  attendaient  avec  impatience  de 
voir  passer  cet  homme  extraordinaire,  dont  les  vic- 
toires et  les  malheurs ,  les  moindres  actions ,  et  le  re- 
pos même ,  avaient  fait  tant  de.bruit  en  Europe  et  en 
Asie.  Mais  Charles  n'avait  nulle  envie  d'essuyer  toute 
cette  pompe  ,  ni  de  montrer  en  spectacle  le  prisonnier 
de  Bender  ;  il  avait  résolu  même  de  ne  jamais  rentrer 
dans  Stockholm  qu'il  n'eût  auparavant  réparé  ses  mai- 
heurs  par  une  meiMeure  fortune. 

Quand  il  fut  à  Tergovitz ,  sur  les  frontières  de  la 


286  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Transylvanie ,  après  avoir  congédié  son  escorte  tur- 
que ,  il  assembla  sa  suite  dans  une  grange ,  et  il  leur  dit 
à  tous  de  ne  se  mettre  point  en  peine  de  sa  personne, 
et  de  se  trouver  le  plus  tôt  qu'ils  pourraient  à  Stral- 
sund  ,  en  Poméranie ,  sur  le  bord  de  la  mer  Bal- 
tique ,  environ  à  trois  cents  lieues  de  l'endroit  où  ils 
étaient. 

Il  ne  prit  avec  lui  que  During ,  et  quitta  toute  sa 
suite  gaiement,  la  laissant  dans  l'étonnement,  dans  la 
crainte ,  et  dans  la  tristesse.  Il  prit  une  perruque  noire 
pour  se  déguiser,  car  il  portait  toujours  seS  cheveux, 
mit  un  chapeau  bordé  d'or  avec  un  habit  gris  d'épine 
et  un  manteau  bleu,  prit  le  nom  d'un  officier  alle- 
mand, et  courut  la  poste  à  cheval  avec  son  compagnon 
de  voyage. 

Il  évita  dans  sa  route,  autant  qu'il  le  put,  les  terres 
de  ses  ennemis  déclarés  et  secrets ,  prit  son  chemin 
par  la  Hongrie ,  la  Moravie ,  l'Autriche ,  la  Bavière ,  le 
Virtemberg ,  le  Palatinat ,  la  Vestphalie ,  et  le  Mecklen- 
bourg  ;  ainsi  il  fit  presque  le  tour  de  l'Allemagn^ ,  et 
alongea  son  chemin  de  la  moitié.  A  la  fin  de  la  pre- 
mière journée,  après  avoir  couru  sans  relâche,  le  jeune 
During,  qui  n'était  pas  endurci  à  ces  fatigues  excessives 
comme  le  roi  de  Suède,  s'évanouit  en  descendant  de 
cheval.  Le  roi,  qui  ne  voulait  pas  s'arrêter  un  moment 
sur  la  route,  demanda  à  During,  quand  celui-ci  fut 
revenu  à  lui,  combien  il  avait  d'argent.  During  ayant 
répondu  qu'il  avait  environ  mille  écus  en  or  :  «  Donne- 
«  m'en  la  moitié ,  dit  le  roi  ;  je  vois  bien  que  tu  n'es 
«  pas  en  état  de  me  suivre:  j'ach(!^^erai  la  route  tout 
«  seul,  y  During  le  supplia  de  daigner  se  reposer  du 


LIVRE  SEPTIÈME.  287 

moins  trois  heures ,  Tassurant  qu'au  bout  de  ce  temps 
il  serait  en  état  de  remonter  à  cheval ,  et  de  suivre  sa 
majesté  ;  il  le  conjura  de  penser  à  tous  les  risques  qu'il 
allait  courir.  Le  roi ,  inexorable ,  se  Ht  donner  les  cinq, 
cents  écus,  et  demanda  des  chevaux.  Alors  During, 
effrayé  de  la  résolution  du  roi ,  s'avisa  d'un  stratagème 
innocent  :  il  tira  à  part  le  maître  de  la  poste ,  et  lui 
montrant  le  roi  de  Suéde  :  «  Cet  homme ,  lui  dit-il ,  est 
«  mon  cousin  ;  nous  voyageons  ensemble  pour  la 
«  même  affaire  ;  il  voit  que  je  suis  malade ,  et  ne  veut 
«  pas  seulement  m'attendre  trois  heures  ;  donnez-lui, 
«  je  vous  prie ,  le  plus  méchant  cheval  de  votre  écurie, 
«  et  cherchez-moi  quelque  chaise  ou  quelque  chariot 
«  de  poste.  » 

Il  mit  deux  ducats  dans  la  main  du  maître  de  la 
poste ,  qui  satisfît  exactement  à  toutes  ses  demandes. 
On  donna  au  roi  un  cheval  rétif  et  boiteux  :  ce  mo- 
narque partit  seul  à  dix  heures  du  soir  dans  cet  équi- 
page, au  milieu  d'une  nuit  noire,  avec  le  vent ,  la  neige , 
et  la  pluie.  Son  compagnon  de  voyage ,  après  avoir 
dormi  quelques  heures  ,  se  mit  en  route  dans  un  cha- 
riot traîné  jfer  de  forts  chevaux.  A  quelques  milles  ,  il 
rencontra  ,  au  point  du  jour,  le  roi  de  Suéde ,  qui,  ne 
pouvant  plus  faire  marcher  sa  monture ,  s'en  allait 
de  son  pied  gagner  la  poste  prochaine. 

Il  fut  forcé  de  se  mettre  siir  le  chariot  de  During , 
il  dormit  sur  de  la  paille.  Ensuite  ils  continuèrent  leur 
route ,  courant  à  cheval  le  jour,  et  dormant  sur  une 
charrette  la  nuit,  sans  s'arrêter  en  aucun  lieu. 

(21  novembre  1714)  Après  seize  jours  de  course, 
oon  sans  danger  d'être  arrêtés  plus  d'une  fois ,  ils  ar- 


288  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

rivèrent  enfin  aux  portes  de  la  ville  de  Stralsund ,  à 

une  heure  après  minuit. 

Le  roi  cria  à  la  sentinelle  qu'il  était  un  courrier  dé- 
pêché de  Turquie  par  le  roi  de  Suéde  ;  qu'il  fallait  qu'on 
le  fît  parler  dans  le  moment  au  général  Ducker,  gou- 
verneur de  la  place.  La  sentinelle  répondit  qu'il  était 
tard,  que  le  gouverneur  était  couché,  et  qu'il  fallait 
attendre  le  point  de  jour. 

Le  roi  répliqua  qu'il  venait  pour  des  affaires  impor- 
tantes, et  leur  déclara  que  s'ils  n'allaient  pas  réveiller 
le  gouverneur  sans  délai  ,  ils  seraient  tous  punis  le 
lendemain  matin.  Un  sergent  alla  enfin  réveiller  le 
gouverneur.  Ducker  s'imagina  que  c'était  peut-être  un 
des  généraux  du  roi  de  Suéde  :  on  fit  ouvrir  les  portes  j 
on  introduisit  ce  courrier  dans  sa  chambre. 

Ducker,  à  moitié  endormi ,  lui  demanda  des  nou- 
velles du  roi  de  Suéde  :  le  roi  le  prenant  par  le  bras  , 
«  Hé  quoi  !  dit-il ,  Ducker,  mes  plus  fidèles  sujets  m'ont- 
<i  ils  oublié?  »  Le  général  reconnut  le  roi  :  il  ne  pou- 
vait croire  ses  yeux  ;  il  se  jette  en  bas  du  lit,  embrasse 
les  genoux  de  son  maître  en  versant  des  larmes  de 
joie.  La  nouvelle  en  fut  répandue  à  Finstant  dans  la 
ville ,  tout  le  monde  se  leva  :  les  soldats  vinrent  entou- 
rer la  maison  du  gouverneur.  Les  rues  se  remplirent 
des  habitants ,  qui  se  demandaient  les  uns  aux  autres  : 
Est-il  vrai  que  le  roi  est  ici  ?  On  fit  des  illuminations 
à  toutes  les  fenêtres  ;  le  vin  coula  dans  les  rues ,  à  la 
lumière  de  mille  flambeaux  et  au  bruit  de  l'artillerie. 
Cependant  on  mena  le  roi  au  lit  :  il  y  avait  seize 
jours  qu'il  ne  s'était  couché  ;  il  fallut  couper  ses  bottes 
sur  les  jambes  ,  qui  s'étaient  enflées  par  l'extrême  fli- 


LIVRE  SEPTIÈME.  289 

tigue.  Il  n'avait  ni  linge  ni  habits  :  on  lui  fit  une  garde- 
robe  en  hâte  de  ce  qu'on  put  trouver  de  plus  convena- 
ble dans  la  ville.  Quand  il  eut  dormi  quelques  heures  , 
il  ne  se  leva  que  pour  aller  faire  la  revue  de  ses  troupes 
et  visiter  les  fortifications.  Le  jour  même  il  envoya 
partout  ses  ordres  pour  recommencer  une  guerre  plus 
vive  que  jamais  contre  tous  ses  ennemis.  Au  reste, 
toutes  ces  particularités,  si  conformes  au  caractère  ex- 
traordinaire de  Charles  XII ,  m'ont  été  confirmées  par 
le  comte  de  Croissi ,  ambassadeur  auprès  de  ce  prince, 
après  m'avoir  été  apprises  par  M.  Fabrice. 

L'Europe  était  alors  dans  un  état  bien  différent  de 
celui  où  elle  était  quand  Charles  la  quitta  en  1 709. 

La  guerre  qui  en  avait  si  long-temps  déchiré  toute 
la  partie  méridionale  ,  c'est-à-dire  FAilemagne ,  l'An- 
gleterre ,  la  Hollande ,  la  France ,  l'Espagne ,  le  Portu- 
gal ,  et  l'Italie ,  était  éteinte.  Cette  paix  générale  avait 
été  produite  par  des  brouilleries  particulières  arrivées 
à  la  cour  d'Angleterre.  Le  comte  d'Oxford,  ministre 
habile ,  et  le  lord  Bolingbroke ,  un  des  plus  brillants 
génies ,  et  l'homme  le  plus  éloquent  de  son  siècle ,  pré- 
valurent contre  le  fameux  duc  de  Marlborough,  et  en- 
gagèrent la  reine  Anne  à  faire  la  paix  avec  Louis  XIV. 
La  France ,  n'ayant  plus  l'Angleterre  pour  ennemie  , 
força  bientôt  les  autres  puissances  à  s'accommoder. 

Philippe  V,  petit- fils  de  Louis  XIV,  commençait  à 
régner  paisiblement  sur  les  débris  de  la  monarchie 
espagnole.  L'empereur  d'Allemagne,  devenu  maître 
de  Naples  et  de  là  Flandre ,  s'affermissait  dans  ses 
vastes  états.  Louis  XIV  n'aspirait  plus  qu'à  achever 
en  paix  sa  longue  carrière. 

CHARL7-?  Xir,  10 


290  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

Anne ,  reine  d'Angleterre,  était  morte  le  10  auguste 
1 7  1 4,  haïe  de  la  moitié  de  sa  nation ,  pour  avoir  donné 
la  paix  à  tant  d'états.  Son  frère  Jacques  Stuart,  prince 
malheureux ,  exclu  du  trône  presque  en  naissant , 
n'ayant  point  paru  alors  en  Angleterre  pour  tenter  de 
recueilhr  une  succession  que  de  nouvelles  lois  lui  au- 
raient donnée  si  son  parti  eût  prévalu ,  George  I",  élec- 
teur de  Hanovre  ,  fut  reconnu  unanimement  roi  de  la 
Grande-Bretagne.  Le  trône  appartenait  à  cet  électeur, 
non  en  vertu  du  sang ,  quoiqu'il  descendît  d'une  fille 
de  Jacques,  mais  en  vertu  d'un  acte  du  parlement  de 
la  nation. 

George ,  appelé  dans  un  âge  avancé  à  gouverner  un 
peuple  dont  11  n'entendait  point  la  langue ,  et  chez  qui 
tout  lui  était  étranger ,  se  regardait  comme  l'électeur 
de  Hanovre  plutôt  que  comme  le  roi  d'Angleterre. 
Toute  son  ambition  était  d'agrandir  ses  états  d'Alle- 
magne. Il  repassait  presque  tous  les  ans  la  mer  pour, 
revoir  des  sujets  dont  il  était  adoré.  Au  reste  il  se  plai- 
sait plus  à  vivre  en  homme  qu'en  maître.  La  pompe 
de  la  royauté  était  pour  lui  un  fardeau  pesant.  Il  vivait 
avec  un  petit  nombre  d'anciens  courtisans  qu'il  admet- 
tait à  sa  familiarité.  Ce  n'était  pas  le  roi  de  l'Europe 
qui  eût  le  plus  d'éclat  ;  mais  il  était  un  des  plus  sages , 
et  le  seul  qui  connût  sur  le  trône  les  douceurs  de  la 
vie  privée  et  de  l'amitié.  Tels  étaient  les  principaux 
monarques ,  et  telle  la  situation  du  midi  de  l'Europe. 

Les  changements  arrivés  dans  le  Nord  étaient  d'une 
autre  nature.  Ses  rois  étaient  en  guerre ,  et  se  réunis-» 
saient  contre  le  roi  de  Suéde. 

Auguste  était  depuis  long- temps  remonté  sur  le 


I 


LIVRE  SEPTIÈME.  09 1 

trône  de  Pologne  avec  Taide  du  czar  et  du  consente- 
ment de  Tempereur.  d'Allemagne  ,  d'Anne  d'Angle- 
terre, et  des  états -généraux,  qui,  tous  garants  du 
traité  d'xVlt-Rantstadt  quand  Charles  XII  imposait  les 
lois ,  se  désistèrent  de  leur  garantie  quand  il  ne  fut 
plus  à  craindre. 

Mais  Auguste  ne  jouissait  pas  d'un  pouvoir  tran- 
quille. La  république  de  Pologne ,  en  reprenant  son 
roi ,  reprit  bientôt  ses  craintes  du  pouvoir  arbitraire  : 
elle  était  en  armes  pour  l'obliger  à  se  conformer  aux 
■pacta  conventa ,  contrat  sacré  entre  les  peuples  et  les 
rois ,  et  semblait  n'avoir  rappelé  son  maître  que  pour 
lui  déclarer  la  guerre.  Dans  les  commencements  de 
ces  troubles  ,  on  n'entendait  pas  prononcer  le  nom  de 
Stanislas  ;  son  parti  semblait  anéanti ,  et  on  ne  se  res- 
souvenait en  Pologne  du  roi  de  Suéde  que  comme 
d'un  torrent  qui  avait,  pour  un  temps,  changé  le  cours 
de  toutes  choses  dans  son  passage. 

Pultava  et  l'absence  de  Charles  XII ,  en  fesant  tom- 
ber Stanislas ,  avaient  aussi  entraîné  la  chute  du  duc 
de  Holstein  ,  neveu  de  Charles ,  qui  venait  d'être  dé-» 
pouillé  de  ses  états  par  le  roi  de  Danemarck.  Le  roi  de 
Suéde  avait  aimé  tendrement  le  père  :  il  était  pénétré 
et  humilié  des  malheurs  du  fils  ;  de  plus ,  n'ayant  rien 
fait  en  sa  vie  que  pour  la  gloire ,  la  chute  des  souve- 
rains qu'il  avait  faits  ou  rétablis  fut  pour  lui  aussi  sen- 
sible que  la  perte  de  tant  de  provinces. 

C'était  à  qui  s'enrichirait  de  ses  pertes.  Frédéric- 
Guillaume  ,  depuis  peu  roi  de  Prusse ,  qui  paraissait 
avoir  autant  d'inclination  à  la  guerre  que  son  père 
avait  été  pacifique ,  commença  par  se  faire  livrer  Ste- 


292  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

tin  et  une  partie  de  la  Poméi  anie ,  sur  laquelle  il  avait 
des  droits  pour  quatre  cent  mille  écus  payés  au  roi  de 
Danemarck  et  au  czar. 

George ,  électeur  de  Hanovre  ,  devenu  roi  d'Angle- 
terre, avait  aussi  séquestré  entre  ses  mains  le  duché  de 
Brème  et  de  Yerden ,  que  le  roi  de  Danemarck  lui  avait 
mis  en  dépôt  pour  soixante  mille  pistoles.  x\insi  on 
disposait  des  dépouilles  de  Charles  XIÏ ,  et  ceux  qui 
les  avaient  en  garde  devenaient ,  par  leurs  intérêts , 
des  ennemis  aussi  dangereux  que  ceux  qui  les  avaient 
prises. 

Quant  au  czar ,  il  était  sans  doute  le  plus  à  craindre  : 
ses  anciennes  défaites ,  ses  victoires,  ses  fautes  même, 
sa  persévérance  à  s'instruire  et  à  montrer  à  ses  sujets 
ce  qu'il  avait  appris,  ses  travaux  continuels,  enavaient 
fait  un  grand  homme  en  tout  genre.  Déjà  Riga  était 
pris  ;  la  Livonie,  l'Ingrie,  la  Carelie,  la  moitié  de  la 
Finlande ,  tant  de  provinces  qu'avaient  conquises  les 
rois  ancêtres  de  Charles  ,  étaient  sous  le  joug  mosco- 
vite. 

Pierre  Alexiowitz ,  qui  vingt  ans  auparavant  n'avait 
pas  une  harque  dans  la  mer  Baltique,  se  voyait  alors 
maître  de  cette  mer,  à  la  tête  d'une  flotte  de  trente 
grands  vaisseaux-  de  ligne. 

Un  de  ces  vaisseaux  avait  été  construit  de  ses  pro- 
pres mains;  il  était  le  meilleur  charpentier,  le  meil- 
leur amiral ,  le  meilleur  pilote  du  INord.  Il  n'y  avait 
point  de  passage  difficile  qu'il  n'eût  sondé  lui-même, 
depuis  le  fond  du  golfe  de  Bothnie  jusqu'à  l'Océan , 
ayant  joint  le  travail  d'un  matelot  aux  expériences 
d'un  philosophe  et  aux  desseins  d'un  empereur,  et 


LIVRE  SEPTlÈxME.      .  2C)^ 

étant  devenu  amiral  par  degrés  et  à  force  de  victoires, 
comme  il  avait  voulu  parvenir  au  généralat  sur  terre. 

Tandis  que  le  prince  GalLitzin ,  général  formé  par 
lui ,  et  Tun  de  ceux  qui  secondèrent  le  mieux  ses  en- 
treprises ,  achevait  la  conquête  de  la  Finlande  ,  pre- 
nait la  ville  de  Vasa,  et  battait  les  Suédois  ,  cet  empe- 
reur se  mit  en  mer  pour  aller  conquérir  l'île  d'Aland , 
située  dans  la  mer  Baltique ,  à  douze  lieues  de  Stock- 
holm. 

Il  partit  pour  cette  expédition  au  commencement 
de  juillet  1 7  1 4  5  pendant  que  son  rival  Charles  XII  se 
tenait  dans  son  lit  à  Démotica.  Il  s'embarqua  au  port 
de  Cronslot ,  qu'il  avait  bâti  depuis  quelques  années  à 
quatre  milles  de  Pétersbourg.  Ce  nouveau  port,  la  flotte 
qu  il  contenait,  les  officiers  et  les  matelots  qui  la  mon- 
taient ,  tout  cela  était  son  ouvrage  ;  et  de  quelque  côté 
qu'il  jetât  les  yeux ,  il  ne  voyait  rien  qu'il  n'eût  créé  en 
quelque  sorte. 

La  flotte  russe  se  trouva  le  1 5  juillet  à  la  hauteur 
d'Aland.  Elle  était  composée  de  trente  vaisseaux  de 
ligne ,  de  quatre-vingts  galères  ,  et  de  cent  demi  -  ga- 
lères. Elle  portait  vingt  mille  soldats  :  l'amiral  Apraxin 
la  commandait  :  l'empereur  russe  y  servait  en  qualité 
de  contre-amiral.  La  flotte  suédoise  vint  le  1 6  à  sa  ren- 
contre, commandée  par  le  vice -amiral  Érinschild; 
elle  était  moins  forte  des  deux  tiers  :  toutefois  elle  se 
battit  pendant  trois  heures.  Le  czar  s'attacha  au  vais- 
seau d'Érinschild,  et  le  prit  après  un  combat  opiniâtre. 

Lejour  delà  victoire,  ildébarqua  seize  mille  hommes 
dans  Aland  ;  et  ayant  pris  plusieurs  soldats  suédois  qui 
n'avaient  pu  encore  s'embarquer  sur  la  flotte  d'Erins- 


294  mSTOlRK  DE  CHARLES  XII. 

child ,  il  les  amena  priscmniers  sur  ses  vaisseaux.  Il 
rentra  dans  son  port  de  Cronslot  avec  le  grand  vais- 
seau d'Erinschild ,  trois^utres  de  moindre  grandeur, 
une  frégate ,  et  six  galères  ,  dont  il  s'était  rendu  maître 
dans  ce  combat. 

De  Cronslot  il  arriva  dans  le  port  de  Pétersbourg , 
suivi  de  toute  sa  flotte  victorieuse  et  des  vaisseaux  pris 
sur  les  ennemis.  Il  fut  salué  d'une  triple  décharge  de 
cent  cinquante  canons  :  après  quoi  il  fit  une  entrée 
triomphale  qui  le  flatta  encore  davantage  que  celle  de 
Moscou  ,  parcequ'il  recevait  ces  honneurs  dans  sa 
ville  favorite,  en  un  lieu  où  dix  ans  auparavant  il  n'y 
avait  pas  une  cabane ,  et  où  il  voyait  alors  trente-qua- 
tre mille  cinq  cents  maisons  ;  enfin ,  parcequ'il  se  trou- 
vait non  seulement  à  la  tête  d'une  marine  victorieuse, 
mais  de  la  première  flotte  russe  qu'on  eût  jamais  \ue 
dans  la  mer  Baltique ,  et  au  milieu  d'une  nation  à  qui 
le  nom  de  flotte  n'était  pas  même  connu  avant  lui. 

On  observa  à  Pétersbourg  à  peu  près  les  mêmes  cé- 
rémonies qui  avaient  décoré  le  triomphe  à  Moscou. 
Le  vice -amiral  suédois  fut  le  principal  ornement  de 
ce  triomphe  nouveau  :  Pierre  Alexiowitz  y  parut  en 
qualité  de  contre -amiral.  Un  boïard  russien,  nommé 
Romanodow^ski ,  lequel  représentait  le  czar  dans  des 
occasions  solennelles  ,  était  assis  sur  un  trône ,  ayant 
à  ses  côtés  douze  sénateurs.  Le  contre-amiral  lui  pré- 
senta la  relation  de  sa  victoire ,  et  on  le  déclara  vice- 
amiral  ,  en  considération  de  ses  services  ;  cérémonie 
bizarre ,  mais  utile  dans  un  pays  où  la  subordination 
militaire  était  une  des  nouveautés  que  le  czar  avait  in- 
troduites, 


LIVRE  SEPTIÈME.  2gS 

L'empereur  moscovite,  enfin  victorieux  des  Suédois 
sur  mer  et  sur  terre ,  et  ayant  aidé  à  les  chasser  de  la 
Pologne ,  y  dominait  à  son  tour.  Il  s'était  rendu  mé- 
diateur entre  la  république  et  Aujjuste  ;  gloire  aussi 
flatteuse  peut-être  que  d'y  avoir  fait  un  roi.  Cet  éclat 
et  toute  la  fortune  de  Charles  avaient  passé  au  czar  ;  il 
en  jouissait  même  plus  utilement  que  n'avait  fait  son 
rival ,  car  il  fesait  servir  tous  ses  succès  à  l'avantage 
de  son  pays.  S'il  prenait  une  ville ,  les  principaux  ar- 
tisans allaient  porter  à  Pétersbourg  leur  industrie  :  il 
transportait  en  Moscovie  les  manufactures ,  les  arts  , 
les  sciences  des  provinces  conquises  sur  la  Suéde  :  ses 
états  s'enrichissaient  par  ses  victoires  ;  ce  qui ,  de  tous 
les  conquérants  ,  le  rendait  le  plus  excusable. 

La  Suéde ,  au  contraire ,  privée  de  presque  toutes 
ses  provinces  au-delà  de  la  mer,  n'avait  plus  ni  com- 
merce ,  ni  argent ,  ni  crédit.  Ses  vieilles  troupes,  si  re- 
doutables, avaient  péri  dans  les  batailles,  ou  de  misère. 
Plus  de  cent  mille  Suédois  étaient  esclaves  dans  les 
vastes  états  du  czar,  et  presque  autant  avaient  été  ven- 
dus aux  Turcs  et  aux  Tartares.  L'espèce  d'hommes 
manquait  sensiblement  ;  mais  Tespérance  renaquit 
dès  qu  on  sut  le  roi  à  Stralsund. 

Les  impressions  de  respect  et  d'admiration  pour  lui 
étaient  encore  si  fortes  dans  l'esprit  de  ses  sujets ,  que 
la  jeunesse  des  campagnes.se  présenta  en  foule  pour 
s'enrôler,  quoique  les  terres  n'eussent  pas  asse*  de 
mains  pour  les  cultiver. 

FIN    DU    LIVRE    SEPTIÈME. 


-V/VV -l/l/^-Vi/V-*/*/»-  V'»/^'V/*^-V«/V"V/*'V-»/%/^1 


LIVRE  HUITIEME, 


ARGUMENT. 

Charles  marie  la  princesse  sa  sœur  au  prince  de  liesse.  Il  est  assiégé 
dans  Stralsund ,  et  se  sauve  en  Suède.  Entreprise  du  baron  de 
Goërtz,  son  premier  ministre.  Projet  d'une  réconciliation  avec 
le  czar,  et  d'une  descente  en  Angleterre.  Charles  assiège  Frede- 
richshall  en  Norvège.  Il  est  tué.  Son  caractère.  Goërtz  est  dé- 
capité. 

Le  roi ,  au  milieu  de  ces  préparatifs ,  donna  la  sœur 
qui  lui  restait,  Ulrique-Éléonore,  en  mariage  au  prince 
Frédéric  de  Hesse-Cassel.  La  reine  douairière,  grand'- 
mère  de  Charles  XII  et  de  la  princesse ,  âgée  de  qua- 
tre-vingts ans ,  fit  les  honneurs  de  cette  fête ,  le  4  avril 
1716,  dans  le  palais  de  Stockholm ,  et  mourut  peu  de 
temps  après. 

Ce  mariage  ne  fut  point  honoré  de  la  présence  du 
roi  ;  il  resta  dans  Stralsund ,  occupé  à  achever  les  for- 
tifications de  cette  place  importante,  menacée  par  les 
rois  de  Danemarck  et  de  Prusse.  Il  déclara  cependant 
son  beau-frère  généralissime  de  ses  armées  en  Suéde. 
Ce  prince  avait  servi  les  éta1»s-généraux  dans  les  guerres 
con^  e  la  France  :  il  était  regardé  comme  un  bon  gé- 
néral ,  qualité  qui  n'avait  pas  peu  contribué  à  lui  faire 
épouser  une  sœur  de  Charles  XII. 

Les  mauvais  succès  se  suivaient  alors  aussi  rapi- 
dement qu'autrefois  les  victoires.  Au  mois  de  juin  de 


HISTOIRE  DE  CHARLES  XII.  297 

cette  année  1 7  i  5  ,  les  troupes  allemandes  du  roi  d'An- 
(jleterre ,  et  celles  de  Danemarck ,  investirent  la  forte 
ville  de  Vismar  :  les  Danois  et  les  Saxons ,  réunis  au 
nombre  de  trente -six  mille,  marchèrent  en  même 
temps  vers  Stralsund  pour  en  former  le  siège.  Les  rois 
de  Danemarck  et  de  Prusse  coulèrent  à  fond,  près  de 
Stralsund ,  cinq  vaisseaux  suédois.  Le  czar  était  alors 
sur  la  mer  Baltique  avec  vingt  grands  vaisseaux  de 
guerre ,  et  cent  cinquante  de  transport ,  sur  lesquels 
il  y  avait  trente  mille  hommes.  Il  menaçait  la  Suéde 
d'une  descente:  tantôtil  avançait  jusqu'à  la  côte  d'Hel- 
sinbourg ,  tantôt  il  se  présentait  à  la  hauteur  de  Stock- 
holm. Toute  la  Suéde  était  en  armes  sur  les  côtes  ,  et 
n'attendait  que  le  moment  de  cette  invasion.  Dans  ce 
même  temps  ses  troupes  de  terre  chassaient  de  poste 
en  poste  les  Suédois  des  places  qu'ils  possédaient  en- 
core dans  la  Finlande ,  vers  le  golfe  de  Bothnie  ;  mais 
le  czar  ne  poussa  pas  plus  loin  ses  entreprises. 

A  l'euibouchure  de  FOder,  fleuve  qui  partage  en 
deux  la  Poméranie ,  et  qui ,  après  avoir  coulé  sous  Ste- 
tin  ,  tombe  dans  la  mer  Baltique ,  est  la  petite  île  d'U- 
sedom  :  cette  place  est  très  importante  par  sa  situa- 
tion ,  qui  commande  l'Oder  à  droite  et  à  gauche;  celui 
qui  en  est  le  maître  l'est  aussi  de  la  navigation  du 
fleuve.  Le  roi  de  Prusse  avait  délogé  les  Suédois  de 
cette  île ,  et  s'en  était  saisi ,  aussi  bien  que  de  Stetin  , 
qu'il  gardait  en  séquestre,  le  tout ^  disait-il,  pour  la- 
mour  de  la  paix.  Les  Suédois  avaient  repris  l'île  d'U- 
sedom  au  mois  de  mai  1 7 1 5.  Ils  y  avaient  deux  forts  : 
l'un  était  le  fort  de  la  Suine ,  sur  la  branche  de  l'Oder 
qui  porte  ce  nom;  lautre,  de  plus  de  conséquence, 


298  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

était  Pennamonder,  sur  Faiitre  cours  de  la  rivière.  Le 
roi  de  Suéde  n'avait ,  pour  garder  ces  deux  forts  et 
toute  File,  que  deux  cent  cinquante  soldats  poméra- 
niens ,  commandés  par  un  vieil  officier  suédois,  nom- 
mé Kuse-Slerp ,  dont  le  nom  mérite  d'être  conservé. 

Le  roi  de  Prusse  envoie  le  4  auguste  quinze  cents 
hommes  de  pied  et  huit  cents  dragons  pour  débarquer 
dans  Fde  :  ils  arrivent  et  mettent  pied  à  terre,  sans 
opposition,  du  côté  du  fort  de  la  Suine.  Le  comman- 
dant suédois  leur  abandonna  ce  fort  comme  le  moins 
important  ;  et ,  ne  pouvant  partager  le  peu  qu'il  avait 
de  monde ,  il  se  retira  dans  le  château  de  Pennamon- 
der avec  sa  petite  troupe,  résolu  de  se  défendre  jus- 
qu'à la  dernière  extrémité. 

Il  fallut  donc  l'assiéger  dans  les  formes.  On  embar- 
que pour  cet  effet  de  Fartillerie  à  Stetin  ;  on  renforce 
les  troupes  prussiennes  de  mille  fantassins  et  de  quatre 
cents  cavaliers.  Le  18  auguste  on  ouvre  la  tranchée 
en  deux  endroits  ,  et  la  place  est  vivement  battue  par 
le  canon  et  par  les  mortiers.  Pendant  le  siège  un  sol- 
dat suédois,  chargé  en  secret  d'une  lettre  de  Char- 
les XII ,  trouva  le  moyen  d'aborder  dans  l'île ,  et  de 
s'introduire  dans  Pennamonder  :  il  rendit  la  lettre  au 
commandant  ;  elle  était  conçue  en  ces  termes  :  «  Ne 
«  faites  aucun  feu  que  quand  les  ennemis  seront  au 
«bord  du  fossé,  défendez-vous  jusqu'à  la  dernière 
«  goutte  de  votre  sang  :  je  vous  recommande  à  votre 
«  bonne  fortune.  Charles.  » 

Slerp  ayant  lu  ce  billet ,  résolut  d'obéir  et  de  mou- 
rir comme  il  lui  était  ordonné,  pour  le  service  de  son 
maître.  Le  22  ,  au  point  du  jour,  les  ennemis  donné- 


LIVRE  HUITIEME.  299 

rent  l'assaut  :  les  assiégés  n'ayant  tiré  que  quand  ils 
virent  les  assiégeants  au  bord  du  fossé ,  en  tuèrent  un 
grand  nombre  :  mais  le  fossé  était  comblé ,  la  brèche 
large ,  le  nombre  des  assiégeants  trop  supérieur.  Ou 
entra  dans  le  château  par  deux  endroits  à-la-fois.  Le 
commandant  ne  songea  alors  qu'à  vendre  chèrement 
sa  vie ,  et  à  obéir  à  la  lettre.  Il  abandonne  les  brèches 
par  où  les  ennemis  entraient;  il  retranche  près  d'un 
bastion  sa  petite  troupe,  qui  a  l'audace  et  la  fidélité 
de  le  suivre  ;  il  la  place  de  façon  qu'elle  ne  peut  être 
entourée.  Les  ennemis  courent  à  lui,  étonnés  de  ce 
qu'il  ne  demande  point  quartier.  Il  se  bat  pendant  une 
heure  entière  ;  et ,  après  avoir  perdu  la  moitié  de  ses 
soldats ,  il  est  tué  enfin  avec  son  lieutenant  et  son  ma- 
jor. Alors  cent  soldats ,  qui  restaient  avec  un  seul  of- 
ficier, demandèrent  la  vie ,  et  furent  faits  prisonniers  : 
on  trouva  dans  la  poche  du  commandant  la  lettre  de 
son  maître,  qui  fut  portée  au  roi  de  Prusse. 

Pendant  que  Charles  perdait  l'de  d'Usedom  et  les 
îles  voisines  ,  qui  furent  bientôt  prises  ;  que  Y ismar 
était  prêt  de  se  rendre  ;  qu'il  n'avait  plus  de  flotte  ;  que 
la  Suéde  était  menacée ,  il  était  dans  la  ville  de  Stral- 
sund  ;  et  cette  place  était  déjà  assiégée  par  trente -six 
mille  hommes. 

Stralsund ,  ville  devenue* fameuse  en  Europe  par  le 
siège  qu'y  soutint  le  roi  de  Suéde ,  est  la  plus  forte 
place  de  la  Poméranie.  Elle  est  bâtie  entre  la  mer  Bal- 
tique et  le  lac  de  Franken ,  sur  le  détroit  de  Gella  :  on 
n'y  peut  arriver  de  terre  que  sur  une  chaussée  étroite , 
défendue  par  une  citadelle  et  par  des  retranchements 
qu'on  croyait  inaccessibles.  Elle  avait  une  garnison  de 


300  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

près  de  neuf  mille  hommes ,  et  de  plus  le  roi  de  Suéde 
lui-même.  Les  rois  de  Danemarck  et  de  Prusse  entre- 
prirent ce  siège  avec  une  armée  de  trente- six  mille 
hommes ,  composée  de  Prussiens ,  de  Danois ,  et  de 
Saxons. 

L'honneur  d'assiéger  Charles  XII  était  un  motif  si 
pressant,  qu'on  passa  par -dessus  tous  les  obstacles  , 
et  qu'on  ouvrit  la  tranchée  la  nuit  du  1 9  au  20  octobre 
de  cette  année  17 15.  Le  roi  de  Suède,  dans  le  com- 
mencement du  siège,  disait  qu'il  ne  comprenait  pas 
comment  une  place  bien  fortifiée ,  et  munie  d'une  gar- 
nison suffisante ,  pouvait  être  prise.  Ce  n'est  pas  que, 
dans  le  cours  de  ses  conquêtes  passées ,  il  n'eût  pris 
plusieurs  places  ,  mais  presque  jamais  par  un  siège 
régulier;  la  terreur  de  ses  armes  avait  alors  tout  em- 
porté :  d'ailleurs  il  ne  jugeait  pas  des  autres  par  lui- 
même  ,  et  n'estimait  pas  assez  ses  ennemis.  Les  assié- 
geants pressèrent  leurs  ouvrages  avec  une  activité  et 
des  efforts  qui  furent  secondés  par  un  hasard  très  sin- 
gulier. 

On  sait  que  la  mer  Baltique  n'a  ni  flux  ni  reflux.  Le 
retranchement  qui  couvrait  la  ville  ,  et  qui  était  ap- 
puyé du  côté  de  l'occident  à  un  marais  impraticable , 
et  du  côté  de  l'orient  à  la  mer ,  semblait  hors  de  toute 
insulte.  Personne  n'avait  fait  attention  que,  lorsque 
les  vents  d'occident  soufflaient  avec  quelque  violence, 
ils  refoulaient  les  eaux  de  la  mer  Baltique  vers  l'o- 
rient, et  ne  leur  laissaient  que  trois  pieds  de  profon- 
deur vers  ce  retranchement ,  qu'on  eût  cru  bordé  d'une 
mer  impraticable.  Un  soldat  s'étant  laissé  tomber  du 
haut  du  retranchement  dans  la  mer,  fut  étonné  de 


LIVRE  HUITIÈME.  3oi 

trouver  fond  :  ii  conçut  que  cette  découverte  pourrait 
faire  sa  fortune  :  il  déserta  et  alla  au  quartier  du  comte 
Wackerharth ,  général  des  troupes  saxonnes  ,  donner 
avis  qu'on  pouvait  passer  la  mer  à  gué,  et  pénétrer 
sans  peine  au  retranchement  des  Suédois.  Le  roi  de 
Prusse  ne  tarda  pas  à  profiter  de  l'avis. 

Le  lendemain  donc ,  à  minuit ,  le  vent  d'occident 
soufflant  encore ,  le  lieutenant-colonel  Koppen  entra 
dans  l'eau,  suivi  de  dix-huit  cents  hommes  :  deux  mille 
s'avançaient  en  même  temps  sur  la  chaussée  qui  con- 
duisait à  ce  retranchement  :  toute  Tartillerie  des  Prus- 
siens tirait ,  et  les  Prussiens  et  les  Danois  donnaient 
l'alarme  d'un  autre  côté. 

Les  Suédois  se  crurent  sûrs  de  renverser  ces  deux 
mille  hommes  qu'ils  voyaient  venir  si  témérairement 
en  apparence  sur  la  chaussée  ;  mais  tout-à-coup  Kop- 
pen, avec  ses  dix-huit  cents  hommes,  entre  dans  le  re- 
tranchement du  côté  de  la  mer.  Les  Suédois ,  entourés 
et  surpris ,  ne  purent  résister  :  le  poste  fut  enlevé  après 
un  grand  carnage.  Quelques  Suédois  s'enfuirent  vers 
la  ville;  les  assiégeants  les  y  poursuivirent  :  ils  entraient 
pèle -mêle  avec  les  fuyards  :  deux  officiers  et  quatre 
soldats  saxons  étaient  déjà  sur  le  pont-levis,  mais  on 
eut  le  temps  de  le  lever  :  ils  furent  pris ,  et  la  ville  fut 
sauvée  pour  cette  fois. 

On'trouva  dans  ces  retranchements  vingt -quatre 
canons ,  que  l'on  tourna  contre  Stralsund.  Le  siège 
fut  poussé  avec  l'opiniâtreté  et  la  confiance  que  de- 
vait donner  ce  premier  succès.  On  canonna  et  on  bom- 
barda la  ville  presque  sans  relâche. 

Vis-à-vis  Stralsund  ,  dans  la  mer  Baltique ,  est  lile 


302  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

de  Rugen ,  qui  sert  de  rempart  à  cette  place ,  et  où  la 
garnison  et  les  bourgeois  auraient  pu  se  retirer ,  s'ils 
avaient  eu  des  barques  pour  les  transporter.  Cette  ile 
était  d'une  conséquence  extrême  pour  Charles  :  il 
voyait  bien  qUe ,  si  les  ennemis  en  étaient  les  maîtres , 
il  se  trouverait  assiégé  par  terre  et  par  mer  ;  et  que , 
selon  toutes  les  apparences  ,  il  serait  réduit ,  ou  à 
s'ensevelir  sous  les  ruines  de  Stralsund ,  ou  à  se  voir 
prisonnier  de  ces  mêmes  ennemis  qu'il  avait  si  long- 
temps méprisés ,  et  auxquels  il  avait  imposé  des  lois 
si  dures.  Cependant  le  malheureux  état  de  ses  affaires 
ne  lui  avait  pas  permis  de  mettre  dans  Rugen  une  gar- 
nison suffisante;  il  n'y  avait  pas  plus  de  deux  mille 
hommes  de  troupes. 

Ses  ennemis  fesaient ,  depuis  trois  mois ,  toutes  les 
dispositions  nécessaires  pour  descendre  dans  cette  île, 
dont  labord  est  très  difficile  ;  enfin ,  ayant  fait  con- 
struire des  barques  ,  le  prince  d'Anhalt ,  à  l'aide  d'un 
temps  favorable  ,  débarqua  dans  Rugen ,  le  1 5  no- 
vembre, avec  douze  mille  hommes.  Le  roi,  présent 
partout,  était  dans  cette  île;  il  avait  joint  ses  deux 
mille  soldats ,  qui  étaient  retranchés  près  d'un  petit 
port ,  à  trois  lieues  de  l'endroit  où  l'ennemi  avait 
abordé  ;  il  se  met  à  leur  tête ,  et  marche  au  milieu  de  la 
nuit  dans  un  silence  profond.  Le  prince  d'Anhalt  avait 
déjà  retranché  ses  troupes ,  par  une  précautioli  qui 
semblait  inutile.  Les  officiers  qui  commandaient  sous 
lui  ne  s'attendaient  pas  d'être  attaqués  la  nuit  même, 
et  croyaient  Charles  XII  à  Stralsund  ;  mais  le  prince 
d'Anhalt,  qui  savait  de  quoi  Charles  était  capable,  avait 
fait  creuser  un  fossé  profond,  bordé  de  chevaux  de 


LIVRE  HUITIÈME.  3o?> 

frise,  et  prenait  toutes  ses  sûretés  comme  s'il  eût  eu 
une  armée  supérieure  en  noml)re  à  combattre. 

A  deux  heures  du  matin ,  Charles  arrive  aux  enne- 
mis, sans  faire  le  moindre  bruit.  Ses  soldats  se  disaient 
les  uns  aux  autres  :  Arrachez  les  chevaux  defiise.  Ces 
paroles  furent  entendues  des  sentinelles  :  Talarme  est 
donnée  aussitôt  dans  le  camp;  les  ennemis  se  mettent 
sous  les  armes.  Le  roi  ayant  ôté  les  chevaux  de  frise , 
vit  devant  lui  un  large  fossé  :  «  Ah  ,  dit-il ,  est-il  pos- 
«  sible!  je  ne  m'y  attendais  pas.  »  Cette  surprise  ne  le 
découragea  point  :  il  ne  savait  pas  combien  de  troupes 
étaient  débarquées  :  ses  ennemis  ignoraient ,  de  leur 
côté ,  à  quel  petit  nombre  ils  avaient  à  faire.  L'obscu- 
rité de  la  nuit  semblait  favorable  à  Charles  :  il  prend 
son  parti  sur-le-champ  :  il  se  jette  dans  le  fossé,  ac- 
compagné des  plus  hardis ,  et  suivi  en  un  instant  de 
tout  le  reste  ;  les  chevaux  de  frise  arrachés  ,  la  terre 
éboulée ,  les  troncs  et  les  branches  d'arbre  qu'on  put 
trouver,  les  soldats  tués  par  les  coups  de  mousquet 
tirés  au  hasard,  servirent  de  fascines.  Le  roi ,  les  gé- 
néraux qu'il  avait  avec  lui ,  les  officiers  et  les  soldats 
les  plus  intrépides  ,  montent  sur  l'épaule  les  uns  des 
autres  ,  comme  à  un  assaut.  Le  combat  s'engage  dans 
le  camp  ennemi.  L'impétuosité  suédoise  mit  d'abord 
le  désordre  parmi  les  Danois  et  les  Prussiens  ;  mais  le 
nombre  était  trop  inégal  :  les  Suédois  furent  repoussés 
après  un  quart  d'heure  de  combat ,  et  repassèrent  le 
fossé.  Le  prince  d'Anhalt  les  poursuivit  alors  dans  la 
plaine  ;  il  ne  savait  pas  que  dans  ce  moment  c  était 
Charles  XII  lui-même  qui  fuyait  devant  lui.  («e  roi  mal- 
heureux ralha  sa  troupe  en  plein  champ  ,  et  le  com- 


3o4  *   HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

bat  recommença  avec  une  opiniâtreté  égale  de  part  et 
d'autre.  Grothusen,  le  favori  du  roi ,  et  le  général  Dar- 
doff ,  tombèrent  morts  auprès  de  lui.  Charles ,  en  com- 
battant ,  passa  sur  le  corps  de  ce  dernier,  qui  respirait 
eacore.  During ,  qui  Tavait  seul  accompagné  dans  son 
voyage  de  Turquie  à  Stralsund ,  fut  tué  à  ses  yeux. 

Au  milieu  de  cette  mêlée,  un  lieutenant  danois, 
dont  je  n'ai  jamais  pu  savoir  le  nom ,  reconnut  Char- 
les ,  et  lui  saisissant  d'une  main  son  épée ,  et  de  l'autre 
le  tirant  avec  force  par  les  cheveux  :  «  Rendez-vous , 
«  sire ,  lui  dit -il ,  ou  je  vous  tue.  »  Charles  avait  à  sa 
ceinture  un  pistojet  :  if  le  tira  de  la  main  gauche  sur 
cet  officier,  qui  en  mourut  le  lendemain  matin.  Le  nom 
du  roi  Charles,  qu'avait  prononcé  ce  Danois  ,  attira  en 
un  instant  une  foule  d'ennemis.  Le  roi  fut  entouré.  Il 
reçut  un  coup  de  fusil  au-dessous  de  la  mamelle  gau- 
che: le  coup,  qu'il  appelait  une  contusion,  enfonçait 
de  deux  doigts.  Le  roi  était  à  pied ,  et  près  d'être  tué 
ou  pris.  Le  comte  Poniatow  ski  combattait  dans  ce  mo- 
ment auprès  de  sa  personne.  Il  lui  avait  sauvé  la  vie  à 
Pultava ,  il  eut  le  bonheur  de  la  lui  sauver  encore  dans 
ce  combat  de  Paigen ,  et  le  remit  à  cheval. 

Les  Suédois  se  retirèrent  vers  un  endroit  de  l'île 
nommé  Alteferre ,  où  il  y  avait  un  fort  dont  ils  étaient 
encore  maîtres.  De  là  le  roi  repassa  à  Stralsund,  obligé 
d'abandonner  les  braves  troupes  qui  l'avaient  si  bien 
secondé  dans  cette  entreprise;  elles  furent  faites  pri- 
sonnières de  guerre  deux  jours  après. 

Parmi  ces  prisonniers  se  trouva  ce  malheureux  ré- 
giment fiançais,  composé  des  débris  de  la  bataille 
d'îlochsteclt ,  qui  avait  passé  au  service  du  roi  Auguste, 


LIVRE  HUITIÈME.  3o5 

et  de  là  à  celui  du  roi  de  Suéde  :  la  plupart  des  soldats 
furent  incorpores  dans  un  nouveau  régiment  d'un  fils 
du  prince  d'Anhalt,  qui  fut  leur  quatrième  maître. 
Celui  qui  commandait  dans  Rugen  ce  régiment  errant 
était  alors  ce  même  comte  de  Villelongue  qui  avait  si 
généreusement  exposé  sa  vie  à  Andrinople  pour  le 
service  de  Charles  XII.  Il  fut  pris  avec  sa  troupe,  et 
ne  fut  ensuite  que  très  mal  récompensé  de  tant  de  ser- 
vices ,  de  fatigues ,  et  de  malheurs. 

Le  roi ,  après  tous  ces  prodiges  de  valeur  qui  ne 
servaient  qu  a  affaiblir  ses  forces ,  renfermé  dans 
Stralsund  et  près  d'y  être  forcé,  était  tel  qu'on  l'avait 
vu  à  Uender.  il  ne  s'étonnait  de  rien  :  le  jour  il  fesait 
faire  des  coupures  et  des  retranchements  derrière  les 
murailles  ;  la  nuit  il  fesait  des  sorties  sur  l'ennemi  : 
cependant  Stralsund  était  battu  en  brèche  ;  les  bombes 
plcuvaient  sur  les  maisons  ;  la  moitié  de  la  ville  était 
en  cendres  :  les  bourgeois ,  loin  de  murmurer,  pleins 
d'admiration  pour  leur  maître ,  dont  les  fatigues ,  la 
sobriété,  et  le  courage,  les  étonnaient,  étaient  tous 
devenus  soldats  sous  lui.  Ils  l'accompagnaient  dans 
les  sorties;  ils  étaient  pour  lui  une  seconde  garnison. 

Un  jour  que  le  roi  dictait  des  lettres  pour  la  Suéde 
à  un  secrétaire ,  une  bombe  tomba  sur  la  maison ,  perça 
le  toit,  et  vint  éclater  près  de  la  chambre  même  du 
roi.  La  moitié  du  plancher  tomba  en  pièces;  le  cabinet 
où  le  roi  dictait,  étant  pratiqué  en  partie  dans  une 
grosse  muraille,  ne  souffrit  point  de  l'ébranlement;  et 
par  un  bonheur  étonnant  nul  des  éclats  qui  sautaient 
en  fair  n'entra  dans  ce  cabinet  dont  la  porte  était  ou- 
verte. Au  bruit  de  la  bombe,  et  au  fracas  de  la  maison, 


CHARLES  XII. 


3o6  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

qui  semblait  tomber,  la  plume  échappa  des  mains  du 
secrétaire.  «Qu'y  a-t-il  donc?  lui  dit  le  roi  d'un  air 
((tranquille;  pourquoi  n'écrivez-vous  pas?  »  Celui-ci 
ne  put  répondre  que  ces  mots  :  «  Eh  !  sire,  la  bombe  ! 
«  —  Eh  bien ,  reprit  le  roi ,  qu'a  de  commun  la  bombe 
«  avec  la  lettre  que  je  vous  dicte?  continuez.  » 

Il  y  avait  alors  dans  Stralsund  un  ambassadeur  de 
France  enfermé  avec  le  roi  de  Suéde  :  c'était  un  Col- 
bert,  comte  de  Croissi,  lieutenant-général  des  armées 
de  France ,  frère  du  marquis  de  Torci ,  célèbre  mi- 
nistre d'état ,  et  parent  de  ce  fameux  Colbert  dont  le 
no^n  doit  être  immortel  en  France.  Envoyer  un  homme 
à  la  tranchée  ou  en  ambassade  auprès  de  Charles  XII , 
c'étaitpresquelamême  chose.  Le  roi  entretenait  Croissi 
des  heures  entières  dans  les  endroits  les  plus  exposés, 
pendant  que  le  canon  et  les  bombes  tuaient  du  monde 
à  côté  et  derrière  eux ,  sans  que  le  roi  s'aperçût  du 
danger,  ni  que  l'ambassadeur  voulût  lui  faire  seule- 
ment soupçonner  qu'il  y  avait  des  endroits  plus  con- 
venables pour  parler  d'affaires.  Ce  ministre  fit  ce  qu'il 
put  avant  le  siège  pour  ménager  un  accommodement 
entre  les  rois  de  Suéde  et  de  Prusse  ;  mais  celui-ci  de- 
mandait trop ,  et  Charles  XII  ne  voulait  rien  céder.  Le 
comte  de  Croissi  n'eut  donc,  dans  son  ambassade, 
d'autre  satisfaction  que  celle  de  jouir  de  la  familiarité 
de  cet  homme  singulier.  Il  couchait  souvent  auprès 
de  lui  sur  le  même  manteau  :  il  avait,  en  partageant 
ses  dangers  et  ses  fatigues ,  acquis  le  droit  de  lui  par- 
ler avec  liberté.  Charles  encourageait  cette  hardiesse 
dans  ceux  qu'il  aimait  :  il  disait  quelquefois  au  comte 
de  Croissi  :  Fétu',  maledicamus  de  reye:  «  Allons ,  disons 


LIVRE  HUITIEME.  .  307 

<!  un  peu  de  mal  de  Charles  XII.  w  C'est  ce  que  cet  am- 
bassadeur m'a  raconté. 

Croissi  resta  jusqu'au  1 3  novembre  dans  la  ville;  et 
enfin,  ayant  obtenu  des  ennemis  permission  de  sor- 
tir avec  ses  ba[;ages ,  il  prit  congé  du  roi  de  Suéde ,  qu'il 
laissa  au  milieu  des  ruines  de  Stralsund  avec  une  gar- 
nison dépérie  des  deux  tiers,  résolu  de  soutenir  un 
assaut. 

En  effet,  on  en  donna  un  deux  jours  après  à  lou- 
vrage  à  corne.  Les  ennemis  s  en  emparèrent  deux  fois, 
et  en  furent  deux  fois  chassés.  Le  roi  v  combattit  tou- 
jours parmi  les  grenadiers  :  enfin  le  nombre  prévalut; 
les  assiégeants  en  demeurèrent  les  maîtres.  Charles 
resta  encore  deux  jours  dans  la  ville,  attendant  à  tout 
moment  un  assaut  général.  Il  s'arrêta  le  19,  jusqu'à 
minuit,  sur  un  petit  ravelin  tout  ruiné  par  les  bombes 
et  parle  canon  :  le  jour  d'après  les  officiers  principaux 
le  conjurèrent  de  ne  plus  rester  dans  une  place  qu'il 
n'était  plus  question  de  défendre  ;  mais  la  retraite  était 
devenue  aussi  dangereuse  que  la  j^ace  même.  La  mer 
Baltique  était  couverte  de  vaisseaux  moscovites  et  da- 
nois. On  n'avait  dans  le  port  de  Stralsund  qu'une  pe- 
tite barque  à  voiles  et  à  rames.  Tant  de  périls,  qui 
rendaient  cette  retraite  glorieuse ,  v  déterminèrent 
Charles.  Il  s  embarqua  la  nuit  du  20  décembre  1715 
avec  dix  personnes  seulement.  Il  fallut  casser  la  glace 
dont  la  mer  était  couverte  dans  le  port  :  ce  travail  pé- 
nible dura  plusieurs  heures  avant  que  la  barque  pût 
voguer  librement.  Les  amiraux  ennemis  avaient  des 
ordres  précis  de  ne  point  laisser  sortir  Charles  de 
Stralsund ,  et  de  le  prendre  mort  ou  vif.  Pleureuse- 


3o8  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

ment  ils  étaient  sous  le  vent,  et  ne  purent  l'aborder  : 
il  courut  un  danger  encore  plus  grand  en  passant  à  la 
vue  de  Tîle  de  Rugen,  près  d'un  endroit  nommé  la 
Babette,  où  les  Danois  avaient  élevé  une  batterie  de 
douze  canons.  Ils  tirèrent  sur  le  roi.  Les  matelots  fe- 
saient  force  de  voiles  et  de  rames  pour  s'éloigner;  un 
coup  de  canon  tua  deux  hommes  à  côté  de  Charles , 
un  autre  fracassa  le  mât  de  la  barque.  Au  milieu  de 
ces  dangers  le  roi  arriva  vers  deux  de  ses  vaisseaux 
qui  croisaient  dans  la  mer  Baltique  :  dès  le  lendemain 
Stralsund  se  rendit;  la  garnison  fut  faite  prisonnière 
de  guerre,  et  Charles  aborda  à  Isted  en  Scanie,  et  de 
là  se  rendit  à  Carlscrona,  dans  un  état  bien  autre  que 
quand  il  en  partit,  quinze  ans  auparavant,  sur  un 
vaisseau  de  cent  vingt  canons,  pour  aller  donner  des 
lois  au  Nord. 

Si  près  de  sa  capitale,  on  s'attendait  qu'il  la  rever- 
rait après  cette  longue  absence  ;  mais  son  dessein  était 
de  n'y  rentrer  qu'après  des  victoires.  Il  ne  pouvait  se 
résoudre  d'ailleurs  II  revoir  des  peuples  qui  l'aimaient, 
et  qu'il  était  forcé  d'opprimer  pour  se  défendre  contre 
ses  ennemis.  Il  voulut  seulement  voir  sa  sœur  :  il  lui 
donna  rendez-vous  sur  le  bord  du  lac  Veter  en  Ostro- 
p^othie;  il  s'y  rendit  en  poste,  suivi  d'un  seul  domes- 
tique, et  s'en  retourna  après  avoir  resté  un  jour  avec 
elle. 

De  Carlscrona,  où  il  séjourna  l'hiver,  il  ordonna  de 
nouvelles  levées  d'hommes  dans  son  royaume.  Il 
croyait  que  tous  ses  sujets  n'étaient  nés  que  pour  le 
suivre  à  la  guerre ,  et  il  les  avait  accoutumés  à  le  croire 
aussi.  On  enrôlait  de  jeunes  gens  de  quinze  ans  :  il  ne 


LIVRE  HUITIÈME.  Sog 

resta  dans  plusieurs  viUajjes  que  des  vieillards ,  des 
eiiiants,  et  des  femmes;  on  voyait  même  en  beaucoup 
d  endroits  les  femmes  seules  labourer  la  terre. 

Il  était  encore  plus  difficile  d'avoir  une  flotte.  Pour 
y  suppléer  on  donna  des  commissions  à  des  armateurs 
qui,  moyennant  des  privilèges  excessifs  et  ruineux 
pom'  le  pays,  équipèrent  quelques  vaisseaux:  ces  ef- 
forts étaient  les  dernières  ressources  de  la  Suéde. 
Pour  subvenir  à  tant  de  frais,  il  fallut  prendre  la  sub- 
stance des  peuples.  Il  n'y  eut  point  d'extorsion  que 
l'on  n'inventât  sous  le  nom  de  taxe  et  d'impôt.  On  fit 
la  visite  dans  toutes  les  maisons ,  et  on  en  tira  la  moi- 
tié des  provisions  pour  être  mises  dans  les  magasins 
du  roi  ;  on  acheta  pour  son  compte  tout  le  fer  qui  était 
dans  le  royaume ,  que  le  gouvernement  paya  en  billets , 
et  qu'il  vendit  en  argent.  Tous  ceux  qui  portaient  des 
habits  où  il  entrait  de  la  soie ,  qui  avaient  des  perru- 
ques, et  des  épées  dorées,  furent  taxés.  On  mit  un 
impôt  excessif  sur  les  cheminées.  Le  peuple,  acca- 
blé de  tant  d'exactions ,  se  fût  révolté  sous  tout  autre 
roi;  mais  le  paysan  le  plus  malheureux  de  la  Suède 
savait  que  son  maître  menait  une  vie  encore  plus  dure 
et  plus  frugale  que  lui  :  ainsi  tout  se  soumettait  sans 
murmure  à  des  rigueurs  que  le  roi  endurait  le  premier. 

Le  danger  public  fit  même  oublier  les  misères  par- 
ticulières. On  s'attendait  à  tout  moment  à  voir  les 
Moscovites,  les  Danois,  les  Prussiens ,  les  Saxons, les 
Anglais  même ,  descendre  en  Suéde  :  cette  crainte  était 
si  bien  fondée  et  si  forte,  que  ceux  qui  avaient  de  l'ar- 
gent ou  des  meuJDles  précieux  les  enfouissaient  dans, 
la  terre. 


3lO  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Ea  effet,  une  flotte  anglaise  avait  déjà  paru  dans  la 
mer  Baltique,  sans  qu'on  sût  quels  étaient  ses  ordres; 
et  le  roi  de  Danemarck  avait  la  parole  du  czar  que  les 
Moscovites ,  joints  aux  Danois ,  fondi-aient  en  Suéde 
au  printemps  de  1716. 

Ce  fut  une  surprise  extrême  pour  toute  l'Europe  at- 
tentive à  la  fortune  de  Charles  XII,  quand,  au  lieu  de 
défendre  son  pays  menacé  par  tant  de  princes ,  il  passa 
en  ÎXorvége  au  mois  de  mars  1 7 16  ,  avec  vingt  mille 
hommes. 

(17 16)  Depuis  Annihal  on  n'avait  point  encore  vu 
de  général  qui ,  ne  pouvant  se  soutenir  chez  lui-même 
contre  ses  ennemis ,  fût  allé  leur  faire  la  guerre  au 
cœur  de  leurs  états.  Le  prince  de  Hesse,  son  beau- 
frère,  raccompagna  dans  cette  expédition. 

On  ne  peut  aller  de  Suéde  en  Norvège  que  par  des 
défilés  assez  dangereux;  et  quand  on  les  a  passés,  on 
rencontre  de  distance  en  distance  des  flaques  d'eau 
que  la  mer  y  fonue  entre  des  rochers  ;  il  fallait  faire 
des  ponts  chaque  jour.  Un  petit  nombre  de  Danois 
aurait  pu  ar;'êter  l'armée  suédoise  ;  mais  on  n'avait 
pas  prévu  cette  invasion  subite.  L'Europe  fut  encore 
plus  étonnée  que  le  czar  demeurât  tranquille  au  mi- 
lieu de  ces  événements ,  et  ne  fit  pas  une  descente  en 
Suéde,  comme  il  en  était  convenu  avec  ses  alliés. 

La  raison  de  cette  inaction  était  un  dessein  des  plus 
grands,  mais  en  même  temps  des  plus  difficiles  à  exé- 
cuter qu'ait  jamais  formés  limagination  humaine. 

Le  baron  Henri  de  Goërtz ,  né  en  Franconie,  et  ba- 
ron immédiat  de  l'empire ,  ayant  rendu  des  services 
importants  au  roi  de  Suéde  pendant  le  séjour  de  ce 


LIVRE  HUITIÈME.  3  I  l 

monarque  à  Render,  était  depuis  devenu  son  favori  et 
son  premier  ministre. 

Jamais  homme  ne  fut  si  souple  et  si  audacieux  à- 
la-fois,  si  plein  de  ressources  dans  les  disgrâces,  si 
vaste  dans  ses  desseins ,  ni  si  actif  dans  ses  démarches  ; 
nul  projet  ne  l'effrayait,  nul  moyen  ne  lui  coûtait;  il 
prodiguait  les  dons,  les  promesses,  les  serments,  la 
vérité,  et  le  mensonge. 

Il  allait  de  Suéde  en  France,  en  Angleterre ,  en  Hol- 
lande, essayer  lui-même  les  ressojls  qu  il  voulait  faire 
jouer.  Il  eût  été  capable  d'ébranler  l'Europe,  et  il  en 
avait  conçu  l'idée.  Ce  que  son  maître  était  à  la  tète 
d'une  armée,  il  l'était  dans  le  cabinet:  aussi  prit-il  sur 
Charles  XII  un  ascendant  qu'aucun  ministre  n'avait 
eu  avant  lui. 

Ce  roi ,  qui  à  l'âge  de  vingt  ans  n'avait  donné  que 
des  ordres  au  comte  Piper,  recevait  alors  des  leçons 
du  baron  de  Goërtz  :  d'autant  plus  soumis  à  ce  mi- 
nistre que  le  malheur  le  mettait  dans  la  nécessité  d'é- 
couter des  conseils ,  et  que  Goërtz  ne  lui  en  donnait 
que  de  conformes  à  son  courage.  Il  remarqua  que  de 
tant  de  princes  réunis  contre  la  Suéde ,  George,  élec- 
teur de  Honovre,  roi  d'Angleterre,  était  celui  contre 
lequel  Charles  était  le  plus  piqué,  parceque  c'était  le 
seul  que  Charles  n'eût  point  offensé  ;  que  George  était 
entré  dans  la  querelle  sous  prétexte  de  l'apaiser,  et 
uniquement  pour  garder  Brème  et  Verden,  auxquels 
il  semblait  n'avoir  d'autre  droit  que  de  les  avoir  ache- 
tés à  vil  prix  du  roi  de  Danemarck  ,  à  qui  ils  n'appar- 
tenaient pas. 

Il  entrevit  aussi  de  bonne  heure  que  le  czar  était 


3l2  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

3ecrétement  mécontent  des  allies,  qui  tous  Tavaient 
empêché  d'avoir  un  établissement  dans  l'empire  d'Al- 
lemagne ,  où  ce  monarque ,  devenu  trop  dangereux , 
n'aspirait  qu'à  mettre  le  pied.  Vismar,  la  seule  ville 
qui  restât  encore  aux  Suédois  sur  les  côtes  d'Aile^ 
magne,  venait  enfin  de  se  rendre  aux  Prussiens  et  aux 
Danois  le  i4  février  1716.  Ceux-ci  ne  voulurent  pas 
seulement  souffrir  que  les  troupes  moscovites ,  qui 
étaient  dans  le  Mecklenbourg ,  parussent  à  ce  siège. 
De  pareilles  défiances  ,  réitérées  depuis  deux  ans , 
avaient  aliéné  l'esprit  du  czar,  et  avaient  peut-être 
empêché  la  ruine  de  la  Suède.  Il  y  a  beaucoup  d'exem- 
ples d  états  alliés  conquis  par  une  seule  puissance  ;  il 
y  en  a  bien  peu  d'un  grand  empire  conquis  par  plu- 
sieurs alliés.  Si  leurs  forces  réunies  l'abattent,  leurs 
divisions  le  relèvent  bientôt. 

Dès  Tannée  1 7 1  4  le  czar  eût  pu  faire  une  descente 
en  Suède.  Mais,  soit  qu'il  ne  s'accordât  pas  avec  les 
rois  de  Pologne,  d'Angleterre,  de  Danemarck,  et  de 
Prusse,  alliés  justement  jaloux,  soit  qu'il  ne  crût  pas 
encore  ses  troupes  assez  aguerries  pour  attaquer  sur 
ses  propres  foyers  cette  même  nation  dont  les  seuls 
paysans  avaient  vaincu  l'élite  des  troupes  danoises , 
il  recula  toujours  cette  entreprise. 

Ce  qui  l'avait  arrêté  encore  était  le  besoin  d'argent. 
Le  czar  était  un  des  plus  puissants  monarques  du 
monde ,  mais  un  des  moins  riches  :  ses  revenus  ne 
montaient  pas  alors  à  plus  de  vingt- quatre  milhons 
de  nos  livres.  Il  avait  découvert  des  mines  d'or,  d'ar- 
gent, de  fer,  de  cuivre;  mais  le  profit  en  était  encore 
incertain ,  et  le  travail  ruineux.  H  établissait  un  granci 


LIVRE  HUITIÈME.  3  J  3 

commerce ,  mais  les  commencements  ne  lui  appor- 
taient que  des  espérances  :  ses  provinces  nouvellement 
conquises  au^jmentaient  sa  puissance  et  sa  gloire ,  sans 
accroître  encore  ses  revenus,  il  fallait  du  temps  pour 
fermer  les  plaies  de  la  Livonie ,  pays  abondant,  mais 
désolé  par  quinze  ans  de  guerre ,  par  le  fer,  par  le  feu , 
et  par  la  contagion ,  vide  d'habitants ,  et  qui  était  alors 
à  charge  à  son  vainqueur.  Les  flottes  qu'il  entretenait, 
les  nouvelles  entreprises  qu'il  lésait  tous  les  jours, 
épuisaient  ses  finances.  Il  avait  été  réduit  à  la  mau- 
vaise ressource  de  hausser  les  monnaies ,  remède  qui 
ne  guérit  jamais  les  maux  d'un  état,  et  qui  est  surtout 
préjudiciable  à  un  pays  qui  reçoit  des  étrangers  plus 
de  marchandises  qu'il  ne  leur  en  fournit. 

Voilà  en  partie  ks  fondements  sur  lesquels  Goërtz 
bâtit  le  dessein  d'une  révolution.  Il  osa  proposer  au 
roi  de  Suéde  d'acheter  la  paix  de  l'empereur  mosco- 
vite à  quelque  prix  que  ce  pût  être,  lui  fesant  envisa- 
ger le  czar  irrité  contre  les  rois  de  Pologne  et  d'Angle- 
terre ,  et  lui  donnant  à  entendre  que  Pierre  x\lexiowitz 
et  Charles  XII  réunis  pourraient  faire  trembler  le 
reste  de  l'Europe. 

Il  n'y  avait  pas  moyen  de  faire  la  paix  avec  le  czar, 
sans  céder  une  grande  partie  des  provinces  qui  sont 
à  l'orient  et  au  nord  de  la  mer  Baltique;  mais  il  lui  fit 
considérer  qu'en  cédant  ces  provinces  que  le  czar  pos- 
sédait déjà,  et  qu'on  ne  pouvait  reprendre,  le  roi 
pourrait  avoir  la  gloire  de  remettre  à-la-fois  Stanislas 
sur  le  trône  de  Pologne ,  de  replacer  le  fils  de  Jacques  II 
sur  celui  d'Angleterre ,  et  de  rétablir  le  duc  de  Hol- 
stein  dans  ses  états. 


3l4  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

Charles,  flatté  de  ces  grandes  idées,  sans  pourtant 
y  compter  beaucoup,  donna  carte  blanche  à  son  mi- 
nistre. Goërtz  partit  de  Suéde  muni  d'un  plein  pouvoir 
qui  Fautorisait  à  tout  sans  restriction  ,  et  le  rendait 
plénipotentiaire  auprès  de  tous  les  princes  avec  qui 
il  jugerait  à  propos  de  négocier.  Il  fit  d'abord  sonder 
la  cour  de  Moscou  par  le  moyen  d'un  Écossais ,  nom- 
mé Areskins,  premier  médecin  du  czar,  dévoué  au 
parti  du  prétendant,  ainsi  que  l'étaient  presque  tous 
les  Écossais  qui  ne  subsistaient  pas  des  faveurs  de  la 
cour  de  Londres. 

Ce  médecin  fit  valoir  au  prince  Menzikoff  l'impor- 
tance et  la  grandeur  du  projet  avec  toute  la  vivacité 
d'un  homme  qui  y  était  intéressé.  Le  prince  Menzi- 
koff goûta  ses  ouvertures;  le  czar  les  approuva.  Au 
lieu  de  descendre  en  Suéde,  comme  il  en  était  convenu 
avec  les  alliés,  il  fit  hiverner  ses  troupes  dans  le  Mec- 
klenbourg,  et  il  y  vint  lui-même  sous  prétexte  de  ter- 
miner les  querelles  qui  commençaient  à  naître  entre 
le  duc  de  Mccklenbourg  et  la  noblesse  de  ce  pays , 
mais  poursuivant  en  effet  son  dessein  favori  d'avoir 
une  pi'incipauté  en  Allemagne ,  et  comptant  engager 
le  duc  de  Mecklenbourg  à  lui  vendre  sa  souverai- 
neté. 

Les  alliés  furent  irrités  de  cette  démarche  :  ils  ne 
voulaient  point  d'un  voisin  si  terrible,  qui ,  ayant  une 
fois  des  terres  en  Allemagne ,  pourrait  un  jour  s'en 
faire  élire  empereur,  et  en  opprimer  les  souverains. 
Plus  ils  étaient  irrités ,  plus  le  grand  projet  du  baron 
de  Goërtz  s'avançait  vers  le  succès.  Il  négociait  cepen- 
dant avec  tous  les  princes  confédérés  pour  mieux  ca- 


I 


LIVRE  HUITIÈME.  3  I  5 

cher  SCS  intrigues  secrètes.  Le  czar  les  amusait  tous 
aussi  par  des  espérances.  Charles  XII,  cependant, 
était  en  Norvège  avec  son  beau-frère,  le  prince  de 
Hesse ,  à  la  tête  de  vingt  mille  hommes ,  la  province 
n'était  gardée  que  par  onze  mille  Danois  divisés  en 
plusieurs  corps,  que  le  roi  et  le  prince  de  Hesse  pas- 
sèrent au  fil  de  Tèpée. 

Charles  avança  jusqu'à  Christiana ,  capitale  de  ce 
royaume  :  la  fortune  recommençait  à  lui  devenir  fa- 
vorable dans  ce  coin  du  monde  ;  mais  jamais  le  roi  ne 
prit  assez  de  précautions  pour  faire  subsister  ses 
troupes.  Une  armée  et  une  flotte  danoise  approchaient 
pour  défendre  la  Norvège.  Charles ,  qui  manquait  de 
vivres,  se  retira  en  Suède,  attendant  Tissue  des  vastes 
entreprises  de  son  ministre. 

Cet  ouvrage  demandait  un  profond  secret  et  des 
préparatifs  immenses ,  deux  choses  assez  incompa- 
tibles. Goërtz  fit  chercher  jusque  dans  les  mers  de  VA- 
sie  un  secours  qui ,  tout  odieux  qu'il  paraissait ,  n'en 
eût  pas  été  moins  utile  pour  une  descente  en  Ecosse , 
et  qui  du  moins  eût  apporté  en  Suède  de  Fargent,  des 
hommes ,  et  des  vaisseaux. 

Il  y  avait  long-temps  que  des  pirates  de  toutes  na- 
tions ,  et  particulièrement  des  Anglais ,  ayant  foit  entre 
eux  une  association,  infestaient  les  mers  de  l'Europe 
et  de  l'Amérique .  Poursuivis  partout  sans  quartier, 
ils  venaient  de  se  retirer  sur  les  côtes  de  Madagascar, 
grande  île  à  l'orient  de  l'Afrique .  C'étaient  des  hommes 
désespérés,  presque  tous  connus  par  des  actions  aux- 
quelles il  ne  manquait  que  de  la  justice  pour  être  hé- 
roïques. Ils  cherchaient  un  prince  qui  voulût  les  rece- 


3  1  6  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

voir  sous  sa  protection;  mais  les  lois  des  nations  leur 

fermaient  tous  les  ports  du  monde. 

Dès  qu'ils  surent  que  Charles  Xlf  était  retourné  en 
Suéde,  ils  espérèrent  que  ce  prince  passionné  pour  la 
guerre,  obligé  de  la  faire, .et  manquant  de  flotte  et  de 
soldats ,  leur  ferait  une  bonne  composition  :  ils  lui  en- 
voyèrent un  député  qui  vint  en  Europe  sur  un  vais- 
seau hollandais ,  et  qui  alla  proposer  au  baron  de 
Goërtz  de  les  recevoir  dans  le  port  de  Gottembourg, 
où  ils  s'offraient  de  se  rendre  avec  soixante  vaisseaux 
chargés  de  richesses. 

Le  baron  fit  agréer  au  roi  la  proposition  ;  on  envoya 
même  l'année  suivante  deux  gentilshommes  suédois , 
l'un  nommé  Cromstrom ,  et  l'autre  Mendal ,  pour  con- 
sommer la  négociation  avec  ces  corsaires  de  Mada- 
gascar. On  trouva  depuis  un  secours  plus  noble  et 
plus  important  dans  le  cardinal  Albéroni,  puissant 
génie  qui  a  gouverné  l'Espagne  assez  long-temps  pour 
sa  gloire ,  et  trop  peu  pour  la  grandeur  de  cet  état. 

Il  entra  avec  ardeur  dans  le  projet  de  mettre  le  fils 
de  Jacques  II  sur  le  trône  d'Angleterre.  Cependant, 
comme  il  ne  venait  que  de  mettre  le  pied  dans  le  mi- 
nistère, et  qu'il  avait  l'Espagne  à  rétablir  avant  que 
de  songer  à  bouleverser  d'autres  royaumes ,  il  sem- 
blait qu'il  ne  pouvait  de  plusieurs  années  mettre  la 
main  à  cette  grande  machine;  mais  en  moins  de  deux 
ans  on  le  vit  changer  la  face  de  l'Espagne,  lui  rendre 
son  crédit  dans  l'Europe ,  engager,  à  ce  qu'on  prétend, 
les  Turcs  à  attaquer  l'empereur  d'Allemagne ,  et  ten- 
ter en  même  temps  d'ôter  la  régence  de  France  au 
duc  d'Orléans,  et  la  couronne  de  la  Grande-Bretagne 


I 


LIVRE  HUITIÈME.  3l'J 

au  roi  George  :  tant  un  seul  homme  est  dangereux 
quand  il  est  absolu  dans  un  puissant  état,  et  qu'il  a  de 
la  giandeur  et  du  courage  dans  Tesprit. 

Goërtz,  ayant  ainsi  dispersé  à  la  cour  de  Moscovie  ef 
à  celle  d'Espagne  les  premières  étincelles  de  Tembra- 
sement  qu'il  méditait,  alla  secrètement  en  France,  et 
de  là  en  Hollande,  où  il  vit  lesadhérents  du  prétendant. 

Il  s'informa  plus  particulièrement  de  leurs  forces, 
du  nombre  et  de  la  disposition  des  mécontents  d'An- 
gleterre ,  de  l'argent  qu'ils  pouvaient  fournir,  et  des 
troupes  qu'ils  pouvaient  mettre  sur  pied.  Les  mécon- 
tents ne  demandaient  qu'un  secours  de  dix  mille 
hommes ,  et  fesaient  envisager  une  révolution  sûre 
avec  l'aide  de  ces  troupes. 

Le  comte  de  Gyllembourg,  ambassadeur  de  Suéde 
en  Angleterre ,  instruit  par  le  baron  de  Goërtz ,  eut 
plusieurs  conférences  à  Londres  avec  les  principaux 
mécontents  :  il  les  encouragea  ,  et  leur  promit  tout  ce 
qu'ils  voulurent;  le  parti  du  prétendant  alla  jusqu'à 
fournir  des  sommes  considérables  que  Goërtz  toucha 
en  Hollande.  Il  négocia  l'achat  de  quelques  vaisseaux, 
et  en  acheta  six  en  Bretagne  avec  des  armes  de  toute 
espèce. 

Il  envoya  alors  secrètement  en  France  plusieurs 
officiers,  entre  autres  le  chevalier  de  Folard,  qui, 
ayant  fait  trente  campagnes  dans  les  armées  fran- 
çaises, et  y  ayant  fait  peu  de  fortune .  avait  été  depuis 
peu  offrir  ses  services  au  roi  de  Suède,  moins  par  des 
vues  intéressées  que  par  le  désir  de  servir  sous  un  roi 
qui  avait  une  réputation  si  étonnante.  Le  chevalier  de 
folard  espérait  d'ailleurs  faire  goûter  à  ce  prince  les 


3l8  HISTOIRE  DE  CHAULES  XII. 

nouvelles  idées  qu'il  avait  sur  la  guerre;  il  avait  étu- 
dié toute  sa  vie  cet  art  en  philosophe ,  et  il  a  depuis 
communiqué  ses  découvertes  au  puhlic  dans  ses  Co7n- 
liientaires  sur  Polyhe.  Ses  vues  furent  goûtées  de  Char- 
les XII ,  qui  lui-même  avait  fait  la  guerre  d'une  ma- 
nière nouvelle ,  et  qui  ne  se  laissait  conduire  en  rien 
par  la  coutume  ;  il  destina  le  chevalier  de  Folard  à  être 
un  des  instruments  dont  il  voulait  se  servir  dans  la 
descente  projetée  en  Ecosse.  Ce  gentilhomme  exécuta 
en  France  les  ordres  secrets  du  haron  de  Goërtz.  Beau- 
coup d'officiers  français,  un  plus  grand  nombre  d'Ir- 
landais ,  entrèrent  dans  cette  conjuration  d'une  espèce 
nouvelle ,  qui  se  tramait  en  même  temps  en  Angleterre, 
en  France,  en  Moscovie,  et  dont  les  branches  s'éten- 
daient secrètement  d'un  bout  de  l'Europe  à  l'autre. 

Ces  préparatifs  étaient  encore  peu  de  chose  pour 
le  baron  de  Goërtz;  mais  c'était  beaucoup  d'avoir 
commencé.  Le  point  le  plus  important,  et  sans  lequel 
rien  ne  pouvait  réussir,  était  d'achever  la  paix  entre 
le  czar  et  Charles;  il  restait  beaucoup  de  difficultés  à 
aplanir.  Le  baron  Osterman,  ministre  d'état  en  Mos- 
covie, ne  s'était  point  laissé  entraîner  d'abord  aux 
vues  de  Goërtz  ;  il  était  aussi  circonspect  que  le  mi- 
nistre de  Charles  était  entreprenant.  Sa  politique  lente 
et  mesurée  voulait  laisser  tout  mûrir  ;  le  génie  impa- 
tient de  l'autre  prétendait  recueillir  immédiatement 
après  avoir  semé.  Osterman  craignait  que  l'empereur 
son  maître ,  ébloui  par  l'éclat  de  cette  entreprise,  n'ac- 
cordât à  la  Suéde  une  paix  trop  avantageuse;  il  retar- 
dait par  ses  longueurs  et  par  ses  obstacles  la  conclu- 
sion de  cette  affaire. 


LIVRE  HUITIÈME.  3ig 

Heureusement  pour  le  baron  de  Goérlz,  le  czar  lui- 
même  vint  en  Hollande  au  commencement  de  17 17. 
Son  dessein  était  de  passer  ensuite  en  France:  il  lui 
manquait  d  avoir  vu  cette  nation  célèbre,  qui  est  de- 
puis plus  de  cent  ans  censurée,  enviée,  et  imitée,  par 
tous  ses  voisins  ;  il  voulait  y  satisfaire  sa  curiosité  in- 
satiable de  voir  et  d'apprendre,  et  exercer  en  même 
temps  sa  politique. 

Goërtz  vit  deux  fois  à  La  Haye  cet  empereur  ;  il 
avança  plus  dans  ces  deux  conférences  qu'il  n'eût  fait 
en  six  mois  avec  des  plénipotentiaires.  Tout  prenait 
im  tour  favorable  :  ses  grands  desseins  paraissaient 
couverts  d'un  secret  impénétrable  :  il  se  flattait  que 
l'Europe  ne  les  apprendrait  que  par  l'exécution.  Il  ne 
parlait  cependant  à  La  Haye  que  de  paix  :  il  disait 
hautement  qu'il  voulait  regarder  le  roi  d'Angleterre 
comme  le  pacificateur  du  Nord  :  il  pressait  même  en 
apparence  la  tenue  d'un  congrès  à  Bruiisvick,  où  If  s 
intérêts  de  la  Suéde  et  de  ses  ennemis  devaient  être 
décidés  à  l'amiable. 

Le  premier  qui  découvrit  ces  intrigues  fut  le  duc 
d'Orléans,  régent  de  France;  il  avait  des  espions  dans 
toute  l'Europe.  Ce  genre  d'hommes,  dont  le  métier 
est  de  vendre  le  secret  de  leurs  amis ,  et  qui  subsiste 
de  délations,  et  souvent  même  de  calomnies,  s'était 
tellement  multiplié  en  France  sous  son  gouvernement, 
que  la  moitié  de  la  nation  était  devenue  l'espion  de 
l'autre.  Le  duc  d'Orléans,  lié  avec  le  roi  d'Angleterre 
par  des  engagements  personnels  ,  lui  découvrit  les 
menées  qui  se  tramaient  contre  lui. 

Dans  le  même  temps  les  Hollandais ,  qui^prenaient 


320  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

des  ombrages  de  la  conduite  de  Goërtz,  communi- 
quèrent leurs  soupçons  au  ministre  anglais.  Goërtz  et 
Gyllembourg  poursuivaient  leurs  desseins  avec  cha- 
leur, lorsqu'ils  furent  arrêtés  tous  deux,  l'un  à  Deven- 
ter  en  Gueldre,  et  l'autre  à  Londres. 

Gomme  Gyllembourg ,  ambassadeur  de  Suéde ,  avait 
violé  le  droit  des  gens  en  conspirant  contre  le  prince 
auprès  duquel  il  était  envoyé,  on  viola  sans  scrupule 
le  même  droit  en  sa  personne.  Mais  on  s'étonna  que 
les  états-généraux ,  par  une  complaisance  inouie  pour 
le  roi  d'Angleterre  ,  missent  en  prison  le  baron  de 
Goërtz.  Ils  chargèrent  même  le  comte  de  \Yelderen 
de  l'interroger.  Cette  formalité  ne  fut  qu'un  outrage 
de  plus,  lequel  devenant  inutile  ne  tourna  qu'à  leur 
confusion.  Goërtz  demanda  au  comte  de  Welderen 
s'il  était  connu  de  lui.  «  —  Oui,  monsieur,  répondit  le 
«  Hollandais.  —  Eh  bien,  dit  le  baron  de  Goërtz,  si 
«vous  me  connaissez,  vous  devez  savoir  que  je  ne  dis 
«  que  ce  que  je  veux.  »  L'interrogatoire  ne  fut  guère 
poussé  plus  loin:  tous  les  ambassadeurs,  mais  parti- 
culièrement le  marquis  de  Monteléon ,  ministre  d'Es- 
pagne en  Angleterre ,  protestèrent  contre  Tattentat 
commis  envers  la  personne  de  Goërtz  et  de  Gyllem- 
bourg. Les  Hollandais  étaient  sans  excuse  :  ils  avaient 
non  seulement  violé  un  droit  sacré  en  arrêtant  le  pre- 
mier ministre  du  roi  de  Suède,  qui  n'avait  rien  ma- 
chiné contre  eux  ;  mais  ils  agissaient  directement 
contre  les  principes  de  cette  liberté  précieuse  qui  a 
attiré  chez  eux  tant  d'étrangers,  et  qui  a  été  le  fonde- 
ment de  leur  grandeur. 

A  l'égard  du  roi  d'Angleterre ,  il  n'avait  rien  fait  que 


I 


LIVRE  HUITIÈME.  32  i 

de  juste  en  arrêtant  prisonnier  un  ennemi.  Il  fît,  pour 
sa  justification,  imprimer  les  lettres  du  baron  de 
Goërtz  et  du  comte  de  Gyllembourg ,  trouvées  dans 
les  papiers  du  dernier.  Le  roi  de  Suéde  était  alors  dans 
la  province  de  Scanie;  on  lui  apporta  ces  lettres  im- 
primées avec  la  nouvelle  de  l'enlèvement  de  ses  deux 
ministres.  Il  demanda  en  souriant  si  on  n'avait  pas 
aussi  imprimé  les  siennes.  Il  ordonna  aussitôt  qu'on 
arrêtât  à  Stockholm  le  résident  anglais  avec  toute  sa 
famille  et  ses  domestiques;  il  défendit  sa  cour  au  ré- 
sident hollandais,  qu'il  fit  garder  à  vue.  Cependant  il 
n'avoua  ni  ne  désavoua  le  baron  de  Goërtz  :  trop  fier 
pour  nier  une  entreprise  qu'il  avait  approuvée ,  et 
trop  sage  pour  convenir  d'un  dessein  éventé  presque 
dans  sa  naissance,  il  se  tint  dans  un  silence  dédai- 
gneux avec  l'Angleterre  et  la  Flollande. 

Le  czar  prit  tout  un  autre  parti.  Comme  il  n'était 
point  nommé,  mais  obscurément  impliqué  dans  les 
lettres  de  Gyllembourg  et  de  Goërtz,  il  écrivit  au  roi 
d'Angleterre  une  longue  lettre  pleine  de  compliments 
sur  la  conspiration ,  et  d'assurance  d'une  amitié  sin- 
cère ;  le  roi  George  reçut  ses  protestations  sans  les 
croire;  et  feignit  de  se  laisser  tromper.  Une  conspira- 
tion tramée  par  des  particuliers,  quand  elle  est  décou- 
verte ,  est  anéantie;  mais  une  conspiration  de  rois 
n'en  prend  que  de  nouvelles  forces.  Le  czar  arriva  à 
Paris  au  mois  de  mai  de  la  même  année  1 7 1 7 .  Il  ne  s'y 
occupa  pas  uniquement  à  voir  les  beautés  de  l'art  et  de 
la  nature,  à  visiter  les  académies,  les  bibliothèques  pu- 
bliques, les  cabinets  des  curieux,  les  maisons  royales  : 
il  proposa  au  duc  d'Orléans ,  régent  de  France ,  un 


o:uRî.r5  XII. 


32  2  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

traité  dont  racceptation  eût  pu  mettre  le  comble  à  la 
grandeur  moscovite.  Son  dessein  était  de  se  réunir 
avec  le  roi  de  Suéde ,  qui  lui  cédait  de  grandes  pro- 
vinces ,  doter  entièrement  aux  Danois  Fempire  de  la 
mer  Baltique ,  d'affaiblir  les  Anglais  par  une  guerre 
civile ,  et  d'attirer  à  la  Moscovie  tout  le  commerce  du 
Nord.  Il  ne  s'éloignait  pas  même  de  remettre  le  roi 
Stanislas  aux  prises  avec  le  roi  Auguste ,  afin  que  le 
feu  étant  allumé  de  tous  côtés ,  il  pût  courir  pour  l'at- 
tiser ou  pour  l'éteindre ,  selon  qu'il  y  trouverait  ses 
avantages.  Dans  ces  vues ,  il  proposa  au  régent  de 
France  la  médiation  entre  la  Suéde  et  la  Moscovie,  et 
de  plus  une  alliance  offensive  et  défensive  avec  ces 
couronnes  et  celle  d'Espagne.  Ce  traité,  qui  paraissait 
si  naturel ,  si  utile  à  ces  nations ,  et  qui  mettait  dans 
leurs  mains  la  balance  de  l'Europe ,  ne  fut  cependant 
pas  accepté  du  duc  d'Orléans.  Il  prenait  précisément 
dans  ce  temps  des  engagements  tout  contraires  ;  il  se 
liguait  avec  l'empereur  d'Allemagne  et  George  ,  roi 
d'Angleterre.  La  raison  d'état  changeait  alors  dans  l'es- 
prit de  tous  les  princes ,  au  point  que  le  czar  était  prêt 
de  se  déclarer  contre  son  ancien  allié ,  le  roi  Auguste, 
et  d'embrasser  les  querelles  de  Charles ,  son  mortel 
ennemi ,  pendant  que  la  France  allait,  en  faveur  des 
Allemands  et  des  Anglais  ,  faire  la  guerre  au  petit-fils 
de  Louis  XIV,  après  l'avoir  soutenu  si  long -temps 
contre  ces  mêmes  ennemis  aux  dépens  de  tant  de  tré- 
sors et  de  sang.  Tout  ce  que  le  czar  obtint ,  par  des 
voies  indirectes ,  fut  que  le  régent  interposât  ses  bons 
offices  pour  lélargissement  du  baron  de  Goërtz  et  du 
comte  de  Gyllembourg.  Il  s'en  retourna  dans  ses  états 


LIVRE  HUITIÈME.  ^23 

à  la  fin  de  juin ,  après  avoir  donné  à  la  France  le  spec- 
tacle rare  d'un  empereur  qui  voyageait  pour  s'in- 
struire ;  mais  trop  de  Français  ne  virent  en  lui  que  les 
dehors  grossiers  que  sa  mauvaise  éducation  lui  avait 
laissés  ;  et  le  législateur,  le  créateur  d'une  nation  nou- 
velle, le  grand  homme  leur  échappa. 

Ce  qu'il  cherchait  dans  le  duc  d'Orléans ,  il  le  trouva 
bientôt  dans  le  cardinal  Albéroni ,  devenu  tout  puis- 
sant en  Espagne.  Albéroni  ne  souhaitait  rien  tant  que 
le  rétablissement  du  prétendant,  et  comme  ministre 
de  l'Espagne,  que  l'Angleterre  avait  si  maltraitée,  et 
comme  ennemi  personnel  du  duc  d'Orléans.,  lié  avec 
l'Angleterre  contre  l'Espagne  ,  et  enfin  comme  prêtre 
d'une  église  pour  laquelle  le  père  du  prétendant  avait 
si  mal  à  propos  perdu  sa  couronne. 

Le  duc  d'Ormond ,  aussi  aimé  en  Angleterre  que  le 
duc  de  Marlborough  y  était  admiré,  avait  quitté  son 
pays  à  l'avènement  du  roi  George  ;  et  s'étaiit  alors  re- 
tiré à  Madrid,  il  alla,  muni  de  pleins  pouvoirs  du  roi 
d'Apagne  et  du  prétendant,  trouver  le  czar  sur  son 
passage  à  Mittau  en  Courlande,  accompagné  d'Irne- 
gan,  autre  Anglais,  homme  habile  et  entreprenant. 
Il  demanda  la  princesse  x\nne  Petrowna  ,  fille  du  czar, 
en  mariage  pour  le  fils  de  Jacques  II',  espérant  que 

*  Le  cardinal  Albéroni  lui-même  a  cer.ifié  la  vérité  de  tous  ces 
récits  dans  une  lettre  de  reiuerciement  à  l'auteur.  Au  reste  ,  M.  Xor- 
berg,  aussi  mal  instruit  des  afiaires  de  l'Europe  que  mauvais  écri- 
vain, prétend  que  le  duc  d'Ormond  ne  quitta  pas  l'Angleterre  a  l'a- 
vènement  du  roi  George  I^*",  mais  immédiatement  après  la  moit  de 
la  reine  Anue  ;  comme  si  George  P*"  n'avait  pas  été  le  successeur 
immédiat  de  cette  reine. 


324  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

cette  alliance  attacherait  plus  étroitement  le  czar  aux 
intérêts  de  ce  prince  malheureux.  Mais  cette  propo- 
sition faillit  à  reculer  les  affaires  pour  un  temps ,  au 
lieu  de  les  avancer.  Le  baron  de  Goërtz  avait ,  dans  ses 
projets,  destiné  depuis  long-temps  cette  princesse  au 
duc  de  Holstcin ,  qui  en  effet  Ta  épousée  depuis.  Dès 
qu'il  sut  cette  proposition  du  duc  d'Ormond  ,  il  en  fut 
jaloux ,  et  s'appliqua  à  la  traverser.  Il  sortit  de  prison 
au  mois  d'auguste ,  aussi  bien  que  le  comte  de  Gyl- 
lembourg,  sans  que  le  roi  de  Suéde  eût  daigné  faire 
la  moindre  excuse  au  roi  d'Angleterre,  ni  montrer  le 
plus  léger  mécontentement  de  la  conduite  de  son  mi- 
nistre. 

En  même  temps  on  élargit  à  Stockholm  le  résident 
anglais  et  toute  sa  famille ,  qui  avaient  été  traités  avec 
beaucoup  plus  de  sévérité  queGyllembourg  ne  l'avait 
été  à  Londres. 

Goërtz ,  en  liberté ,  fut  un  ennemi  déchaîné ,  qui , 
outre  les  puissants  motifs  qui  l'agitaient ,  eut  encore 
celui  de  la  vengeance.  Il  se  rendit  en  poste  auprès  du 
czar ,  et  ses  insinuations  prévalurent  plus  que  jamais 
auprès  de  ce  prince.  D'abord  il  l'assura  qu'en  moins 
de  trois  mois  il  lèverait ,  avec  un  seul  plénipotentiaire 
de  Moscovie ,  tous  les  obstacles  qui  retardaient  la  con- 
clusion de  la  paix  avec  la  Suéde  :  il  prit  entre  ses  mains 
une  carte  géographique  que  le  czar  avait  dessinée  lui- 
même;  et,  tirant  une  ligne  depuis  Yibourg  jusqu'à 
la  mer  Glaciale ,  en  passant  par  le  lac  Ladoga ,  il  se 
fit  fort  de  porter  son  maître  à  céder  ce  qui  était  à  l'o- 
rient de  cette  ligne ,  aussi  bien  que  la  Carelie ,  l'In- 
grie ,  et  la  Livonie  :  ensuite  il  jeta  des  propositions  de 


LIVRL  HUITIÈME.  3-2  5 

maria^jc  entre  la  fille  de  sa  majesté  czarienne  et  le  duc 
de  Holstein  ,  le  flattant  que  ce  duc  lui  pourrait  céder 
ses  états  moyennant  un  équivalent;  que  par  là  il  se- 
rait membre  de  Tempire,  lui  montrant  de  loin  la  cou- 
ronne impériale ,  soit  pour  quelqu'un  de  ses  descen- 
dants ,  soit  pour  lui-même.  Il  flattait  ainsi  les  vues  am- 
bitieuses du  monarque  moscovite,  ôtait  au  prétendant 
la  princesse  czarienne ,  en  même  temps  qu'il  lui  ou- 
vrait le  chemin  de  l'Angleterre ,  et  il  remplissait  toutes 
ses  vues  à-la-fois. 

Le  czar  nomma  l'île  d'Aland  pour  les  conférences 
que  son  ministre  d'état  Osterman  devait  avoir  avec  le 
baron  de  Goërtz.  On  pria  le  duc  d'Ormond  de  s'en  re- 
tourner, pour  ne  pas  donner  de  trop  violents  ombrages 
à  l'Angleterre ,  avec  laquelle  le  czar  ne  voulait  rompre 
que  sur  le  point  de  l'invasion  ;  on  Retint  seulement  à 
l^étersbourg  Irnegan ,  le  confident  du  duc  d'Ormond , 
qui  fut  chargé  des  intrigues ,  et  qui  logea  dans  la  ville 
avec  tant  de  précaution ,  qu'il  ne  sortait  que  de  nuit , 
et  ne  voyait  jamais  les  ministres  du  czar  que  déguisé 
tantôt  en  paysan  ,  tantôt  en  Tartare. 

Dès  que  le  duc  d'Ormond  fut  parti ,  le  czar  fit  valoir 
au  roi  d'Angleterre  sa  complaisance  d'avoir  renvoyé 
le  plus  grand  partisan  du  prétendant  ;  et  le  baron  de 
Goërtz  ,  plein  d'espérance ,  retourna  en  Suéde. 

Il  retrouva  son  maître  à  la  tête  de  trente-cinq  mille 
hommes  de  troupes  réglées,  et  les  côtes  bordées  de 
milices.  Il  ne  manquait  au  roi  que  de  l'argent  :  le  cré- 
dit était  épuisé  en  dedans  et  en  dehors  du  royaume. 
La  France,  qui  lui  avait  fourni  quelques  subsides  dans 
les  dernières  années  de  Louis  XIV,  n'en  donnait  plus 


326  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

sous  la  régence  du  duc  d'Orléans ,  qui  se  conduisait 
par  des  vues  toutes  contraires.  L'Espagne  en  pro- 
mettait ,  mais  elle  n'était  pas  encore  en  état  d'en  four- 
nir beaucoup.  Le  baron  de  Goertz  donna  alors  une 
libre  étendue  à  un  projet  qu'il  avait  déjà  essayé  avant 
d'aller  en  France  et  en  Hollande  ;  c'était  de  donner  au 
cuivre  la  même  valeur  qu'à  l'argent  ;  de  sorte  qu'une 
pièce  de  cuivre  ,  dont  la  valeur  intrinsèque  est  un  de- 
mi-sou ,  passait  pour  quarante  sous  avec  la  marque 
du  prince  ;  à  peu  près  comme,  dans  une  ville  assiégée , 
les  gouverneurs  ont  souvent  payé  les  soldats  et  les 
bourgeois  avec  de  la  monnaie  de  cuir,  en  attendant 
qu'on  pût  avoir  des  espèces  réelles.  Ces  monnaies  fic- 
tives ,  inventées  par  la  nécessité ,  et  auxquelles  la 
bonne  foi  seule  peut  donner  un  crédit  durable ,  sont 
comme  des  bille||  de  change ,  dont  la  valeur  imagi- 
naire peut  excéd^er  aisément  les  fonds  qui  sont  dans 
un  état. 

Ces  ressources  sont  d'un  excellent  usage  dans  un 
pays  libre  :  elles  ont  quelquefois  sauvé  une  républi- 
que; mais  elles  ruinent  presque  sûrement  une  monar- 
chie ,  car  les  peuples  manquant  bientôt  de  confiance, 
le  ministre  est  réduit  à  manquer  de  bonne  foi  :  les 
monnaies  idéales  se  multiplient  avec  excès ,  les  parti- 
culiers enfouissent  leur  argent,  et  la  machine  se  dé- 
truit avec  une  confusion  accompagnée  souvent  des 
plus  grands  malheurs.  C'est  ce  qui  arriva  au  royaume 
de  Suéde. 

Le  baron  de  Goërtz  ayant  d'abord  répandu  avec  dis- 
crétion dans  le  public  les  nouvelles  espèces ,  fut  en- 
traîné en  peu  de  temps  au-delà  de  ses  mesures  par  la 


LIVRE  HUITIÈME.  827 

rapidité  du  mouvement,  qu'il  ne  pouvait  plus  con- 
duire. Toutes  les  marchandises  et  toutes  les  denrées 
ayant  monté  à  un  prix  excessif,  il  fut  forcé  d'augmen- 
ter le  nombre  des  espèces  de  cuivre.  Plus  elles  se  mul- 
tiplièrent ,  plus  elles  furent  décréditées  ;  la  Suéde ,  in- 
ondée de  cette  fausse  monnaie ,  ne  forma  qu'un  cri 
contre  le  baron  de  Goërtz.  Les  peuples,  toujours  pleins 
de  vénération  pour  Charles  XII ,  n'osaient  presque  le 
haïr,  et  fesaient  tomber  le  poids  de  leur  aversion  sur 
un  ministre  qui ,  comme  étranger  et  comme  gouver- 
nant les  finances  ,  était  doublement  assuré  de  la  haine 
publique. 

Un  impôt  qu'il  voulut  mettre  sur  le  clergé  acheva 
de  le  rendre  exécrable  à  la  nation  ;  les  prêtres ,  qui , 
trop  souvent ,  joignent  leur  cause  à  celle  de  Dieu ,  l'ap- 
pelèrent publiquement  athée ,  parcequ'il  leur  deman- 
dait de  l'argent.  Les  nouvelles  espèces  de  cuivre  avaient 
l'empreinte  de  quelques  dieux  de  l'antiquité  ;  on  en 
prit  occasion  d'appeler  ces  pièces  de  monnaie  les  dieux 
du  bai'on  de  Goërtz. 

A  la  haine  publique  contre  lui  se  joignit  la  jalousie 
des  ministres ,  implacable  à  mesure  qu'elle  était  alors 
impuissante.  La  sœur  du  roi ,  et  le  prince  son  mari,  le 
craignaient  comme  un  homme  attaché  par  sa  nais- 
sance au  duc  de  Holstein ,  et  capable  de  lui  mettre  un 
jour  la  couronne  de  Suède  sur  la  tête.  Il  n'avait  plu 
dans  le  royaume  qu'à  Charles  XII  ;  mais  cette  aversion 
générale  ne  servait  qu'à  confirmer  l'amitié  du  roi , 
dont  les  sentiments  s'affermissaient  toujours  par  les 
contradictions.  Il  marqua  alors  au  baron  une  con- 
fiance qui  allait  jusqu'à  la  soumission  :  il  lui  laissa  un 


328  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

pouvoir  absolu  dans  le  gouvernement  intérieur  du 
royaume ,  et  s  en  remit  à  lui  sans  réserve  sur  tout  ce 
qui  regardait  les  négociations  avec  le  czar;  il  lui  re- 
commanda surtout  de  presser  les  conférences  de  Fîle 
d'Aland. 

En  effet,  dès  que  Goërtz  eut  achevé  à  Stockholm 
les  arrangements  des  finances  ,  qui  demandaient  sa 
présence ,  il  partit  pour  aller  consommer  avec  le  mi- 
nistre  du  czar  le  grand  ouvrage  qu'il  avait  entamé. 

Voici  les  conditions  préliminaires  de  cette  alliance, 
qui  devait  changer  la  face  de  l'Europe ,  telles  qu'elles 
furent  trouvées  dans  les  papiers  de  Goërtz ,  après  sa 
mort. 

Le  czar  retenant  pour  lui  toute  la  Livonie,  et  une 
partie  de  l'Ingrie  et  de  la  Carelie,  rendait  à  la  Suéde 
tout  le  reste  ;  il  s'unissait  avec  Charles  XII  dans  le  des- 
sein de  rétablir  le  roi  Stanislas  sur  le  trône  de  Pologne, 
et  s'engageait  à  rentrer  dans  ce  pays  avec  quatre-vingt 
mille  Moscovites,  pour  détrôner  ce  même  roi  Auguste, 
en  faveur  duquel  il  avait  fait  dix  ans  la  guerre.  Il  four- 
nissait au  roi  de  Suéde  les  vaisseaux  nécessaires  pour 
transporter  dix  mille  Suédois  en  Angleterre,  et  trente 
mille  en  Allemagne  :  les  forces  réunies  de  Pierre  et  de 
Charles  devaient  attaquer  le  roi  d'Angleterre  dans  ses 
états  de  Hanovre ,  et  surtout  dans  Brème  et  Yerden  ; 
les  mêmes  troupes  auraient  servi  à  rétablir  le  duc  de 
Holstein ,  et  forcé  le  roi  de  Prusse  à  accepter  un  traité 
par  lequel  on  lui  ôtait  une  partie  de  ce  qu'il  avait  pris. 
Charles  en  usa  dès-lors  comme  si  ses  troupes  vic- 
torieuses, renforcées  de  celles  du  czar,  avaient  déjà 
exécuté  tout  ce  qii  on  médituit.  Il  fit  demander  haute- 


LIVIŒ  HUITIEME.  jii) 

ment  à  l'empereur  d'Allemagne  l'exécution  du  traite 
d'Alt-Rantstadt.  A  peine  la  cour  de  Vienne  daigna-t-elle 
répondre  à  la  proposition  d'un  prince  dont  elle  croyait 
n'avoir  rien  à  craindre. 

Le  roi  de  Pologne  eut  moins  de  sécurité;  il  vit  l'o- 
rage qui  grossissait  de  tous  les  côtés.  La  noblesse  po- 
lonaise était  confédérée  contre  lui  ;  et  depuis  son  ré- 
tablissement ,  il  lui  fallait  toujours ,  ou  combattre  ses 
sujets,  ou  traiter  avec  eux.  Le  czar,  médiateur  à  crain- 
dre, avait  cent  galères  auprès  de  Dantzick ,  et  quatre- 
vingt  mille  hommes  sur  les  frontières  de  Pologne.  Tout 
le  Nord  était  en  jalousies  et  en  alarmes.  Flemming ,  le 
plus  défiant  de  tous  les  hommes ,  et  celui  dont  les  puis- 
sances voisines  devaient  le  plus  se  défier,  soupçonna 
le  premier  les  desseins  du  czar  et  ceux  du  roi  de  Suéde 
en  faveur  de  Stanislas.  Il  voulut  le  faire  enlever  dans 
le  duché  de  Deux-Ponts  ,  comme  on  avait  saisi  Jacques 
Sobieski  enSilésie.  Un  de  ces  Français  entreprenants 
et  inquiets ,  qui  vont  tenter  la  fortune  dans  les  pays 
étrangers ,  avait  amené  depuis  peu  quelques  partisans 
français  comme  lui  au  service  du  roi  de  Pologne.  Il 
communiqua  au  ministre  Flemming  un  projet  par  le- 
quel il  répondait  d'aller,  avec  trente  officiers  français 
déterminés  ,  enlever  Stanislas  dans  son  palais  ,  et  de 
1  amener  prisonnier  à  Dresde.  Le  projet  fut  approuvé. 
Ces  entreprises  étaient  alors  assez  communes.  Quel- 
ques uns  de  ceux  qu'en  Italie  on  appelle  braves  avaient 
fait  des  coups  pareils  dans  le  Milanais  durant  la  der- 
nière guerre  entre  l'Allemagne  et  la  France.  Depuis 
même,  plusieurs  Français  réfugiés  en  Hollande  avaient 
osé  pénétrer  jusqu'à  Versailles,  dans  le  dessein  don- 


33o  HISTOIRE  DE  CHARLES  XH. 

lever  le  dauphin ,  et  s'étaient  saisis  de  la  personne  du 
premier  écuyer,  presque  sous  les  fenêtres  du  château 
de  Louis  XIV. 

L'aventurier  disposa  donc  ses  hommes  et  ses  relais 
pour  surprendre  et  pour  enlever  Stanislas.  L'entre- 
prise fut  découverte  la  veille  de  l'exécution.  Plusieurs 
se  sauvèrent  ;  quelques  uns  furent  pris.  Ils  ne  de- 
vaient point  s'attendre  à  être  traités  comme  des  pri- 
sonniers de  guerre ,  mais  comme  des  bandits.  Stanis- 
las ,  au  lieu  de  les  punir,  se  contenta  de  leur  faire  quel- 
ques reproches  pleins  de  bonté  ;  il  leur  donna  même 
de  l'argent  pour  se  conduire,  et  montra  par  cette  bonté 
généreuse  qu'en  effet  Auguste ,  son  rival ,  avait  raison 
de  le  craindre'^. 

Cependant  Charles  partit  une  seconde  fois  pour  la 
conquête  de  la  Norvège ,  au  mois  d'octobre  1718.  Il 
avait  si  bien  pris  toutes  ses  mesures ,  qu'il  espérait  se 
rendre  maître  en  six  mois  de  ce  royaume.  Il  aima 
mieux  aller  conquérir  des  rochers  au  milieu  des  neiges 
et  des  glaces ,  dans  lâpreté  de  l'hiver,  qui  tue  les  ani- 
maux en  Suéde  même  ,  où  l'air  est  moins  rigoureux , 
que  d'aller  reprendre  ses  belles  provinces  d'Allemagne 
des  mains  de  ses  ennemis  :  c'est  qu'il  espérait  que  sa 
nouvelle  alliance  avec  le  czar  le  mettrait  bientôt  en 
état  de  ressaisir  toutes  ces  provinces  ;  bien  plus ,  sa 

"  Voilà  ce  que  Norbei  g  appelle  manquer  de  respect  aux  têtes  cou- 
ronnées, comme  si  ce  récit  véritable  contenait  une  injure,  et  comme 
SI  on  devait  aux  rois  qui  sont  morts  autre  chose  que  la  vérité.  Pense- 
t-il  que  l'histoire  doive  ressembler  aux  sermons  prêches  dev9nt  Ici? 
rois,  dans  lesquels  on  leur  fait  des  compliments? 


LIVRE  HUITIÈME.  33 1 

ploire  était  flattée  d'enlever  un  royaume  à  son  ennemi 
victorieux. 

A  l'embouchure  du  fleuve  Tistendall ,  près  de  la 
manche  de  Danemarck ,  entre  les  villes  de  Bahus  et 
d'Anslo ,  est  située  Frédérichshall ,  place  forte  et  im- 
portante,  qu'on  regardait  comme  la  clef  du  royaume. 
Charles  en  forma  le  siège  au  mois  de  décembre.  Le 
soldat ,  transi  de  froid ,  pouvait  à  peine  remuer  la  terre 
endurcie  sous  la  glace;  c'était  ouvrir  la  tranchée  dans 
une  espèce  de  roc  ;  mais  les  Suédois  ne  pouvaient  se 
rebuter  en  voyant  à  leur  tête  un  roi  qui  partageait 
leurs  fatigues.  Jamais  Charles  n'en  essuya  de  plus 
grandes.  Sa  constitution,  éprouvée  par  dix-huit  ans 
de  travaux  pénibles,  s'était  fortifiée  au  point  qu'il  dor- 
mait en  plein  champ  en  Norvège ,  au  cœur  de  l'hiver, 
sur  de  la  paille  ou  sur  une  planche ,  enveloppé  seule- 
ment d'un  manteau ,  sans  que  sa  santé  en  fût  altérée. 
Plusieurs  de  ses  soldats  tombaient  morts  de  froid  dans 
leurs  postes  ;  et  les  autres ,  presque  gelés ,  voyant  leur 
roi  qui  souffrait  comme  eux ,  n'osaient  proférer  une 
plainte.  Ce  fut  quelque  temps  avant  cette  expédition, 
ffu'avant  entendu  parler  en  Scanie  d'une  femme  nom- 
mée Johns  Dotter,  qui  avait  vécu  plusieurs  mois  sans 
prendre  d  autre  nourriture  que  de  l'eau ,  lui  qui  s'é- 
tait étudié  toute  sa  vie  à  supporter  les  plus  extrêmes 
rigueurs  que  la  nature  humaine  peut  soutenir,  voulut 
essayer  encore  combien  de  temps  il  pourrait  suppor- 
ter la  faim  sans  en  être  abattu.  Il  passa  cinq  jours  en- 
tiers sans  manger  ni  boire  ;  le  sixième ,  au  matin  ,  il 
courut  deux  lieues  à  cheval,  et  descendit  chez  le 


ûii  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

prince  de  Hesse ,  son  beau-frère ,  où  il  mangea  beau- 
coup ,  sans  que  ni  une  abstinence  de  cinq  jours  Teùt 
abattu  ,  ni  qu'un  grand  repas ,  à  la  suite  d'un  si  long 
jeune ,  l'incommodât''. 

Avec  ce  corps  de  fer,  gouverné  par  une  ame  si  har- 
die et  si  inébranlable ,  dans  quelque  état  qu'il  pût  être 
réduit,  il  n'avait  point  de  voisin  auquel  il  ne  fût  re- 
doutable. 

(i  7 1 8)  Le  1 1  décembre ,  jour  de  Saint-André ,  il  alla 
sur  les  neuf  heures  du  soir  visiter  la  tranchée ,  et  ne 
trouvant  pas  la  parallèle  assez  avancée  à  son  gré ,  il 
parut  très  mécontent.  M.  Mégret,  ingénieur  français, 
qui  conduisait  le  siège ,  l'assura  que  la  place  serait 
prise  dans  huit  jours.  «  Nous  verrons  » ,  dit  le  roi , 
et  continua  de  visiter  les  ouvrages  avec  l'ingénieur. 
Il  s'arrêta  dans  un  endroit  où  le  boyau  fesait  un 
angle  avec  la  parallèle  ;  il  se  mit  à  genoux  sur  le  ta- 
lus intérieur,  et  appuyant  ses  coudes  sur  le  parapet, 
resta  quelque  temps  à  considérer  les  travailleurs  , 
qui  continuaient  les  tranchées  à  la  lueur  des  étoiles. 

Les  moindres  circonstances  deviennent  essentielles 
quand  il  s'agit  de  la  mort  d'un  homme  tel  que  Char- 
les XII  ;  ainsi  je  dois  avertir  que  toute  la  conversation 
que  tant  d'écrivains  ont  rapportée  entre  le  roi  et  l'in- 
génieur Mégret  est  absolument  fausse.  Voici  ce  que  je 
sais  de  véritable  sur  cet  événement. 

Le  roi  était  exposé  presque  à  demi  corps  à  une  bat- 
terie de  canon  pointée  vis-à-vis  l'angle  où  il  était  :  il 

"  Norbeig  prétend  que  ce  fut  pour  se  guérir  d'un  mal  de  poitrine 
que  Charles  XII  essaya  cette  étrange  abstinence:  le  confesseur  Nor- 
l^cr*^  est  assurément  un  mauvais  médecin. 


LIVRE  HUITIÈME.  333 

n'y  avait  alors  auprès  de  sa  personne  que  deux  Fran- 
çais :  Tun  était  M.  Siquier,  son  aide-de-camp,  homme 
de  tête  et  d'exécution,  qui  s'était  mis  à  son  service  en 
Turquie  ,  et  qui   était  particulièrement  attaché  au 
prince  de  Hesse  ;  l'autre  était  cet  ingénieur.  Le  canon 
tirait  sur  eux  à  cartouches  ;  mais  le  roi ,  qui  se  décou- 
vrait davantage ,  était  le  plus  exposé.  A  quelques  pas 
derrière  était  le  comte  Schwerin  ,  qui  commandait  la 
tranchée.  Le  comte  Posse ,  capitaine  aux  gardes ,  et 
un  aide-de-camp  nommé  Kulbert,  recevaient  des  or- 
dres de  lui.  Siquier  et  Mégret  virent  dans  ce  moment 
le  roi  de  Suéde  qui  tombait  sur  le  parapet  en  pous- 
sant un  grand  soupir;  ils  s'approchèrent  ;  il  était  déjà 
mort.  Une  balle  pesant  une  demi-livre  lavait  atteint  à 
la  tempe  droite ,  et  avait  fait  un  trou  dans  lequel  on 
pouvait  enfoncer  trois  doigts  ;  sa  tête  était  renversée 
sur  le  parapet ,  l'œil  gauche  était  enfoncé ,  et  le  droit 
entièrement  hors  de  son  orbite.  L'instant  de  sa  bles- 
sure avait   été  celui  de  sa  mort;  cependant  il  avait 
eu  la  force,  en  expirant  d'une  manière  si  subite, 
de  mettre  par  un  mouvement  naturel  la  main  sur  la. 
garde  de  son  épée ,  et  était  encore  dans  cette  attitude. 
A  ce  spectacle,  Mégret,  homme  singulier  et  indiffé- 
rent ,  ne  dit  autre  chose ,  sinon  :  «  Voilà  la  pièce  finie  . 
«  allons  souper.  »  Siquier  court  sur-le-champ  avertir 
le  comte  Schwerin.  Ils  résolurent  ensemble  de  déro- 
ber la  connaissance  de  cette  mort  aux  soldats ,  jusqu'à 
ce  que  le  prince  de  Hesse  en  put  être  informé.  On  en- 
veloppa le  corps  d'un  manteau  gris  :  Siquier  mit  sa 
perruque  et  son  chapeau  sur  la  tête  du  roi  ;  en  cet  état, 
on  transporta  Charles  sous  le  nom  du  capitaine  Cari- 


334  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

sberg,  au  travers  des  troupes ,  qui  voyaient  passer  leur 

roi  mort  sans  se  douter  que  ce  fût  lui. 

Le  prince  ordonna  à  l'instant  que  personne  ne  sor- 
tît du  camp ,  et  fit  garder  tous  les  chemins  de  la  Suède, 
afin  d'avoir  le  temps  de  prendre  ses  mesures  pour 
faire  tomber  la  couronne  sur  la  tête  de  sa  femme ,  et 
pour  en  exclure  le  duc  de  Holstein ,  qui  pouvait  y  pré- 
tendre. 

Ainsi  périt ,  à  l'âge  de  trente-six  ans  et  demi,  Char- 
les XII ,  roi  de  Suéde,  après  avoir  éprouvé  ce  que  la 
prospérité  a  de  plus  grand ,  et  ce  que  l'adversité  a  de 
plus  cruel ,  ^ans  avoir  été  amolli  par  l'une ,  ni  ébranlé 
un  moment  par  l'autre.  Presque  toutes  ses  actions, 
jusqu'à  celles  de  sa  vie  privée  et  unie,  ont  été  bien 
loin  au-delà  du  vraisemblable.  C'est  peut-être  le  seul 
de  tous  les  hommes ,  et  jusqu'ici  le  seul  de  tous  les 
rois  ,  qui  ait  vécu  sans  faiblesses  ;  il  a  porté  toutes  les 
vertus  des  héros  à  un  excès  où  elles  sont  aussi  dange- 
reuses que  les  vices  opposés.  Sa  fermeté,  devenue 
opiniâtreté ,  fit  ses  malheurs  dans  l'Ukraine ,  et  le  re- 
.tint  cinq  ans  en  Turquie  ;  sa  libéralité ,  dégénérant  en 
profusion  ,  a  ruiné  la  Suéde  ;  son  courage ,  poussé  jus- 
qu'à la  témérité ,  a  causé  sa  mort  :  sa  justice  a  été  quel- 
quefois jusqu'à  la  cruauté  ;  et,  dans  les  dernières  an- 
nées ,  le  maintien  de  son  autorité  approchait  de  la  ty- 
rannie. Ses  grandes  qualités ,  dont  une  seule  eût  pu 
immortaliser  un  autre  prince ,  ont  fait  le  malheur  de 
son  pays.  Il  n'attaqua  jamais  personne  ;  mais  il  ne  fut 
pas  aussi  prudent  qu'implacable  dans  ses  vengeances. 
Il  a  été  le  premier  qui  ait  eu  l'ambition  d'être  conqué- 
rant ,  sans  avoir  Feuvie  d'agrandir  ses  états  ;  il  vou- 


LIVRE  HUITIÈMIi:.  335 

lait  gagner  des  empires  pour  les  donner.  Sa  passion 
pour  la  gloire ,  pour  la  guerre  ,  et  pour  la  vengeance , 
renipêcha  d'être  bon  politique,  qualité  sans  laquelle 
on  n'a  jamais  vu  de  conquérant.  Avant  la  bataille  et 
après  la  victoire  ,  il  n'avait  que  de  la  modestie;  après 
la  défaite ,  que  de  la  fermeté  :  dur  pour  les  autres 
comme  pour  lui-même  ,  comptant  pour  rien  la  peine 
et  la  vie  de  ses  sujets ,  aussi  bien  que  la  sienne  ;  bomme 
unique  plutôt  que  grand  homme;  admirable  plutôt 
qu'à  imiter.  Sa  vie  doit  apprendre  aux  rois  combien 
un  gouvernement  pacifique  et  heureux  est  au-dessus 
de  tant  de  gloire. 

Charles  XII  était  d'une  taille  avantageuse  et  noble; 
il  avait  un  très  beau  front,  de  grands  yeux  bleus  rem- 
plis de  douceur,  un  nez  bien  formé,  mais  le  bas  du 
visage  désagréable,  trop  souvent  défiguré  par  un  rire 
fréquent  qui  ne  partait  que  des  lèvres ,  presque  point 
de  barbe  ni  de  cheveux.  Il  parlait  très  peu,  et  ne  ré- 
pondait souvent  que  par  ce  rire  dont  il  avait  pris  l'ha- 
bitude. On  observait  à  sa  table  un  silence  profond.  Il 
avait  conservé  ,  dans,  l'inflexibilité  de  son  caractère , 
cette  timidité  qu'on  nomme  mauvaise  honte.  Il  eût  été 
embarrassé  dans  une  conversation ,  parceque  s'étant 
donné  tout  entier  aux  travaux  et  à  la  guerre ,  il  n'a- 
vait jamais  connu  la  société.  Il  n'avait  lu  jusqu'à  son 
loisir  chez  les  Turcs  que  les  Commentaires  de  César  et 
V Histoire  d'Alexandre;  mais  il  avait  écrit  quelques  ré- 
flexions sur  la  guerre,  et  sur  ses  campagnes  depuis 
I  700  jusqu'à  1 709.  Il  l'avoua  au  chevalier  de  Folard, 
et  lui  dit  que  ce  manuscrit  avait  été  perdu  à  la  mal- 
heureuse journée  de  Pultava.  Quelques  persoruies  ont 


336  HISTOIRE  DE  CHARLES  XII. 

voulu  faire  passer  ce  prince  pour  un  bon  mathémati- 
cien; il  avait  sans  doute  beaucoup  de  pénétration 
dans  l'esprit;  mais  la  preuve  que  l'on  donne  de  ses 
connaissances  en  mathématique  n'est  pas  bien  con- 
cluante; il  voulait  changer  la  manière  de  compter  par 
dizaine,  et  il  proposait  à  la  place  le  nombre  soixante- 
quatre,  parceque  ce  nombre  contenait  à-la-fois  un 
cube  et  un  carré,  et  qu'étant  divisé  par  deux,  il  était 
enfin  réductible  à  l'unité.  Cette  idée  prouvait  seule- 
ment qu'il  aimait  en  tout  l'extraordinaire  et  le  diffi- 
cile ^ 

A  l'égard  de  sa  religion,  quoique  les  sentiments 
d\m  prince  ne  doivent  pas  influer  sur  les  autres 
hommes,  et  que  l'opinion  d'un  monarque  aussi  peu 
instruit  que  Charles  ne  soit  d'aucun  poids  dans  ces 
matières ,  cependant  il  faut  satisfaire  sur  ce  point 
comme  sur  le  reste  la  curiosité  des  hommes  qui  ont 
eu  les  yeux  ouverts  sur  tout  ce  qui  regarde  ce  prince. 
Je  sais  de  celui  qui  m'a  confié  les  principaux  mémoires 
de  cette  histoire  que  Charles  XII  fut  luthérien  de  bonne 
foi  jusqu'à  l'année  1 707.  Il  vit  alors  à  Leipsick  le  fa- 
meux philosophe  M.  Leibnitz ,  qui  pensait  et  parlait 
librement,  et  qui  avait  déjà  inspiré  ses  sentiments  li- 
bres à  plus  d'un  prince.  Je  ne  crois  pas  que  Charles  XII 
puisa ,  comme  on  me  l'avait  dit ,  de  l'indifférence  pour 
le  luthéranisme  dans  la  conversation  de  ce  philoso- 
phe ,  qui  n'eut  jamais  l'honneur  de  l'entretenir  qu'un 
quart  d'heure;  mais  M.  Fabrice,  qui  approcha  de  lui 

Elle  prouve  aussi  qu'il  avait  approfondi  jusqu'à  un  cei  lain  poivit 
la  théorie  des  nombres,  puisqu'il  connaissait  la  nature  et  les  pro- 
priétés des  échelles  arithmétiques. 


I 


LIVRE  HUITIEME.  33» 

familièrement  sept  années  de  suite,  m'a  dit  que  dans 
son  loisir  chez  les  Turcs ,  ayant  vu  plus  de  diverses 
religions ,  il  étendit  plus  loin  son  indifférence.  La 
Mottraye  même,  dans  ses  Voyages,  confirme  cette 
idée.  Le  comte  de  Croissi  pense  de  même ,  et  m'a  dit 
plusieurs  fois  que  ce  prince  ne  conserva  de  ses  pre- 
miers principes  que  celui  d'une  prédestination  abso- 
lue, dogme  qui  favorisait  son  courage,  et  qui  justifiait 
ses  témérités.  Le  czar  avait  les  mêmes  sentiments  que 
lui  sur  la  religion  et  sur  la  destinée;  mais  il  en  parlait 
plus  souvent;  car  il  s'entretenait  familièrement  de 
tout  avec  ses  favoris ,  et  avait  par-dessus  Charles  l'é- 
tude de  la  philosophie  et  le  don  de  l'éloquence. 

Je  ne  puis  me  défendre  de  parler  ici  d'une  calom- 
nie renouvelée  trop  souvent  à  la  mort  des  princes ,  que 
les  hommes  malins  et  crédules  prétendent  toujours 
avoir  été  ou  empoisonnés  ou  assassinés.  Le  bruit  se 
répandit  alors ,  en  Allemagne ,  que  c'était  M.  Siquier 
lui-même  qui  avait  tué  le  roi  de  Suéde.  Ce  brave  offi- 
cier fut  long- temps  désespéré  de  cette  calomnie  :  un 
jour,  en  m'en  parlant,  il  me  dit  ces  propres  paroles  : 
«  J'aurais  pu  tuer  le  roi  de  Suéde;  mais  tel  était  mon 
«  respect  pour  ce  héros ,  que  si  je  l'avais  voulu  je  n'au- 
«  rais  pas  osé.  » 

Je  sais  bien  que  Siquier  lui-même  avait  donné  lieu 
à  cette  fatale  accusation  qu'une  partie  de  la  Suéde 
croit  encore;  il  m'avoua  lui-même  qu'à  Stockholm, 
dans  une  fièvre  chaude ,  il  s'était  écrié  qu'il  avait  tué 
le  roi  de  Suéde  ;  que  même  il  avait  dans  son  accès  ou- 
vert la  fenêtre,  et  demandé  publiquement  pardon  de 
ce  parricide.  Lorsque  dans  sa  guérison  il  eut  appris  ce 


CHARr.F?  XII. 


338  HISTOIRE  DE  CHARLES  Xff. 

qu'il  avait  dit  dans  sa  maladie ,  il  fut  sur  le  point  de 
mourir  de  douleur.  Je  n'ai  point  voulu  révéler  cette 
anecdote  pendant  sa  vie.  Je  le  vis  quelque  temps  avant 
sa  mort,  et  je  peux  assurer  que  loin  d'avoir  tué  Char- 
les XII,  il  se  serait  fait  tuer  pour  lui  mille  fois.  S'il  avait 
été  coupable  d'un  tel  crime ,  ce  ne  pouvait  être  que 
pour  servir  quelque  puissance  qui  l'en  aurait  sans 
doute  bien  récompensé  ;  il  est  mort  très  pauvre  en 
France,  et  même  il  y  a  eu  besoin  du  secours  de  ses  amis . 
Si  ces  raisons  ne  suffisent  pas,  que  l'on  considère  que 
la  balle  qui  frappa  Charles  XII  ne  pouvait  entrer  dans 
un  pistolet ,  et  que  Siguier  n'aurait  pu  faire  ce  coup 
détestable  qu'avec  un  pistolet  caché  sous  son  habit  ^ 
Après  la  mort  du  roi  on  leva  le  siège  de  Frédérich- 
shall;  tout  changea  dans  un  moment:  les  Suédois, 
plus  accablés  que  flattés  de  la  gloire  de  leur  prince , 
ne  songèrent  qu'à  faire  la  paix  avec  leurs  ennemis,  et 
à  réprimer  chez  eux  la  puissance  absolue  dont  le  ba- 
ron de  Goërtz  leur  avait  fait  éprouver  l'excès.  Les  états 
élurent  librement  pour  leur  reine  la  princesse,  sœur 
de  Charles  XII ,  et  l'obligèrent  solennellement  de  renon- 
cer à  tout  droit  héréditaire  sur  la  couronne ,  afin  qu'elle 
ne  la  tînt  que  des  suffrages  de  la  nation.  Elle  promit, 

'  Beaucoup  de  gens  prétendent  encore  que  Charles  XII  fut  la 
victime  de  la  haine  qu'il  avait  inspirée  à  ses  sujets.  Cette  opinion 
n'est  pas  même  destituée  de  vraisemblance.  M.  de  Voltaire  ne  l'i- 
gnorait pas;  mais  comme  il  ne  pouvait  vérifier  les  petites  circon- 
stances sur  lesquelles  cette  opinion  s'appuie,  il  a  préféré  la  passer 
sous  silence. 

On  garde  à  Stockholm  le  chapeau  de  Charles  XII  ;  et  la  petitesse 
du  trou  dont  il  est  percé  est  une  des  raisons  de  ceux  qui  veulent 
croire  qu'il  périt  par  un  assassinat. 


I 


LIVRE  HUITlÈiME.  339 

par  des  serments  réitérés,  quelle  ne  tenterait  jamais 
de  rétablir  le  pouvoir  arbitraire  :  elle  sacrifia  depuis  la 
jalousie  de  la  royauté  à  la  tendresse  conjugale  en  cé- 
dant la  couronne  à  son  mari ,  et  elle  engagea  les  états 
à  élire  ce  prince  qui  monta  sur  le  trône  aux  mêmes 
conditions  qu'elle. 

Le  baron  de  Goërtz,  arrêté  immédiatement  aprèsia 
mort  de  Charles ,  fut  condamné  par  le  sénat  de  Stock- 
holm à  avoir  la  tète  tranchée  au  pied  de  la  potence  de 
la  villfe  :  exemple  de  vengeance  peut-être  encore  plus 
que  de  justice,  et  affront  cruel  à  la  mémoire  d'un  roi 
que  la  Suéde  admire  encore. 


FIN    DE    L  HISTOIRE    DE    CHARLES    XII. 


t -v/x/m- •m-'V^  A/V'v 'v/'%>n. 'V'^/^ 'V'v^  ■V'%/x 'V'^/^ -x^^/^ 'V'»>^ '\^ 


QU'IL  FAUT  SAVOIR  DOUTER 

ÉCLAIRCISSEMENTS 
SUR  l'histoire  de  CHARLES  XII  *. 


L'incrédulité,  souvenons-nous-en,  est  le  fonchement 
de  toute  sagesse,  selon  Aristote.  Cette  maxime  est  fort 
bonne  pour  qui  lit  l'histoire ,  et  surtout  l'histoire  an- 
cienne. 

Que  de  faits  absurdes,  quel  amas  de  fables  qui  cho- 
quent le  sens  commun!  Hé  bien,  n'en  croyez  rien. 

Il  y  a  eu  des  rois  à  Rome ,  des  consuls ,  des  décem- 
.virs.  Le  peuple  romain  a  détruit  Carthage;  César  a 
vaincu  Pompée  ;  tout  cela  est  vrai  :  mais  quand  on 
vous  dit  que  Castor  et  Pollux  ont  combattu  pour  ce 
peuple  ;  qu'une  vestale  avec  sa  ceinture  a  mis  à  flot  un 
vaisseau  engravé  ;  qu'un  gouffre  s'est  refermé  quand 
Curtius  s'y  est  jeté;  n'en  croyez  rien.  Vous  lisez  par- 
tout des  prodiges  ;  des  prédictions  accomphes ,  des 
guérisons  miraculeuses  opérées  dans  les  temples  d'Es- 
culape;  n'en  croyez  rien:  mais  cent  témoins  ont  signé 
le  procès -verbal  de  ces  miracles  sur  des  tables  d'ai- 
rain: mais  les  temples  étaient  remphs  d'ex-voto  qui 
attestaient  les  guérisons  ;  croyez  qu'il  y  a  eu  des  im- 

*  Dans  l'édition  de  Kehl,  cet  article  fait  partie  des  Mélanges  his- 
toriques, mais  il  semble  plus  convenablement  place'  à  la  suite  de 
ÏHistoire  de  Charles  XII. 


ÊCLAIRCISS.  SUR  L'HIST.  DE  CHARLES  XII.  34  I 
béciles  'et  des  fripons  qui  ont  attesté  ce  qu'ils  n'ont 
point  vu.  Croyez  qu'il  y  a  eu  des  dévots  qui  ont  fait 
des  présents  aux  prêtres  d'Esculape,  quand  leurs  en- 
fants ont  été  guéris  d'un  rhume  ;  mais  pour  les  mi- 
racles d'Esculape,  n'en  croyez  rien.  Ils  ne  sont  pas 
plus  vrais  que  ceux  du  jésuite  Xavier,  à  qui  un  cancre 
vint  rapporter  son  crucifix  du  fond  de  la  mer,  et  qui  se 
trouva  à-la-fois  sur  deux  vaisseaux. 

Mais  les  prêtres  égyptiens  étaient  tous  sorciers ,  et 
Hérodote  admire  la  science  profonde  qu'ils  avaient  de 
la  diablerie  :  ne  croyez  pas  tout  ce  que  vous  dit  Héro- 
dote. 

Je  me  défierai  de  tout  ce  qui  est  prodige  :  mais 
dois-je  porter  l'incrédulité  jusqu'aux  faits  qui,  étant 
dans  l'ordre  ordinaire  des  choses  humaines  ,  man- 
quent pourtant  d'une  vraisemblance  morale? 

Par  exemple ,  Plutarque  assure  que  César  tout  armé 
se  jeta  dans  la  mer  d'Alexandrie,  tenant  d'une  main 
en  l'air  des  papiers  qu'il  ne  voulait  pas  mouiller,  et 
nageant  de  l'autre  main.  Ne  croyez  pas  un  mot  de  ce 
conte  que  vous  fait  Plutarque  :  croyez  plutôt  César  qui 
n'en  dit  mot  dans  ses  Commentaires  :  et  soyez  bien  sûr 
que  quand  on  se  jette  dans  la  mer,  et  qu'on  tient  des 
papiers  à  la  main ,  on  les  mouille. 

Vous  trouverez  dans  Quinte-Curce  qu'Alexandre  et 
ses  généraux  furent  tout  étonnés  quand  ils  virent  le 
flux  et  le  reflux  de  l'Océan ,  auquel  ils  ne  s'attendaient 
pas  ;  n'en  croyez  rien. 

Il  est  bien  vraisemblable  qu'xYlexandre  étant  ivre 
ait  tué  Clitus;  qu'il  ait  aimé  Éphestion  comme  So- 
crate  aimait  Alcibiade  :  mais  il  ne  l'est  point  du  tout^ 


342  ÉCLAIRCISSEMENTS 

que  le  disciple  d'Aristote  ignorât  le  flux  et  lé  réflux  de 
rOcéan.  Il  y  avait  des  philosophes  dans  son  armée  : 
c'était  assez  d'avoir  été  sur  l'Euphrate,  qui  a  des  ma- 
rées à  son  embouchure ,  pour  être  instruit  de  ce  phé- 
nomène. Alexandre  avait  voyagé  en  Afrique,  dont  les 
côtes  sont  baignées  par  l'Océan.  Son  amiral  Néarque 
pouvait-il  être  assez  ignorant  pour  ne  pas  savoir  ce 
que  savaient  tous  les  enfants  sur  le  rivage  du  fleuve 
Indus?  De  pareilles  sottises  ,  répétées  dans  tant  d'au- 
teurs ,  décréditent  trop  les  historiens. 

Le  P.  Maimbourg  vous  redit ,  après  cent  autres ,  que 
deux  Juifs  promirent  l'empire  à  Léon-l'Isaurien ,  à 
condition  que  quand  il  serait  empereur  il  abattrait  les 
images.  Quel  intérêt,  je  vous  prie,  avaient  ces  deux 
Juifs  à  empêcher  que  les  chrétiens  eussent  des  ta- 
bleaux? comment  ces  deux  misérables  pouvaient-ils 
promettre  l'empire?  N'est-ce  pas  insulter  à  son  lecteur 
que  de  lui  présenter  de  telles  fables? 

Il  faut  avouer  que  Mézerai ,  dans  son  style  dur,  bas', 
inégal,  mêle  aux  faits  mal  digérés  qu'il  rapporte  bien 
des  absurdités  pareilles  :  tantôt  c'est  Henri  V,  roi  d'An- 
gleterre, couronné  roi  de  France  à  Paris,  qui  meurt 
des  hémorrhoïdes  pour  s'être,  dit-il,  assis  sur  le  trône 
de  nos  rois;  tantôt  c'est  saint  Michel  qui  apparaît  à 
Jeanne  d'Arc. 

Je  ne  crois  pas  même  les  témoins  oculaires ,  quand 
ils  me  disent  des  choses  que  le  sens  commun  désa- 
voue. Le  sire  de  Joinville ,  ou  plutôt  celui  qui  a  traduit 
son  histoire  gauloise  en  ancien  français,  a  beau  m'as- 
surer  que  les  émirs  d'Egypte ,  après  avoir  assassiné 
leur  Soudan,  offrirent  la  couronne  à  saint  Louis  leur 


SUR  L'mISTOITIE  de  CHARLES  XII.  343 

prisonnier  :  j'aimerais  autant  qu'on  me  dît  que  nous 
avons  offert  la  couronne  de  France  à  un  Turc.  Quelle 
apparence  que  des  Maliomctans  aient  pensé  à  faire 
leur  souverain  d'un  homme  qu'ils  ne  pouvaient  regar- 
der que  comme  un  chef  de  barbares ,  qu'ils  avaient 
pris  dans  une  bataille,  qui  ne  connaissait  ni  leurs  lois 
ni  leur  langue,  qui  était  l'ennemi  capital  de  leur  reli- 
gion? 

Je  n  ai  pas  plus  de  foi  au  sire  de  Joinville,  quand  il 
me  fait  ce  conte ,  que  quand  il  me  dit  que  le  Nil  se  dé- 
borde à  la  Saint-Remi,  au  commencement  d'octobre. 
Je  révoquerai  aussi  hardiment  en  doute  l'histoire  du 
Vieux  de  la  Montagne,  qui,  sur  le  bruit  de  la  croisade 
de  saint  Louis ,  dépêche  deux  assassins  à  Paris  pour 
le  tuer,  et,  sur  le  bruit  de  sa  vertu,  fait  partir  le  len- 
demain deux  courriers  pour  contremander  les  autres. 
Ce  trait  a  trop  l'air  d'un  conte  arabe. 

Je  dirai  hardiment  à  Mézerai,  au  P.  Daniel,  et  à 
tous  les  historiens ,  que  je  ne  crois  point  qu'un  orage 
de  pluie  et  de  grêle  ait  fait  rentrer  Edouard  III  en  lui- 
même,  et  ait  procuré  la  paix  à  Philippe  de  Valois.  Les 
conquérants  ne  sont  pas  si  dévots  et  ne  font  point  la 
paix  pour  de  la  pluie. 

Rien  n'est  assurément  plus  vraisemblable  que  les 
crimes  ;  mais  il  faut  du  moins  qu'ils  soient  constatés. 
Vous  voyez  chez  Mézerai  plus  de  soixante  princes  à 
qui  o?i  a  donné  le  boucon;  mais  il  le  dit  sans  preuve ,  et 
un  bruit  populaire  ne  doit  se  rapporter  que  comme 
un  bruit. 

Je  ne  croirai  pas  même  Tite  Live,  quand  il  me  dit 
que  le  médecin  de  Pyrrhus  offrit  aux  Romains  d  cm- 


344  ÉCLAIRCISSEMENTS 

poisonner  son  maître  moyennant  une  récompense.  A 
peine  les  Romains  avaient-ils  alors  de  l'argent  mon- 
nayé, et  Pyrrhus  avait  de  quoi  acheter  la  république 
si  elle  avait  voulu  se  vendre  :  la  place  de  premier  méde- 
cin de  Pyrrhus  était  plus  lucrative  probablement  que 
celle  de  consul.  Je  n'ajouterai  foi  à  un  tel  conte  que 
quand  on  me  prouvera  que  quelque  premier  médecin 
d'un  de  nos  rois  aura  proposé  à  un  canton  suisse  de 
le  payer  pour  empoisonner  son  malade. 

Défions-nous  aussi  de  tout  ce  qui  paraît  exagéré. 
Une  armée  innombrable  de  Perses  arrêtée  par  trois 
cents  Spartiates  au  passage  des  Thermopyles  ne  me 
révolte  point  ;  l'assiette  du  terrain  rend  l'aventure 
croyable.  Charles  XII ,  avec  huit  mille  hommes  aguer- 
ris ,  défait  à  Narva  environ  quatre-vingt  mille  paysans 
moscovites  mal  armés  ;  je  Tadmire ,  et  je  le  crois.  Mais 
quand  je  lis  que  Simon  de  Montfort  battit  cent  mille 
hommes  avec  neuf  cents  soldats  divisés  en  trois  corps, 
je  répète  alors  ^je  nen  crois  rien.  On  me  dit  que  c'est 
un  miracle  ;  mais  est-il  bien  vrai  que  Dieu  ait  fait  ce 
miracle  pour  Simon  de  Montfort? 

Je  révoquerais  en  doute  le  combat  de  Charles  XII 
à  Bender,  s'il  ne  m'avait  été  attesté  par  plusieurs  té-  . 
moins  oculaires ,  et  si  le  caractère  de  Charles  XII  ne 
rendait  vraisemblable  cette  héroïque  extravagance. 
Cette  défiance  qu'il  faut  avoir  sur  les  faits  particuliers , 
ayons-la  encore  sur  les  mœurs  des  peuples  étrangers  ; 
refusons  notre  créance  à  tout  historien  ancien  et  mo- 
derne ,  qui  nous  rapporte  des  choses  contraires  à  la 
nature  et  à  la  trempe  du  cœur  humain. 

Toutes  les  premières  relations  de  l'Amérique  ne 


SUR  l'histoire  de  CHARLES  XIL  345 

parlaient  que  d'anthropophages  ;  il  semblait ,  à  les  en- 
tendre, que  les  Américains  mangeassent  des  hommes 
aussi  communément  que  nous  mangeons  des  mou- 
tons. Le  fait,  mieux  éclairci ,  se  réduit  à  un  petit 
nombre  de  prisonniers  qui  ont  été  mangés  par  leurs 
vainqueurs ,  au  lieu  d'être  mangés  des  vers. 

Le  nouveau  P uffendorf* ,  aussi  fautif  que  l'ancien  , 
dit  qu'en  l'an  1689  un  Anglais  et  quatre  femmes, 
échappés  d  un  naufrage  sur  la  route  de  Madagascar, 
abordèrent  une  île  déserte,  et  que  l'Anglais  travailla 
si  bien,  qu'en  l'an  1667  on  trouva  cette  île,  nommée 
Fines ,  peuplée  de  douze  mille  beaux  protestants  an- 
glais. 

Les  anciens  et  leurs  innombrables  et  crédules  com- 
pilateurs nous  répètent  sans  cesse  qu'à  Babylone ,  la 
ville  de  l'univers  la  mieux  policée ,  toutes  les  femmes 
et  les  filles  se  prostituaient  dans  le  temple  de  Vénus 
une  fois  l'an.  Je  n'ai  pas  de  peine  à  penser  qu'à  Baby- 
lone ,  comme  ailleurs ,  on  avait  quelquefois  du  plaisir 
pour  de  l'argent;  mais  je  ne  me  persuaderai  jamais 
que  dans  la  ville  la  mieux  policée  qui  fût  alors  dans 
1  univers ,  tous  les  pères  et  tous  les  maris  envoyassent 
leurs  filles  et  leurs  femmes  à  un  marché  de  prostitu- 
tion publique  ,  et  que  les  lègislafeurs  ordonnassent  ce 
beau  trafic.  On  imprime  tous  les  jours  cent  sottises 
semblables  sur  les  coutumes  des  Orientaux;  et  pour 

Le  fait  cité  ici  par  Voltaire  se  trouve  rapporte  dans  le  (jrand 
Dictionnaire  géographique,  par  Bruzen  de  La  Martinière,  an  mot 
Fines.  Or  Bruzen  étant  éditeur  et  continuateur  de  \ Introduction  à 
i Histoire  générale  et  poUtique  de  l'univers^  par  Puffendorf,  on  voit 
pourquoi  Voltaire  l'appelle  le  nouveau  Puffendorf.  (Note  de  M.  Bou- 
chot.) 


346  ÉCLAIRCISSEMEISTS 

un  voyageur  comme  Chardiu ,  que  de  voyageurs  comme 
Paul  Lucas ,  et  comme  Jean  Struys  ,  et  comme  le  jé- 
suite Avril  ,  qui  baptisait  mille  personnes  par  jour 
chez  les  Persans  ,  dont  il  n'entendait  pas  la  langue,  et 
qui  vous  dit  que  les  caravanes  russes  allaient  à  la  Chine 
et  revenaient  en  trois  mois  ! 

*  [  Un  moine  grec ,  un  moine  latin ,  écrivent  que  Ma- 
homet Il  a  livré  toute  la  ville  de  Constantinople  au 
pillage;  qu'il  a  brisé  lui-même  le^  images  de  Jésus- 
Christ  ,  et  qu'il  a  changé  toutes  les  églises  en  mos- 
quées. 

Ils  ajoutent,  pour  rendre  ce  conquérant  plus  odieux, 
qu'il  a  coupé  la  tête  à  sa  maîtresse  pour  plaire  à  ses 
janissaires ,  qu'il  a  fait  éventrer  quatorze  de  ses  pages, 
pour  savoir  qui  d'eux  avait  mangé  un  melon.  Cent  his- 
toriens copient  ces  misérables  fables  ;  les  dictionnaires 
de  l'Europe  les  répètent.  Consultez  les  véritables  An- 
nales turques ,  recueillies  par  le  prince  Cantemir,  vous 
verrez  combien  tous  ces  mensonges  sont  ridicules. 
Vous  apprendrez  que  le  grand  Mahomet  II  ayant  pris 
d'assaut  la  moitié  de  la  ville  de  Constantinople ,  dai- 
gna capituler  avec  l'autre  ,  et  conserva  toutes  les 
églises  ;  qu'il  créa  un  patriarche  grec ,  auquel  il  rendit 
plus  d'honneurs  quelles  empereurs  grecs  n'en  avaient 
jamais  rendu  aux  prédécesseurs  de  cet  évéque.  Enfin , 
consultez  le  sens  commun ,  vous  jugerez  combien  il 
est  ridicule  de  supposer  qu'un  grand  monarque,  sa- 
vant et  même  poli ,  tel  qu'était  Mahomet  .II ,  ait  fait 
éventrer  quatorze  pages  pour  un  melon  ;  et  pour  peu 

*  Ce  qui  est  entre  deux  crochets  nV'tait  pas  conservé  dans  l'e'di- 
tion  de  KehI. 


SUR  l'histoire  de  CHARLES  XII.  3/17 

que  vous  soyez  instruit  des  mœurs  de»  Turcs ,  vous 
verrez  à  quel  point  il  est  extravagant  d'imaginer  que 
les  soldats  se  mêlent  de  ce  qui  se  passe  entre  le  sultan 
et  ses  femmes ,  et  qu'un  empereur  coupe  la  tête  à  sa 
favorite  pour  leur  plaire.  C'est  ainsi  pourtant  que  la 
plupart  des  histoires  sont  écrites.  ] 

Il  n'en  est  pas  ainsi  de  \  Histoire  de  Charles  XII.  Je 
peux  assurer  que  si  jamais  histoire  a  mérité  la  créance 
du  lecteur,  c^est  celle-ci.  Je  la  composai  d'abord, 
comme  on  sait ,  sur  les  mémoires  de  M.  Fabrice ,  de 
M3L  de  Villelongue  et  de  Fierville ,  et  sur  le  rapport  de 
beaucoup  de  témoins  oculaires;  mais  comme  les  té- 
moins ne  voient  pas  tout ,  et  qu'ils  voient  quelquefois 
mal,  je  tombai  dans  plus  d'une  erreur,  non  sur  les 
faits  essentiels  ,  mais  sur  quelques  anecdotes  qui  sont 
assez  indifférentes  en  elles-mêmes  et  sur  lesquelles  les 
petits  critiques  triomphent. 

J'ai  depuis  réformé  cette  histoire  sur  le  journal  mi- 
litaire de  M.  Adlerfeld,  qui  est  très  exact,  et  qui  a  servi 
à  rectifier  quelques  faits  et  quelques  dates. 

J'ai  même  fait  usage  de  l'histoire  écrite  par  Nor- 
berg,  chapelain  et  confesseur  de  Charles  XIL  II  est 
vrai  que  c'est  un  ouvrage  bien  mal  digéré  et  bien  mal 
écrit ,  dans  lequel  on  trouve  trop  de  petits  faits  étran- 
gers à  son  sujet ,  et  où  les  grands  événements  devien- 
nent petits ,  tant  ils  sont  mal  rapj)ortés.  C'est  un  tissu 
de  rescrits ,  de  déclarations,  de  publications,  qui  se 
font  d'ordinaire  au  nom  des  rois  quand  ils  sont  en 
guerre.  Elles  ne  serventjamais  à  faire  connaître  le  fond 
des  événements .;  elles  sont  inutiles  au  militaire  et  au 
politique ,  et  sont  ennuyeuses  pour  le  lecteur  :  un  écri- 


348  ÉCLAIRCISSEMENTS 

vain  peut  seulement  les  consulter  quelquefois  dans  le 
besoin ,  pour  en  tirer  quelque  lumière ,  ainsi  qu'un  ar- 
chitecte emploie  des  décombres  dans  un  édifice. 

Parmi  les  pièces  publiques  dont  Norberg  a  sur- 
chargé sa  malheureuse  histoire ,  il  s'en  trouve  même 
de  fausses  et  d'absurdes  ,  comme  la  lettre  d'Achmet , 
empereur  des  Turcs  ,  que  cet  historien  appelle  sultan 
bassa  par  la  grâce  de  Dieu'^. 

Ce  même  Norberg  fait  dire  au  roi  de  Suéde  ce  que 
ce  monarque  n'a  jamais  dit  ni  pu  dire  au  sujet  du  roi 
Stanislas.  Il  prétend  que  Charles  XII,  en  répondant 
aux  objections  du  primat,  lui  dit  que  Stanislas  avait 
acquis  beaucoup  d'amis  dans  son  voyage  d'Italie.  Ce- 
pendant il  est  très  certain  que  jamais  Stanislas  n'a  été 
en  Italie ,  ainsi  que  ce  monarque  me  l'a  confirmé  lui- 
même.  Qu'importe ,  après  tout ,  qu'un  Polonais  ,  dans 
le  dix  -  huitième  siècle ,  ait  voyagé  ou  non  en  Italie 
pour  son  plaisir?  Que  de  faits  inutiles  il  faut  retran- 
cher de  l'histoire!  et  que  je  me  sais  bon  gré  d'avoir 
resserré  celle  de  Charles  XII  ! 

Norberg  n'avait  ni  lumières  ,  ni  esprit ,  ni  connais- 
sance des  affaires  du  monde  ;  et  c'est  peut-être  ce  qui 
détermina  Charles  XII  à  le  choisir  pour  son  confes- 
seur :  je  ne  sais  s'il  a  fait  de  ce  prince  un  bon  chré- 
tien ;  mais  assurément  il  n'en  a  pas  fait  un  héros  ;  et 
Charles  XII  serait  ignoré ,  s'il  n'était  connu  que  par 
Norberg. 

11  est  bon  d'avertir  ici  que  l'on  a  imprimé  il  y  a  quel- 
ques années  une  petite  brochure  intitulée.  Remarques 

"  Voyez  la  lettre  de  M.  de  Voltaire  à  M.  Norberg,  au  commence- 
ment de  ce  volume. 


I 


SUR  LHISTOIRE  DE  CHARLES  XII.  3^9 

historùjues  et  criliques  sur  tliistoire  de  Charles  XII  par 
M.  de  Voltaire.  Ce  petit  ouvrage  est  du  comte  Ponia- 
towski;  ce  sont  des  réponses  qu'il  avait  faites  à  de  nou- 
velles questions  de  ma  part  dans  son  dernier  voyage 
à  Paris  ;  mais  son  secrétaire  en  ayant  fait  une  double 
copie ,  elle  tomba  entre  les  mains  d'un  libraire ,  qui  ne 
manqua  pas  de  Fimprimer  ;  et  un  correcteur  d'impri- 
merie de  Hollande  intitula  Critique  cette  instruction 
de  M.  Poniatowski ,  pour  la  mieux  débiter.  C'est  un 
des  moindres  brigandages  qui  s'exercent  dans  la  li- 
brairie. 

La  Mottraye ,  domestique  de  M.  Fabrice  ,  avait 
aussi  imprimé  quelques  remarques  sur  cette  histoire. 
Parmi  les  erreurs  et  les  petitesses  dont  cette  critique 
de  La  Mottraye  est  remplie ,  il  ne  laisse  pas  de  se  trou- 
ver quelque  chose  de  vrai  et  d'utile  ;  et  j'ai  eu  soin  d'en 
faire  usage  dans  les  dernières  éditions ,  et  surtout  dans 
celle  de  1789  :  car,  en  fait  d'histoire,  rien  n'est  à  né- 
gliger ;  et  il  faut  consulter,  si  Ton  peut ,  les  rois  et  les 
valets-de-chambre. 


FIN  DES  ECLAIRCISSEMENTS  SUR  L  HISTOIRE 
DE  CHARLES  XII. 


*■ '*''»^^  "*/*/*. 'W^  ^/^/VX/W^/^/V 


AUX  AUTEURS 

DE  LA  BIBLIOTHÈQUE  RAISONNÉE, 

SUR  L'iISCEiNDIE  DE  LA  VILLE  d'aLTENA  *. 
1782. 

L'extrême  difficulté  que  nous  avons  en  France  de 
i^ire  venir  des  livres  de  Hollande ,  est  cause  que  je  n'ai 
vu  que  tard  le  neuvième  tome  de  la  Bibliothèque  rai- 
sonnée  ;  et  je  dirai  en  passant  que  si  le  reste  de  ce  jour- 
nal répond  à  ce  que  j'en  ai  parcouru ,  les  gens  de  let- 
tres sont  à  plaindre  en  France  de  ne  le  pas  connaître. 

A  la  page  469  de  ce  neuvième  tome ,  seconde  par- 
tie ,  j'ai  trouvé  une  lettre  contre  moi ,  par  laquelle  on 
me  reproche  d'avoir  calomnié  la  ville  de  Hambourg 
dans  V Histoire  de  Charles  XII. 

Depuis  quelques  jours  ,  un  Hambourgeois ,  homme 
de  lettres  et  de  mérite,  nommé  M.  Richey,  m'ayant 
fait  riionneur  de  me  venir  voir,  m'a  renouvelé  ces 
plaintes  au  nom  de  ses  compatriotes. 

Voici  le  fait,  et  voici  ce  que  je  suis  obligé  de  dé- 
clarer. 

Dans  le  fort  de  cette  guerre  malheureuse  qui  a  ra- 
vagé le  Nord ,  les  comtes  de  Steinbock  et  de  Welling , 
généraux  du  roi  de  Suéde ,  prirent  en  1 7 1 3  ,  dans  la 

*  Cette  pièce  est  au  49^  volume  de  l'édition  in-8  de  Kehl,  troi- 
sième des  Mélanges  littéraires. 


AUX  AUT.  DE  LA  BIBLIOTU.  RAI80ISN.  35  f 
ville  de  Hambourg  même ,  la  résolution  de  brûler  Al- 
iéna ,  ville  commerçante  ,  appartenante  aux  Danois  , 
et  qui  commençât  à  faire  quelque  ombrage  au  com- 
merce de  Hambourg. 

Cette  résolution  fut  exécutée  sans  miséricorde  la 
nuit  du  9  janvier.  Ces  généraux  couchèrent  à  Ham- 
bourg cette  nuit-là  même;  ils  y  couchèrent  le  io,le 
1 1 ,  le  1 2  ,  et  le  1 3  ,  et  datèrent  de  Hambourg  les  let- 
tres4qu'ils  écrivirent  pour  tâcher  de  justifier  cette 
barbarie. 

Il  est  encore  certain,  et  les  Hambourgeois  n'en  dis- 
conviennent pas  ,  qu  on  refusa  Tentrée  de  Hambourg 
à  plusieurs  Altenais ,  à  des  vieillards  ,  à  des  femmes 
grosses ,  qui  y  vinrent  demander  un  refuge  ;  et  que 
quelques  uns  de  ces  misérables  expirèrent  sous  les 
murs  de  cette  ville ,  au  milieu  de  la  neige  et  de  la  glace , 
consumés  de  froid  et  de  misère ,  tandis  que  leur  patrie 
était  en  cendres*. 

J'ai  été  obligé  de  rapporter  ces  faits  dans  V Histoire 
de  Charles  XII.  Un  de  ceux  qui  m'ont  communiqué  des 
mémoires,  me  marque  très  positivement,  dans  une 
de  ses  lettres,  que  les  Hambourgeois  avaient  donné  de 
l'argent  au  comte  de  Steinbock  ,  pour  l'engager  à  ex- 
terminer xVltena  ,  comme  la  rivale  de  leur  commerce. 
Je  n'ai  point  adopté  une  accusation  si  grave  :  quelque 
raison  que  j'aie  d'être  convaincu  de  la  méchanceté  des 
hommes  ,  je  n'ai  jamais  cru  le  crime  si  aisément  ;  j'ai 
combattu  efficacement  plus  d'une  calomnie  ^  et  je  suis 
le  seul  qui  ait  osé  justifier  la  mémoire  du  comte  Piper 

Voyez  page  278. 


352  AUX  AUTEURS 

par  des  raisons  ,  lorsque  toute  l'Europe  le  calomniait 
par  des  conjectures. 

Au  lieu  donc  de  suivre  le  mémoife  qu'on  m'avait 
envoyé,  je  me  suis  contenté  de  rapporter  quon  disait 
que  les  Hambourgeois  avaient  donné  secrètement  de 
Tarpent  au  comte  de  Steinbock. 

Ce  bruit  a  été  universel  et  fondé  sur  des  apparences  : 
un  historien  peut  rapporter  les  bruits  aussi  bien  que 
les  faits  ;  et  quand  il  ne  donne  une  rumeur  publique  , 
une  opinion  ,  que  pour  une  opinion ,  et  non  pour  une 
vérité ,  il  n'en  est  ni  responsable  ni  répréhensible. 

Mais  lorsqu'il  apprend  que  cette  opinion  populaire 
est  fausse  et  calomnieuse  ,  alors  son  devoir  est  de  le 
déclarer,  et  de  remercier  publiquement  ceux  qui  l'ont 
instruit. 

C'est  le  cas  où  je  me  trouve.  M.  Richey  m'a  démon- 
tré l'innocence  de  ses  compatriotes.  La  Bibliothèque 
raisonnée  a  aussi  très  solidement  repoussé  l'accusation 
intentée  contre  la  ville  de  Hambourg.  L'auteur  de  la 
lettre  contre  moi  est  seulement  répréhensible ,  en  ce 
qu'il  m'attribue  d'avoir  dit  positivement  que  la  ville 
de  Hambourg  était  coupable  ;  il  devait  distinguer  entre 
l'opinion  d'une  partie  du  Nord  ,  que  j'ai  rapportée 
comme  un  bruit  vague ,  et  l'affirmation  qu'il  m'im- 
pute. Si  j'avais  dit  en  effet  :  «  La  ville  de  Hambourg  a 
«  acheté  la  ruine  delà  ville  d'Altena  » ,  je  lui  en  deman- 
derais pardon  très  humblement,  persuadé  qu'il  n'y  a 
de  honte  .qu'à  ne  se  point  rétracter  quand  on  a  tort. 
Mais  j'ai  dit  la  vérité  en  rapportant  un  bruit  qui  a 
couru  ;  et  je  dis  la  vérité  en  disant  qu'ayant  examiné 
ce  bruit ,  je  l'ai  trouvé  plein  de  fausseté. 


DE  LA  BIBLIOTHEQUE  RAISONNÉE.  353 

Je  dois  encore  déclarer  qu  îl  réfjnait  des  maladies 
contagieuses  à  Altena,  dans  le  temps  de  l'incendie; 
et  que  si  les  Hambourgeois  n'avaient  point  de  lazarets 
(comme  on  me  l'a  assuré  ) ,  point  d'endroit  où  l'on  put 
mettre  à  couvert  et  séparément  les  vieillards  et  les 
femmes  qui  périrent  à  leur  vue ,  ils  sont  très  excusa- 
bles de  ne  les  avoir  pas  recueillis  ;  car  la  conserva- 
tion de  sa  propre  ville  doit  être  préférée  au  salut  des 
étrangers. 

J'aurai  très  grand  soin  que  l'on  corrige  cet  endroit 
de  Y  Histoire  de  Charles  XII,  dans  la  nouvelle  édition 
commencée  à  Amsterdam  ;  et  qu'on  le  réduise  à 
l'exacte  véritétlont  je  fais  profession ,  et  que  je  préfère 
à  tout. 

J'apprends  aussi  que  l'on  a  inséré  dans  des  papiers 
hebdomadaires jdes  lettres  aussi  outrageantes  que  mal 
écrites  du  poète  Rousseau  au  sujet  de  la  tragédie 
de  Zaïre.  Cet  auteur  de  plusieurs  pièces  de  tliéâtre , 
toutes  sifflées ,  fait  le  procès  à  une  pièce  qui  a  été  re- 
çue du  public  avec  assez  d'indulgence  ;  et  cet  auteur 
de  tant  d'ouvrages  impies  me  reproche  publiquement 
d'avoir  peu  respecté  la  religion  dans  une  tragédie  re- 
présentée avec  l'approbation  des  plus  vertueux  magis- 
trats, lue  par  monseigneur  le  cardinal  de  Fleury,  et 
qu'on  représente  déjà  dans  quelques  maisons  reli- 
gieuses. On  me  fera  bien  l'honneur  de  croire  que  je 
ne  m'avilirai  pas  à  répondre  à  cet  écrivain. 

FIN  DE  LA  LETTRE  SUR  l'iNCENDIE  d'aLTENA. 


CHARLES  XII, 


TABLE  DES  MATIERES 


CONTENUES 


DAMS  L'HISTOIRE  DE  CHARLES  XII, 
ROI  DE  SUÈDE. 


Discours  sur  l'histoire  de  Charles  XII.  Page  i 

Lettre  à  M.  le  maréchal  de  SchuUembourg ,  général  des  Véni- 
tiens. 7 
Lettre  à  M.  Norberg,  chapelain  du  roi  de  Suède ,  Charles  XII,  et 
auteur  d'une  histoire  de  ce  monarque.  1 2 
Avis  important  sur  l'histoire  de  Charles  XII.  1 9 
Autre  avis.                                                                                      22 

LIVRE  PREMIER. 

ARGUIk^E^T. — Histoire  abrégée  de  la  Suède  jusqu'à  Charles  XII.  Son 
éducation;  ses  ennemis.  Caractère  du  czar  Pierre  Alexiowitz.  Par- 
ticularités très  curieuses  sur  ce  prince  et  sur  la  nation  russe.  La 
Moscovie  ,  la  Pologne  ,  et  le  Danemarck  ,  se  réunissent  contre 
Charles  XII.  2  3 

LIVRE  SECOND. 

Argument.  —  Changement  prodigieux  et  subit  dans  le  caractère 
de  Charles  XII.  A  l'âge  de  dix-huit  ans  il  soutient  la  guerre 
contre  le  Danemarck ,  la  Pologne ,  et  la  Moscovie  ;  termine  la 
guerre  de  Danemarck  en  six  semaines;  défait  quatre -vingt 
mille  Moscovites  avec  huit  mille  Suédois ,  et  passe  en  Pologne. 
Description  de  la  Pologne  et  de  son  gouvernement.  Charles 
gagne  plusieurs  batailles,  et  est  maître  de  la  Pologne,  où  il  se 
prépare  à  nommer  un  roi.  53 


356  TABLE  DES  MATIÈRES. 

LIVRE  TROISIÈME. 

AnouMENT.  —  Stanislas  Leczinski,  élu  roi  de  Pologne.  Mort  du 
cardinal  primat.  Belle  retraite  du  général  SchuUembourg.  Ex- 
ploits du  czar.  Fondation  de  Pétersbourg.  Bataille  de  Frauens- 
tadt.  Charles  entre  en  Saxe.  Paix  d'Alt-Rantstadt.  Auguste  ab- 
dique la  couronne,  et  la  cède  à  Stanislas.  Le  général  Patkul, 
plénipotentiaire  du  czar,  est  roué  et  écartelé.  Charles  reçoit  en 
Saxe  des  ambassadeurs  de  tous  les  princes  ;  il  va  seul  à  Dresde 
voir  Auguste  avant  de  partir.  1 08 

LIVRE  QUATRIÈME. 

Argument.  — Charles  victorieux  quitte  la  Saxe  ,  poursuit  le  czar, 
s'enfonce  dans  l'Ukraine.  Ses  pertes  ;  sa  blessure.  Bataille  do 
Pultava.  Suites  de  cette  bataille.  Charles  réduit  à  fuir  en  Tui'- 
quie.  Sa  réception  en  Bessarabie.  162 

LIVRE  CINQUIÈME. 

Argument.  — État  de  la  Porte  ottomane.  Charles  séjourne  près  de 
Bender.  Ses  occupations.  Ses  intrigues  à  la  Porte.  Ses  desseins. 
Auguste  remonte  sur  le  trône.  Le  roi  de  Danemarck  fait  une 
descente  en  Suède.  Tous  les  autres  états  de  Charles  sont  atta- 
qu'^s.  Le  czar  triomphe  dans  Moscou.  Affaire  du  Pruth.  Histoire 
de  la  czarine ,  paysanne  devenue  impératrice.  \  87 

LIVRE  SIXIÈME. 

Argument. — Intrigues  à  la  Porte  ottomane.  Le  kan  des  Tartares 
et  le  hacha  de  Bender  veulent  forcer  Charles  de  partir.  Il  se  dé- 
fend avec  quarante  domestiques  contre  une  armée.  Il  est  pris  et 
traité  en  prisonnier.  227 

LIVRE  SEPTIÈME. 

Argument. — Les  Turcs  transfèrent  Charles  à  Démirtash.  Le  roi 
Stanislas  est  pris  dans  le  même  temps.  Action  hardie  de  M.  de 
Villelongiie.  Révolution  dans  le  sérail.  Bataille  donnée  en  Pomé- 
ranie.  Altena  briîlée  par  les  Suédois.  Charles  part  enfin  pour  fe- 


TABLE  DES  MATIÈRES.  3j7 

tourner  dans  ses  états.  Sa  manic-ic  étrange  de  voyager.  Son  ar- 
rivée à  Stralsund.  Disgrâces  de  Cliarles.  Succès  de  Pierre-le- 
Grand.  Son  triomphe  dans  Pétersbourg.  26 1 

LIVRE  HUITIÈME. 

AuGUMENT.  —  Charles  marie  la  princesse  sa  sœur  au  prince  de 
Hesse.  Il  est  assiégé  dans  Stralsund ,  et  se  sauve  en  Suède.  En- 
treprise du  baron  de  Goërtz,  son  premier  ministre.  Projet  d'une 
réconciliation  avec  le  czar,  et  d'une  descente  en  Angleterre. 
Charles  assiège  Frederichshall  en  Noi^vège.  Il  est  tué.  Son  ca- 
ractère. Goërtz  est  décapité.  296 

Qu'il  faut  savoir  douter.  Éclaircissements  sur  l'histoire  de  Char- 
les XII.  340 

Aux  auteurs  de  la  Bibliothèque  raisonnée ,  sur  l'incendie  de  la 
ville  d'Altena.  35o 


FIN    DE    L\    TABLE. 


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